Philippe de Villiers : « Charette fut un dissident avant la lettre » - France Catholique
Edit Template

Le journal de la semaine

Edit Template

Philippe de Villiers : « Charette fut un dissident avant la lettre »

Image :
© Hannah Assouline /Opale photo

Philippe de Villiers : « Charette fut un dissident avant la lettre »

Philippe de Villiers : « Charette fut un dissident avant la lettre »

Mort il y a 230 ans, Charette continue d’incarner la résistance au totalitarisme. Il paiera de sa vie sa fidélité à la foi, comme les martyrs vendéens dressés contre l’oppression révolutionnaire. Pour France Catholique, Philippe de Villiers, fondateur du Puy-du-Fou, retrace son épopée.
Copier le lien

Vous vivez au côté de Charette depuis des décennies. Son esprit plane sur le Puy du Fou. Vous lui avez consacré un livre important. Votre passion est-elle toujours intacte ? Comment l’expliquez-vous ?

Philippe de Villiers : Oui, ma passion reste intacte. Parce qu’il a laissé derrière lui la trace ineffaçable des antiques chevaleries françaises qui ont su pratiquer l’art de vivre et de mourir. De vivre en combattant et de mourir en toisant le peloton d’exécution. Charette fut un dissident avant la lettre. Il a mené deux combats, un sur mer pour la liberté de l’Amérique, un sur terre pour la liberté de la Vendée souffrante.

Y a-t-il des éléments liés à la vie de Charette ou à son tempérament que vous n’avez pas encore éclaircis ? Lesquels ?

Charette reste une énigme. Celle d’une richesse intérieure qui nous échappe et qui explique sans doute ses titres de gloire que l’historiographie officielle, encore aujourd’hui, feint d’ignorer. Dans les annales de la Marine royale, il demeure le plus jeune lieutenant de vaisseau, nommé à 24 ans, à la suite de ses exploits à la bataille des Saintes, dans la guerre d’indépendance. Il fut donc un très grand marin. Et puis il y a le deuxième titre de gloire : il demeure l’inventeur de la guérilla moderne avec ce qu’il a appelé « la pêche à la bouteille » dans les chemins creux des bocages vendéens. Grâce à son génie, il échappera aux Bleus pendant trois ans. Sur terre comme sur mer, il est insaisissable.

Des grands chefs des Guerres de Vendée, Charette est celui qui a le plus longtemps survécu aux attaques des Bleus puis aux effroyables répressions. Comment l’expliquer ? C’était le plus politique d’entre eux ?

Non, pas le plus politique mais le plus rusé. Les autres sont dans l’oblation sacrificielle, lui est dans la stratégie de l’évitement. Les autres font la Virée de Galerne, lui, il reste dans les chemins creux. Les autres cherchent une victoire hypothétique en quittant les pénates où ils sont invincibles et lui, au contraire, attire les Bleus au piège, ne cherche pas la victoire, mais l’usure de l’adversaire. La Virée de Galerne fut une erreur stratégique majeure. Les Vendéens ne se battaient plus chez eux. Charette, au contraire, reste sur son terrain, là où il entretient la connaissance intime des musses et des caches ainsi que les complicités des granges et des fumées vespérales. Les autres font une guerre classique, lui fait une guerre d’occasions avec
des occasionnels, une guerre d’embuscades et guet-apens.

Les figures les plus pieuses des chefs vendéens – Cathelineau, Bonchamps, Lescure – ont été tuées en quelques mois. Il est impossible de livrer une guérilla en restant parfaitement fidèle aux principes chrétiens ?

C’est la richesse inouïe des guerres de Vendée d’offrir plusieurs modèles. Le panache du « Grand Brigand » complète, sans le contredire, le « Pardon » de Bonchamps, cette alchimie du sentiment qui convertit le mal en nouvelle chance. Tous les chefs vendéens sont admirables, chacun a laissé son sceau. Ils sont tous morts dans l’honneur. Je retiens deux devises. Celle de La Rochejaquelein : « Si j’avance, suivez-moi. Si je recule, tuez-moi. Si je meurs, vengez-moi. » Et celle de Charette : « Combattu, souvent. Battu, parfois. Abattu, jamais. »

Néanmoins, quelle sorte de chrétien était Charette ?

