Dans la tragédie salvifique de la Croix, parmi les paroles prononcées par le Christ mourant, brille le dialogue poignant entre le Fils, la Mère et l’Apôtre bien-aimé : « Lors donc que Jésus eut vu sa mère, et, près d’elle, le disciple qu’il aimait, il dit à sa mère : Femme, voici ton fils. Puis il dit au disciple : Voici ta mère. Et depuis cette heure-là, le disciple la prit avec lui. » (Jn 19, 26-27) Jean est ainsi consacré à la protection et au service de la Très Sainte Vierge, en tout, et Celle-ci devient la Mère de l’Apôtre, de tous les disciples à jamais. Enracinée dans ce terreau marial au Golgotha, l’Église, dès son origine, va s’appliquer à expliquer le rôle de la Vierge Marie, à définir la dévotion et les dogmes qui en découlent. Les plus grands Docteurs se sont mis à son école : saint Augustin, saint Bernard, saint Bonaventure, saint Jean Damascène et bien d’autres, tous soulignant l’importance de la consécration mariale car le salut passe par Elle, comme l’eau vive coule dans un canal immaculé.
La Vierge, ennemie du Malin
Comme l’Église marche dans le temps d’un pas tranquille et prudent, elle enrichit de siècle en siècle sa compréhension de la place de Marie au cœur de la foi. Au Grand Siècle français, saint Louis-Marie Grignion de Montfort sera celui qui, nourri par tant de richesses doctrinales, exprimera de la façon la plus claire le sens de la consécration mariale. Charles Péguy écrira plus tard, dans Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu : « Car le Fils a pris tous les péchés. / Mais la Mère a pris toutes les douleurs. » La Très Sainte Vierge ne libère pas des péchés, mais Elle aide à porter les souffrances et à traverser les épreuves en nous gardant des pièges du Malin dont Elle est l’inlassable Ennemie.
Luttant contre l’erreur janséniste du moment, Louis-Marie opposera l’amour filial et effectif comme serviteur de la Sainte Vierge, à la terreur spirituelle et à l’austérité orgueilleuse, comme le soulignera Pie XII lors de la canonisation. Il attira les âmes à Jésus par la dévotion et la consécration à Marie. Prêchant une mission à Montbernage, il amènera les fidèles à renouveler les promesses de leur baptême en s’engageant dans un « contrat d’Alliance » avec la Très Sainte Vierge. Comme il l’exprime joliment dans Le Secret de Marie, la Sainte Vierge est « le grand moule de Dieu ». Élève des Jésuites à Rennes, le jeune Louis avait fait partie de la Congrégation mariale du collège, bénéficiant de grâces insignes et d’apparitions tout au long de sa vie, et se consacrant au Christ par Marie, avant même de pouvoir l’exprimer théologiquement. Le célèbre texte de consécration à Marie, traditionnellement attribué au Père de Montfort, est comme la quintessence de tout ce que le saint écrivit dans son Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge. Ce texte se termine ainsi : « Ô Mère admirable, présentez-moi à Votre cher Fils, en qualité d’esclave éternel, afin que, m’ayant racheté par Vous, Il me reçoive par
Vous. »
Quel « esclavage » ?
Louis-Marie quitte l’esclavage du péché pour l’« esclavage » envers Marie, reprenant le terme même que la Très Sainte Vierge utilisa lors de l’Annonciation : « ecce ancilla Domini » (Lc 1, 38). Nos traductions françaises, qui rendent ces paroles en « Voici la servante du Seigneur », ne sont plus fidèles à l’esprit du texte : l’ancilla n’est pas la servante au sens moderne du terme, mais l’esclave, donc celle qui est totalement donnée. Tel est le sens allégorique de la consécration : se blottir entièrement dans le manteau de miséricorde de Marie pour devenir, à son exemple, des serviteurs du Fils, sans aucune réserve de notre part, dans un complet abandon.
Saint Ildefonse de Tolède, au VIIe siècle, fut le premier à donner toute sa force à cet « esclavage marial », se définissant lui-même comme « le serviteur de l’esclave de mon Seigneur ». Cela se traduira ensuite par l’amour chevaleresque, comme saint Ignace de Loyola déposant son épée aux pieds de Notre-Dame à Montserrat afin de se consacrer à Elle. En fait, il s’agit d’être apôtre, à l’image de saint Jean et des autres disciples. La Très Sainte Vierge, lors des apparitions de La Salette en 1846, confiera notamment à Mélanie, la petite voyante : « J’adresse un pressant appel à la terre : j’appelle les vrais disciples du Dieu vivant et régnant dans les cieux ; j’appelle les vrais imitateurs du Christ fait homme, le seul et vrai Sauveur des hommes ; j’appelle mes enfants, mes vrais dévots, ceux qui se sont donnés à moi pour que je les conduise à mon divin Fils, ceux que je porte pour ainsi dire dans mes bras, ceux qui ont vécu de mon esprit ; enfin j’appelle les Apôtres des derniers temps, les fidèles disciples de Jésus-Christ qui ont vécu dans un mépris du monde et d’eux-mêmes, dans la pauvreté et dans l’humilité, dans le mépris et dans le silence, dans l’oraison et dans la mortification, dans la chasteté et dans l’union avec Dieu, dans la souffrance et inconnus du monde. Il est temps qu’ils sortent et viennent éclairer la terre. »
Consécration mariale et mission
Cette invitation pressante à travailler pour l’évangélisation compte sur la consécration de ceux qui, même s’ils sont minoritaires, sont prêts à se donner sans réserve à Marie pour la gloire du Christ. Grâce à cette consécration des âmes généreuses, Mélanie eut ensuite la révélation suivante : « Je vis donc que l’Évangile de Jésus-Christ était prêché dans toute sa pureté par toute la terre et à tous les peuples. » Plus que jamais cette exigence est une urgence car elle est l’essence même de l’attachement à la foi : tout baptisé doit être missionnaire. Pour cela, des forces et des grâces particulières sont nécessaires car, le terrain étant aride et hostile, le serviteur ne peut affronter cette réalité par lui-même. D’où la consécration mariale, ferme fondation. Il n’est pas surprenant qu’elle connaisse un regain d’intérêt et d’adhésion dans les jeunes générations soucieuses de tenir bon dans les adversités. Chacun se découvre ainsi enfant de la Mère pour servir le Fils.