« Seule la force peut garantir la paix », écrivez-vous. Dans quel état l’armée française est-elle ?
Général Pierre de Villiers : Nous avons de belles armées, mais elles ne sont pas prêtes à affronter le nouveau contexte international. 200 chars, 200 avions de combat, quinze frégates de premier rang… Ce n’est pas assez au regard des menaces. Pendant des années, nos dirigeants ont taillé dans le vif des armées, en prétendant percevoir « les dividendes de la paix » dans un monde pourtant très incertain… C’est ce qui m’a conduit à démissionner en 2017. Aujourd’hui, nous pouvons mener des opérations militaires mais nous n’avons plus les capacités de faire la guerre, malgré la qualité de nos chefs et de nos soldats. Je décris dans mon livre l’effort indispensable pour reconstituer une force armée capable de dissuader l’adversaire et, le cas échéant, de faire face à une agression. Il nous faut conserver nos capacités de projection, augmenter nos moyens conventionnels pour « tenir » dans la durée, mettre à niveau notre dissuasion nucléaire. Ce modèle « hybride » appellera un effort budgétaire continu jusqu’en 2035.
Pourquoi faut-il réarmer ? Quels risques la France court-elle ?
Nous avons vu surgir, depuis plusieurs années, deux sources de conflictualité majeures : le terrorisme islamiste et le retour en force des États-puissances. Le premier vise à imposer la charia par la violence, qui n’est plus un simple moyen mais un objectif. Ce risque s’étend, comme on le voit en Afrique où le terrorisme progresse rapidement du nord vers le sud. Il reste très élevé en Europe, où les Frères musulmans déploient leur influence – y compris en France. On se radicalise en prison, par les réseaux sociaux, dans certaines mosquées… Nos services de renseignement déjouent régulièrement des tentatives d’attentat.
L’immigration aggrave-t-elle ce risque ?
Les migrations massives constituent un vivier de recrutement préférentiel pour les terroristes islamistes. D’autant plus que, selon les démographes, l’Afrique comptera environ 2,5 milliards d’habitants en 2050, dont plus de la moitié auront moins de 25 ans. Beaucoup tenteront de venir en Europe, par un simple instinct de survie. Il nous faut conduire, avec les pays africains, une politique de développement afin de maintenir ces populations sur place.
Le second risque, dites-vous, est lié aux appétits des États-puissances.
Le monde est de nouveau coupé en deux.
D’un côté, l’Occident aligné derrière l’Amérique – une alliance fragilisée car les États-Unis se détournent de l’Europe, préoccupés par la montée en puissance de la Chine, perçue comme un rival économique et comme un adversaire géostratégique. L’axe du monde a basculé, et cela ne date pas de Donald Trump ! Ce bloc occidental compte environ 1 milliard d’habitants.
De l’autre, une alliance baroque d’États dont le seul point d’accord est la haine de l’Occident et du « grand Satan » américain. Rappelez-vous qu’en septembre 2025, Xi Jinping a réuni en Chine plus de vingt chefs d’États, autour de la Russie et de l’Inde, unis par leur détestation de l’Occident. Chacun de ces pays déploie sa stratégie sur le long terme. Pékin, qui poursuit la construction des Nouvelles Routes de la soie, réfléchit à cinquante ans. Moscou, qui caresse le rêve d’une grande Russie orthodoxe, à vingt ans. La Turquie, qui cherche à reconstituer l’Empire ottoman. Quant aux sunnites et aux chiites, ils ont l’éternité devant eux… En Afghanistan, le maire d’un village m’a dit : « Vous avez la montre, nous avons le temps »… Nous sommes dans la prochaine élection, ils sont dans les prochaines générations. Ce sont des stratèges, nous demeurons dans la tactique. La guerre en Ukraine, à laquelle personne ne voulait croire en Europe, et maintenant la revendication des États-Unis sur le Groenland, doivent nous conduire à penser l’impensable.
Pourquoi les États-Unis convoitent-ils le Groenland ?
La revendication américaine sur ce territoire n’est pas nouvelle : au XIXe siècle déjà, les États-Unis voulaient en faire l’acquisition. Le changement climatique a réveillé les appétits des puissances. Des États-Unis, mais aussi de la Russie et de la Chine. En raison de la fonte des glaces en Arctique, la route maritime du Nord pourrait être ouverte tout au long de l’année. Or il s’agit du plus court chemin de l’Asie à l’Europe. Ce serait une révolution commerciale. Par ailleurs, en cas de conflit, nombre de missiles survoleraient ce territoire arctique. L’enjeu commercial se double d’un enjeu militaire, sans oublier les ressources du sous-sol en métaux rares.
Que peut faire l’Europe face à ces empires ? Voilà des années qu’on parle de défense européenne…
L’armée européenne est un mythe. Un leurre dangereux. D’ailleurs, plusieurs pays européens préfèrent acheter des matériels américains, par exemple des avions de combat F35 alors que la France produit, à un coût moindre, des Rafale tout aussi polyvalents ! Pourtant, nos dirigeants s’obstinent à vouloir fusionner les nations dans une Europe fédérale qui ne dit pas son nom. Nous ferions mieux de mettre sur pied des projets concrets de coopération interétatique. Nous possédons encore, dans le domaine de l’armement, une expertise et une base industrielle et technologique de défense solides. Ne la sabordons pas !
Vous soulignez la nécessité d’un effort matériel, mais comment raviver l’esprit de défense ?
Je consacre le dernier chapitre de mon livre au réarmement des forces morales, le plus important à mes yeux. Il faut réarmer la France militairement, mais surtout moralement et civiquement. Le « tout à l’ego », l’individualisme est un poison mortel pour la nation. Il faut, de manière urgente, réapprendre à notre jeunesse à aimer notre pays, et lui réapprendre à s’engager. Dans les familles, à l’école, dans la société. La cohésion nationale se désagrège, il n’y a plus de brassage social, les Français ne font plus assez d’enfants pour assurer le renouvellement des générations. Nous devons chercher à réenchanter notre jeunesse et à lui donner des raisons de vivre, de créer, de procréer. Réarmement militaire, réarmement moral, réarmement démographique : tout cela va de pair.
Réarmement spirituel aussi ?
Bien sûr ! La France, on le sait, est la fille aînée de l’Église. Cette dimension spirituelle fait partie intégrante du génie français. Ce qui m’amène à l’espérance, vertu théologale. La France est un pays génial, plein de ressources. Je rappelle que plus de la moitié des militaires français ont moins de 30 ans, et que 25 000 jeunes Français s’engagent chaque année dans nos armées. L’amour de notre drapeau, de notre histoire, de notre culture, de nos paysages produira, comme toujours, du beau, du bien, du vrai dans notre pays. Et créera peu à peu cette fierté si nécessaire pour se défendre. Je garde l’espérance, je suis convaincu qu’il y a parmi nous des saints, y compris chez les jeunes, et qu’ils continueront de veiller sur la France.
Pour le succès des armes de la France, Pierre de Villiers, Fayard, 192 pages, 22 €.
