L’expression est devenue proverbiale : « Je suis comme saint Thomas : je ne crois que ce que je vois. » Cette formule n’a pas grand sens : quand on voit, on n’a pas besoin de croire. On ne croit que ce que l’on ne voit pas. D’ailleurs, une immense partie de ce que nous savons, nous ne l’avons jamais vu. Nous nous appuyons constamment sur la parole d’autrui. Mais ce « proverbe » signifie qu’on n’accepte que les témoignages fondés sur des preuves tangibles, des faits vérifiables ou reproductibles. Le reste est suspect et l’on serait bien crédule d’y porter foi.
Pas seulement un témoignage historique
Or, le christianisme accorde une place cruciale au témoignage. On pense d’abord à celui des Apôtres. Si ceux-ci ont menti ou se sont trompés, si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine. Comme beaucoup d’événements historiques, la Résurrection ne nous est connue que par des témoins, directs ou indirects. Nous les croyons parce qu’ils sont sincères, cohérents et désintéressés. « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger », écrivait Pascal. Et combien de martyrs compte le christianisme, à commencer par les Apôtres !
Mais la notion de témoignage a, dans la foi, un sens plus profond, plus fondamental. Car une chose est de témoigner d’un fait : « J’ai vu cet homme mourir » ; une autre est de témoigner de la vie intérieure, de ce que l’on pense ou ressent : « Il a dit qu’il pardonnait à son meurtrier. » Car personne ne peut voir le cœur d’un autre. Nous ne le connaissons que par son témoignage ; nous sommes obligés de lui faire confiance. En ce sens, l’Évangile est le témoignage du Christ lui-même. Il est la Parole de Dieu et nous révèle le Père de l’intérieur, parce qu’il demeure en lui. Si nous nous limitions au témoignage historique des Apôtres – le Christ était mort et il est vivant –, nous aurions un fait étonnant, prodigieux, mais nous passerions à côté de l’essentiel. Car le Christ ne nous révèle pas seulement un fait ; il nous découvre le cœur du Père. Il nous fait entrer dans le mystère de Dieu-Trinité, communion d’amour éternelle.
Ainsi, les Apôtres témoignent du Christ ; et le Christ témoigne du Père.
Mais pourquoi croire le Christ ? Après tout, l’histoire est pleine de prophètes et de messies autoproclamés. Pourquoi accorder foi à son témoignage plutôt qu’à celui d’un autre ?
Jésus lui-même ne demande pas que l’on croie sa parole sans examen. Selon saint Jean Chrysostome, Jésus, face aux contradicteurs, se place sur leur terrain. Il accepte les règles du témoignage en vigueur chez les Juifs : « Si c’est moi qui me rends témoignage, mon témoignage n’est pas recevable » (Jn 5, 31).
Il en appelle alors à trois témoignages, pour montrer que, même selon leurs propres critères, ils doivent reconnaître sa messianité : Jean-Baptiste, ses œuvres et le Père lui-même (Homélie sur Jean, 40).
Le témoignage des saints
Le premier témoignage est celui des saints et des prophètes. Qui croire ? Ceux dont la cohérence de vie ne fait aucun doute. Les martyrs, prêts à mourir pour la vérité ; les saints dont l’amour transparaît. Même les adversaires de Jean le Baptiste reconnaissaient sa valeur : « Vous avez envoyé une délégation auprès de Jean le Baptiste, et il a rendu témoignage à la vérité. […] Jean était la lampe qui brûle et qui brille, et vous avez voulu vous réjouir un moment à sa lumière. » Hélas, leur fascination ne dépasse pas celle d’Hérode. Ils sont curieux, ils pressentent la présence de Dieu mais ne cherchent pas à être éclairés.
Le Christ poursuit : « Mais j’ai pour moi un témoignage plus grand que celui de Jean : ce sont les œuvres que le Père m’a donné d’accomplir ; les œuvres mêmes que je fais témoignent que le Père m’a envoyé » (Jn 5, 36). Les actes du Christ, ses paroles, ses miracles sont autant de signes manifestant sa gloire. Hélas, même une œuvre aussi puissante et éclatante que la guérison d’un aveugle-né ne suffit pas à faire reconnaître le Christ si le cœur demeure fermé. « […] quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus » (Lc 16, 31).
Le dernier témoignage est le plus profond, le plus spirituel : le témoignage du Père lui-même : « Et le Père qui m’a envoyé, lui, m’a rendu témoignage » (Jn 5, 37). Le Père s’est manifesté dans les Écritures. Celles-ci témoignent du Christ à chaque page. Celui qui les scrute amoureusement, avec un authentique désir de glorifier Dieu, entendra Moïse et les Prophètes annoncer le Christ. Hélas, celui qui cherche sa propre gloire en étudiant la Bible ne pourra y trouver la foi : « Comment pourriez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et qui ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique ? » interroge le Christ. L’Esprit de Dieu ne les ouvrira pas à l’intelligence des Écritures. « Vous scrutez les Écritures parce que vous pensez y trouver la vie éternelle ; or, ce sont les Écritures qui me rendent témoignage, et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie ! » Dépourvus d’amour et de foi, ils auront beau regarder, ils ne verront pas. Ils auront beau écouter, ils n’entendront pas.
La parole du Christ est sévère parce que ses adversaires ont le cœur fermé. Les trois témoignages qu’il évoque sont largement suffisants. Mais à celui qui refuse de croire et d’aimer, les preuves objectives ne suffiront pas.
Accorder sa confiance
Ainsi, un témoignage ne tire pas sa valeur uniquement des « preuves » qui l’appuient. Sans quoi les contemporains du Christ auraient tous cru après la résurrection de Lazare. Or saint Jean montre qu’après ce miracle beaucoup décidèrent au contraire de faire mourir Jésus. Il faut encore qu’on prête foi à celui qui nous parle. Aucun témoignage ne pourra nous convaincre, si on refuse de se fier à autrui.
Comme le remarquait déjà saint Augustin : « Si nous ne voulions croire que ce que nous pouvons connaître par nous-mêmes, toute société humaine s’écroulerait. » Qu’on le veuille ou non, notre vie repose sur des témoignages auxquels nous avons choisi de faire confiance. Est-on crédule quand on a d’excellentes raisons d’accorder sa confiance ? La question n’est pas de savoir s’il faut croire un témoin, mais lequel mérite véritablement notre confiance. Alors que tant de « témoins » se sont révélés des imposteurs et que nous-mêmes éprouvons chaque jour l’écart entre ce que nous prêchons et ce que nous vivons, nous avons besoin d’un roc fiable. Et qui est plus digne de confiance que Jésus ?