Sainte Thérèse, saint Jean de la Croix et la difficile réforme du Carmel - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Sainte Thérèse, saint Jean de la Croix et la difficile réforme du Carmel

L’expansive Thérèse d’Avila et le discret Jean de la Croix se complétaient à merveille. Ils réussirent à faire advenir une réforme qui suscita bien des oppositions.
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La Vierge du Carmel avec sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, Juan Rodríguez Juárez.

Dans l’Espagne flamboyante et puissante du XVIe siècle, l’Église enfante une légion de saints fondateurs ou réformateurs. Parmi eux, brillent sainte Thérèse d’Avila (1515-1582) et saint Jean de la Croix pour le Carmel. Le climat religieux espagnol de l’époque, si foisonnant, n’était point une mer tranquille car le trône possédait entre ses mains plus de pouvoirs que le Pape. Les privilèges royaux, peu à peu concédés par Rome, étaient considérables : imposer les candidats pour les sièges épiscopaux ; relever toutes les peines ecclésiastiques – y compris l’excommunication ; placer les décrets pontificaux sous le placet du souverain, etc. Une telle situation faisait dire à un ministre de Philippe II qu’«en Espagne, il n’y a pas de pape». Ce roi, soucieux de réformer tous les ordres religieux présents sur ses terres dans le monde entier, exigea du Souverain pontife d’obtenir les pleins pouvoirs pour réaliser cette tâche. Saint Pie V ne se laissa pas fléchir aussi aisément mais dut céder en partie en ce qui regardait l’Ordre du Carmel car Thérèse avait déjà commencé le débroussaillage, non sans mal et opposition.

Assoiffée de prière

Il est souvent dit qu’une des raisons de la décadence du Carmel fut l’attachement aux richesses et le souci d’une vie confortable. Or, lorsque la jeune Thérèse, âgée de 20 ans, entra à l’Incarnation d’Avila, le problème majeur était au contraire la grande pauvreté du couvent, ce qui avait conduit à des visites nombreuses et répétées de séculiers venus pour aider, et à la violation de la clôture car les religieuses devaient parfois être hébergées par leur famille pour subvenir à leurs besoins.

Thérèse ne fut pas différente des autres Sœurs. Elle se coula dans le moule jusqu’à ses 40 ans. Alors elle céda enfin à Dieu car sa soif de prière, de solitude, de recueillement ne cessait de grandir malgré cette relative médiocrité. Lorsque Philippe II lui fit connaître les blessures infligées à l’Église par le schisme protestant, elle en fut bouleversée : «J’aurais volontiers sacrifié mille vies pour une seule de ces âmes qui se perdaient!» (Le Livre de la Vie). Elle désira une vie à la fois totalement apostolique et entièrement contemplative par la force de la prière et de la pénitence.

Pour ce faire, il était nécessaire, comme toujours, de retourner à la Règle primitive. Prévoyant l’opposition du provincial des Carmes, dont dépendait aussi la branche féminine, elle sut se faire politique en s’adressant en secret au Saint-Siège afin d’obtenir le rescrit indispensable. La mystique, celle qui vient de Dieu, n’est jamais désincarnée et elle sait utiliser avec prudence et sagesse les choses humaines en vue de faire avancer la volonté divine.

Il faudra néanmoins plusieurs années à Thérèse pour mettre en place cette réforme par la rédaction de Constitutions, chef-d’œuvre d’équilibre, et par l’organisation de la vie conventuelle. Son souci n’en demeura pas moins apostolique, surtout lorsqu’elle apprit en 1566, par la bouche d’un missionnaire, la grande misère des Indiens des Amériques. Cette compassion pour les âmes lui permit de traverser la sanglante bataille opposant rapidement Carmes déchaux et chaussés. Elle poursuivit ses fondations envers et contre tout, sans cesse au-dessus de toutes les querelles canoniques et ecclésiastiques qui auraient pu paralyser toute velléité de purification.

L’arrivée de Jean de la Croix

Thérèse d’Avila sera une inspiratrice pour Jean de la Croix car ce dernier prend en marche le train de la réforme carmélitaine, puisqu’il est plus jeune. Cependant, il construira leurs deux vies mystiques sur une fondation théologique thomiste. Ainsi son œuvre sera-t-elle, dans l’ordre du savoir pratique, ce que la Somme théologique est dans le domaine du savoir spéculatif. Tous deux communient et se complètent dans cette «nuit obscure de l’âme» où l’union parfaite avec Dieu est précédée par l’anéantissement du moi égoïste.

Cette quête de perfection leur permit de faire face à de nombreuses persécutions et incompréhensions : Jean de la Croix fut emprisonné et torturé par l’Inquisition durant neuf mois à cause de son travail de réformateur. Thérèse, bénéficiant de plus d’appuis ecclésiastiques, fut malgré tout constamment questionnée par le même tribunal, qui mettait en doute l’origine divine de ses faveurs mystiques. Être un réformateur ou un fondateur dans les Espagnes de ce temps promettait de marcher sur un chemin parsemé d’épines et non point de pétales de rose. Au même moment, saint Ignace de Loyola était sujet à des déboires similaires, mais c’est ainsi que l’amour de l’Église est mis à l’épreuve, poli comme un galet secoué en tous sens par le sac et le ressac.

Il en résulte, dans la spiritualité carmélitaine déchaussée, une union harmonieuse entre une austérité radicale, une discipline rigoureuse et une intimité avec Dieu pleine de tendresse. Les deux réformateurs insistent beaucoup sur la prière vécue comme intimité et amitié avec Dieu. Ils ouvrent ainsi une page nouvelle, non seulement pour leur Ordre, mais pour l’Église dans son
intégralité.

Un appel du Ciel plutôt que la gloire

Cela répond à la question, parfois posée, du pourquoi de ce qui semble être la boulimie de fondations de la part de Thérèse, sans cesse en mouvement pour de nouveaux projets. La clef se trouve dans la Relation du 9 février 1570, alors que Thérèse réside dans le Carmel de Malagón : après avoir reçu la sainte communion, elle voit le Christ, non point couronné d’épines mais de lumière resplendissante. Il lui parle et lui explique que les souffrances de sa Passion sont peu de chose comparées aux souffrances qu’Il endure désormais dans son Église. Aussitôt, avec cette spontanéité et cette familiarité qui lui sont coutumières, elle Lui demande : «Mais que puis-je faire, Seigneur, pour remédier à tant de maux? Je suis prête à tout.» Alors le Maître ajoute : «Ce n’est pas le temps de te reposer; hâte-toi de fonder ces monastères; ma joie est d’être près des âmes qui les habitent.»

Les vrais réformateurs n’agissent pas pour leur gloire, pour défendre leurs opinions ou leurs préférences. Ils obéissent à un commandement du Ciel, tout en s’effaçant dans leur œuvre. Point d’activisme chez Thérèse et Jean de la Croix toujours en chemin, mais la symbiose entre contemplation et action puisque chacune de leurs décisions, chacune de leurs activités étaient le fruit de leur contemplation face à face avec Dieu. Avec Thérèse d’Avila, l’expansive, et saint Jean de la Croix, tout intériorisé, Dieu nous donne des exemples éminents et différents de génies réformateurs pour la vie de l’Église.