Ma famille a recueilli une de ses dernières lettres. Elle est sous verre, dans la maison familiale où habite mon frère Bertrand. Souvent, nous la sortons du placard pour la montrer aux enfants et petits-enfants. Elle est écrite d’une plume rapide et traquée. Ce sont les derniers instants. Il parle de sa foi et de son combat. Et il termine ainsi : « Nous verserons, pour la Cause, jusqu’à la dernière goutte de notre sang. » Et c’est signé : « le chevalier Charette ». La « Cause » dont il parle, c’est la liberté de conscience, la liberté de sonner les cloches et d’emprunter à nouveau librement les chemins de messe.

Exécution du général Charette place de Viarmes, à Nantes, mars 1796, Julien Le Blant, 1883. Charette est de dos.



L’épopée de Charette s’achève par son exécution à Nantes qui signe aussi la fin des Guerres de Vendée, dans leur séquence la plus intense. Quelle espérance laisse-t-elle néanmoins à ceux que le sort actuel de la France peut désespérer ?

L’espérance, c’est la trace qu’on laisse, le témoignage qu’on transmet. La fin de Charette est admirable. Quand il s’adresse au général Travot qui vient de l’arrêter, dans le bois de la Chabotterie, il prononce un mot sublime. Travot lui murmure à l’oreille : « Tant d’héroïsme perdu. » Et Charette lui répond : « Rien ne se perd jamais, Monsieur. » Tout est dit.

Rien ne se perd de ces perles précieuses que sont les mots définitifs au moment de l’immolation. Rien ne se perd jamais. Ce mot a créé un mythe, il a fait de la Vendée une terre de dissidence regardée par le monde entier comme un symbole, un emblème, une allégorie. C’est le mythe de la Conscience dressée.

Les enjeux historiographiques sont au cœur de la bataille idéologique du moment. Avez-vous le sentiment que le regard des Français sur les Guerres de Vendée (et sur la réalité révolutionnaire) est en train de changer ?

Oui. Et pour la raison suivante : depuis la chute du mur de Berlin, les historiens réévaluent les mérites de la révolution soviétique, considérée par la Sorbonne comme la fille légitime de la Révolution française. Peu à peu, la Vendée est elle-même réétudiée à la lumière du jugement critique porté sur la grande commotion fondatrice. François Furet l’a très bien résumé : « Par l’élection de haine qu’elle a suscitée, la Vendée demeure la statue vivante de la malédiction révolutionnaire. » On comprend mieux aujourd’hui que la Révolution ne fut pas un changement de régime mais un changement de religion : par la défiguration cathartique de l’homme, la Révolution française s’apparente à une annonciation de type eschatologique. Elle propose la parousie, elle est la promesse du ciel descendu sur une terre virginale où l’évangile des droits de l’homme remplace celui des droits de Dieu. On comprend que la Vendée soit l’œil de Caïn : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

Quel est l’épisode de la vie de Charette qui continue, encore aujourd’hui, à vous bouleverser ou à vous enthousiasmer ?

Charette est face au peloton d’exécution. Il refuse qu’on lui bande les yeux. Il refuse qu’on l’attache. Il demande une grâce, celle de commander le feu lui-même. Les Bleus ont le doigt sur la gâchette. Il s’adresse aux hussards : « Vous tirerez quand je vous ferai signe. » Puis il porte la main sur son cœur où se trouve le scapulaire de flanelle du Sacré-Cœur : « C’est là qu’on frappe un brave. » Alors, de la tête, il fait signe. C’est fini. Ou plutôt, tout commence. Un enfant ramasse le panache. Il le brandit. Tout est sauf. « Rien ne se perd jamais, Monsieur. »

Le Roman de Charette, Philippe de Villiers, éditions Albin Michel, 480 pages, 22,90 €.

Charette, Anne Bernet, éditions Perrin, 576 pages, 25 €.