Après Athènes vient tout naturellement Rome. Militairement et politiquement, Rome a conquis Athènes mais, culturellement, c’est Athènes qui a conquis Rome. Les noms qui font le paysage culturel romain sont très nombreux. Nous retiendrons Virgile, Lucrèce et Cicéron – parmi bien d’autres qui, chacun, mériteraient une étude car Rome a cueilli le fruit d’Athènes et transmis aux populations qu’elle a dominées, en particulier les Gaulois, le meilleur de la tradition grecque. Il y a d’ailleurs une civilisation qu’on dit gallo-romaine, d’où sortira la France. Elle fut plus grecque, c’est-à-dire plus légère et plus sensible à l’esthétique, que la civilisation spécifiquement romaine.
Fondée par un Troyen
Au commencement, Rome est une bourgade rurale dans le Latium et, en observant ses débuts, on peine à comprendre comment ce village de paysans rudes et austères a pu gouverner le monde. C’est pourtant une constante de l’histoire puisque Athènes était elle-même une petite bourgade de marins et de commerçants – sans parler d’Israël, petit peuple perdu au milieu des païens.
Dans l’Énéide, Virgile célèbre Rome, qu’il dit fondée par Énée, survivant miraculeux de la ruine de Troie. Énée surmonta les nombreux obstacles que dieux et déesses s’employaient à mettre sur sa route. Le plus connu fut la passion amoureuse de Didon, reine de Carthage, pour notre héros : elle réussit à épouser Énée et fit tout pour le retenir. Il dut cependant s’enfuir pour accomplir sa mission, accosta en terre d’Italie et fonda Rome.
L’Énéide est dominée par le thème de la vocation – celle d’Énée, et celle de Rome que Virgile résume dans cette formule, Memento Roma : « Souviens toi Rome que tu as été créée pour gouverner l’univers. » Dans le même passage, Virgile dit que d’autres nations et d’autres villes se distingueront dans les arts et dans les lettres plus et mieux que Rome, mais que la vocation spécifique de la Ville est d’apporter la paix au monde, par un gouvernement sage, des lois fortes et un pouvoir politique et militaire supérieur.
Dans ses Bucoliques, le même poète annonce dans sa quatrième églogue la venue de l’âge d’or avec le retour de la Vierge (Jam redit virgo) et la naissance d’un enfant… Les premiers chrétiens verront dans ces vers, une sorte de prophétie. D’autant plus que Lucrèce délivrait lui aussi une bonne nouvelle dans son De rerum natura : « Les dieux n’existent pas. » Il avait comme déblayé le terrain pour l’annonce d’un seul vrai Dieu, en ridiculisant les croyances anciennes.
Une aube d’Évangile
On a parfois souligné que Virgile avait revêtu la toge virile, c’est-à-dire qu’il entrait dans l’âge adulte, en 55 avant J.-C., l’année même de la mort de Lucrèce. Ainsi Lucrèce ferme l’Antiquité, comme l’astre Vesper ferme le jour, tandis que Virgile ouvre une nouvelle ère en devenant la nouvelle étoile, celle du matin. Virgile peut être vu comme une aube d’Évangile, et Rome prend ainsi sa place dans l’histoire du Salut. Péguy dira, dix-neuf siècles plus tard : « C’est un grand mystère que la destinée temporelle de Rome dans l’histoire du Salut. »
Cicéron, quant à lui, a résumé toute la philosophie antique et servi de modèle aux penseurs chrétiens des premiers siècles – avec une telle intensité que saint Jérôme s’accusait du péché de « cicéronisme » en ayant préféré la lecture des œuvres du grand avocat à celle de la Bible ! Et c’est la France, héritière d’Athènes et de Rome qui, en embrassant l’Évangile, sera le modèle de la civilisation nouvelle née du confluent des trois mères patries : Jérusalem, Athènes et Rome.
