Thomas More, le « speaker » de Dieu - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Thomas More, le « speaker » de Dieu

On ne peut combattre l’arbitraire qu’en affirmant les droits de Dieu. C’est la leçon de saint Thomas More, patron des responsables politiques.
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Portrait de Thomas More, Hans Holbein le Jeune, 1527, Frick Collection de New York, États-Unis.

« Je fus fidèle serviteur du roi, mais je demeure avant tout celui de Dieu. » Ces mots, que prononça Thomas More sur l’échafaud, ne sont pas sans rappeler ceux de Jeanne d’Arc, un siècle plus tôt : « Messire Dieu, premier servi. » Quelle que soit l’époque, ils fixent à tous une ligne de conduite claire, dont l’homme dévie souvent, miné par ses faiblesses et ses tentations, surtout quand il détient un pouvoir quelconque. Thomas More sut s’y tenir, et c’est bien parce qu’Henry VIII prétendait violer l’enseignement de l’Église et la loi naturelle qu’il fut conduit au martyre – accepté avec une bouleversante sérénité.

Les relations entre le roi et le chancelier déchu avaient pourtant débuté sous le meilleur jour. Henry VIII (1491-1547) avait été séduit par la vive intelligence et la puissance de travail de ce fin juriste et philosophe, dont l’expérience lui fut d’abord très utile. Né en 1478 à Londres, soutenu par l’archevêque de Cantorbéry dont il avait été page, Thomas More avait fait de brillantes études de droit, puis l’avait enseigné. Avocat, juge, membre du Parlement à partir de 1504, il entre au service du puissant cardinal Wolsey, avant d’être nommé par Henry VIII à son conseil privé. Trésorier de la Couronne en 1521, élu deux ans plus tard speaker du Parlement (c’est-à-dire président de la Chambre des communes), il devient lord-chancelier en 1529, la plus haute charge du royaume. Il est le premier laïc nommé par le roi à cette éminente responsabilité.

Sept livres contre Luther

C’est le sommet d’une carrière qu’il a menée sans rechercher les honneurs, conduisant auparavant plusieurs missions diplomatiques en France, aux Pays-Bas, en Espagne, luttant par ailleurs contre l’extension du protestantisme qu’Henry VIII combat alors avec vigueur : Thomas More ne publiera pas moins de sept livres pour réfuter les thèses de Luther. Et prêta la main à la rédaction d’un traité de théologie, la Défense des sept sacrements, signé par le roi – traité dédié au pape Léon X qui, en retour, récompensa Henry VIII du titre de « défenseur de la foi » !

C’est pourtant un conflit entre le monarque anglais et le Saint-Siège qui conduira Thomas More à rompre avec le roi. Celui-ci, n’ayant pas d’héritier mâle pouvant perpétuer sa dynastie, veut divorcer de sa première femme, Catherine d’Aragon, pour épouser Anne Boleyn. Il demande l’annulation de son mariage au nouveau Pontife, Clément VII – qui refuse en raison de l’indissolubilité du lien conjugal. Henry VIII trouve alors le soutien opportun de prélats britanniques qui dénient au Pape le droit de se prononcer dans une affaire relevant, d’après eux, de la Couronne anglaise. Henry VIII épouse finalement Anne Boleyn en 1533 – ce qui lui vaut d’être excommunié par le Pape. Malgré la naissance d’une fille, Elizabeth, ce mariage malheureux s’achèvera tragiquement : Henry VIII, qui multiplie les infidélités, fera décapiter Anne pour adultère, inceste et trahison en 1536.

Thomas More – dont tous les biographes soulignent qu’il fut un père de famille affectueux, veillant à l’éducation religieuse de ses enfants – ne peut admettre que le roi passe outre la décision du Saint-Siège. Encore moins qu’Henry VIII se fasse proclamer, en 1534, « chef unique et suprême de l’Église d’Angleterre » ! Cette décision schismatique ouvrira trois siècles de persécutions et de discriminations : exécutions, confiscation des biens de l’Église, conversions forcées des catholiques à l’« anglicanisme ». Que faire ? Comment Thomas More peut-il affirmer au roi son irréductible désaccord sans ajouter du trouble à la faute ?

Une pratique du pouvoir

Dans le livre qu’il a écrit en 1516, Utopia – qui donnera le mot « utopie » –, le juriste a théorisé une pratique du pouvoir qu’il s’efforcera de respecter jusqu’au martyre. Il y met en scène un marin portugais, Raphaël Hythlodée, qui refuse catégoriquement d’entrer au service d’un roi. Pour lui, les souverains, obsédés par leur gloire, sont sourds aux conseils de sagesse. On ne peut s’aventurer dans les ruelles du pouvoir sans se corrompre, ou servir de caution morale à des crimes. À quoi Thomas More répond qu’on ne peut pas rester à quai au motif qu’on ne gouverne pas les vents qui poussent le navire. Il faut savoir agir par détour pour le guider vers le bien. Mais s’ils sont souvent nécessaires, les compromis « politiques » ne peuvent aller jusqu’à la corruption de l’âme. L’ordre politique reste soumis à la loi de Dieu, qui garde les consciences droites. Un pouvoir exigeant des citoyens qu’ils y dérogent verserait dans la tyrannie, à laquelle il faut résister.
C’est cette « philosophie civile » que Thomas More a tenté de mettre en œuvre auprès d’Henry VIII, et qui guidera sa conduite tout au long de ce conflit. En 1531, le lord-chancelier présente sa démission au roi. En 1533, il n’assiste pas au couronnement d’Anne Boleyn. En 1534, il refuse d’approuver l’Acte de succession qui fait de leur fille la seule héritière de la couronne et réaffirme l’autorité du roi sur l’Église. « Je ne pouvais consentir à prêter ce serment tel qu’il était formulé, à moins que je ne voulusse exposer mon âme à la damnation éternelle », écrit-il dans une lettre à sa fille. Ce refus lui vaudra d’être enfermé plus d’un an dans la Tour de Londres.

Soumis aux pressions incessantes des nouveaux conseillers du roi, qui espère encore le fléchir, c’est très affaibli qu’il comparaît à son procès en juillet 1535 – procès inique puisque le père, le frère et l’oncle d’Anne Boleyn sont au nombre des jurés ! Thomas More y réaffirmera qu’« aucun homme temporel ne peut être à la tête de la spiritualité ». À ses juges qui le condamnent à mort pour haute trahison, il adressera ces mots : « Bien que vous ayez concouru à ma condamnation, je prierai avec ferveur pour que vous et moi, nous nous retrouvions ensemble au Ciel. De même, je désire que le Dieu Tout-Puissant préserve et défende Sa Majesté le Roi, et lui envoie un bon conseil. »

Il est décapité le 6 juillet 1535. Sa tête sera exhibée sur une pique, sur le pont de Londres, pendant un an.

Béatifié par Léon XIII, canonisé par Pie XI, qui le présente comme « un exemple de fermeté chrétienne », saint Thomas More a été proclamé « patron céleste des responsables de gouvernement et des hommes politiques » par Jean-Paul II, en 2000.