Guillaume Cuchet s’est fait connaître en 2018 par un ouvrage qui a marqué les esprits : Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement (Seuil). Ainsi exerçait-il sa sagacité d’historien des mentalités, et notamment du religieux, sur une séquence récente de notre passé. Mais sa spécialité universitaire concerne le XIXe siècle, auquel il vient de consacrer un ouvrage d’un grand intérêt. En effet, le sentiment religieux ne se déploie pas toujours uniformément à travers les siècles. Il subit bien des évolutions au gré des événements qui affectent les sociétés. Ainsi la spiritualité de la Réforme catholique au XVIe siècle présente bien des différences par rapport à la période médiévale. Il en va de même pour le XIXe siècle qui va se distinguer de l’Ancien Régime. Notamment du point de vue de l’attitude devant la mort.
Philippe Ariès s’est montré le précurseur dans ce domaine avec son ouvrage magistral L’homme devant la mort (Seuil, 1977). Dans son sillage, Guillaume Cuchet s’est attardé sur un siècle qui se distingue par son culte des morts et l’invention du deuil moderne. Tout commence avec la séparation qui s’opère à la fin du XVIIIe siècle, sous le règne de Louis XVI, entre les lieux de sépulture et les églises où les défunts se trouvaient traditionnellement inhumés. Désormais, les cimetières sont repoussés hors des villes et des villages. Ce qui va produire un profond changement de mentalité, car l’entretien et le soin des cimetières susciteront un véritable culte des morts qui n’existait pas auparavant. Le phénomène sera aussi favorisé par une mutation démographique avec l’augmentation de l’espérance de vie. Le deuil est plus vivement ressenti, et lorsque Victor Hugo, dans Les Contemplations, expose le chagrin éprouvé au décès de sa fille Léopoldine, il est compris par une opinion qui l’accompagne dans un même pèlerinage.
Nouvelle religion de la mort
Guillaume Cuchet note que, dans cette nouvelle religion de la mort, l’influence catholique est aussi déterminante, du fait de la doctrine chrétienne. Pourtant, il n’ignore pas que la même époque a pu être tentée par un ésotérisme anti-chrétien, comme le souligne Philippe Muray dans son XIXe siècle à travers les âges (Denoël, 1984). Cuchet a d’ailleurs écrit une étude sur ce sujet : La voix d’outre-tombe. Tables tournantes, spiritisme et société (Seuil, 2012). Mais, à l’encontre de Muray, il ne pense pas que le catholicisme soit absent de ce culte des morts, et que ce culte soit exclusivement porté par l’ésotérisme.
Il en veut pour preuve que les nouveaux cimetières constituent des espaces complètement christianisés avec leurs forêts de croix. À cela s’ajoute la revalorisation considérable de la Toussaint, transformée en culte des défunts : « De la Toussaint cette fête a gardé le nom, et du jour des morts elle a pris le contenu et l’ambiance. »
Philippe Muray forçait peut-être un peu la note en affirmant que, dans les temps précédents, « les morts étaient évidemment traités par-dessus la jambe », mais la familiarité entretenue dans l’espace religieux les intégrait dans la vie de tous les jours. Dès lors que la disparition des êtres aimés était considérée comme « la réalité finale de la vie », il convenait d’adapter la pratique à la nécessité du deuil.
Cette étude très ciblée montre tout l’intérêt de ce qu’on appelle l’histoire des mentalités et l’opportunité de recourir à son éclairage pour mieux nous comprendre aux prises avec les changements des mœurs. Car, héritiers de la religion des morts du XIXe siècle, nous sommes aux prises avec des transformations, telle celle de la médicalisation et même de l’interdit porté sur la mort, dont parlait déjà Philippe Ariès.
La religion des morts. Comment le XIXe siècle a inventé le deuil moderne. Guillaume Cuchet, Seuil, février 2026, 304 p., 21,85 €.
