La présence de nombreux événements aléatoires dans la théorie de l’évolution pourrait troubler un chrétien. On pourrait en conclure que l’apparition de l’homme est totalement fortuite. Bien sûr, un chrétien soutiendra que Dieu pouvait parfaitement connaître les résultats d’une telle évolution. Mais il aura du mal à en convaincre un athée – qui trouvera plus simple de dire que notre existence n’est qu’un immense « coup de bol ». Pourtant, à y regarder de plus près, cela n’est pas si certain…
Tout n’est pas aléatoire
Il y aurait beaucoup à dire sur le concept de « hasard » et sur l’utilisation de l’évolution pour soutenir des positions philosophiques. Cependant, même en admettant que l’évolution est un processus aléatoire et aveugle, cela n’implique pas que l’homme n’avait qu’une infime chance d’« apparaître ». En effet, la notion de « hasard » scientifique est complexe. Tout n’est pas aléatoire. Un exemple : jetons un gros dé depuis le haut d’une colline. Pour nous, il sera presque impossible de prévoir le point d’arrivée et le chiffre final. Car, un caillou, une branche peuvent fausser toutes les prévisions. Pourtant, le résultat n’est pas totalement inattendu. On sait par exemple avec certitude que le dé ne tombera pas sur deux faces, ni sur le chiffre 7. Et que le dé ne remontera pas la colline ! Il est donc possible d’observer une direction globale, même si les chemins empruntés sont aléatoires.
De la même manière, la biologie moderne reconnaît des régularités remarquables dans l’évolution. Des formes analogues vont se développer de façon indépendante chez des espèces très différentes : c’est ce qu’on appelle l’évolution convergente. Par exemple, les vertébrés et les céphalopodes – ces mollusques munis de tentacules – ont développé chacun de leur côté des yeux à cristallin, alors que leur ancêtre commun n’en possédait pas. Ces yeux ont la même fonction, mais leurs structures anatomiques diffèrent profondément. De même, les nageoires sont apparues aussi bien chez les poissons que chez les tortues marines.
Ce phénomène de convergence évolutive a même pu être obtenu expérimentalement. En 1994, une expérience menée par deux biologistes américains, Richard Lenski et Michael Travisano, a montré que douze populations de la bactérie Escherichia coli, bien que soumises à des conditions différentes, finissaient par évoluer vers des formes similaires, au terme de milliers de générations : malgré le hasard des mutations et des trajectoires, la convergence biologique l’emportait à long terme.
L’évolution est-elle orientée ?
Que conclure de telles observations ? Pourraient-elles révéler un dessein, une intention au sein de l’évolution ?
Certains le pensent. La sélection naturelle serait telle qu’elle conduirait presque automatiquement à des formes de vie de plus en plus perfectionnées. En effet, certaines caractéristiques présentent un tel avantage évolutif qu’elles avaient de très bonnes chances d’apparaître dans l’histoire de l’évolution. Dit autrement, un observateur astucieux aurait pu, au tout début de la vie sur terre, prévoir que quelque chose comme l’œil allait apparaître, ou du moins la faculté de connaître sensiblement le monde ; que des cerveaux de plus en plus massifs et complexes allaient se développer, jusqu’à pouvoir recevoir une âme spirituelle. Dans cette vision, l’ordre et la fécondité du vivant témoigneraient d’une intention créatrice – Dieu ayant délibérément choisi la contingence et le hasard comme manière de créer, ce que saint Thomas d’Aquin soutenait déjà : « Il serait contraire à la Providence que tout soit soumis à la nécessité » (CG III, 72).
Mais soyons clairs, nous sortons ici du domaine de la science. Car si celle-ci nous livre des faits, ses compétences s’arrêtent là. La science n’impose aucune interprétation, ni matérialiste, ni chrétienne. La biologie étudie les mécanismes de la sélection naturelle, mais elle est incapable de dire si l’évolution est le fruit d’un projet divin ou pas. C’est une question métaphysique et non scientifique. Ce que trop de gens, pour ou contre l’évolution, ignorent.
Une certaine prudence reste de mise. Car cette lecture de l’« évolution » pose une question d’ordre théologique. Il est en effet concevable que nous vivions dans un Univers fécond, où la vie abonde parmi les milliards de milliards de planètes pouvant l’accueillir. Les mêmes mécanismes de « convergence évolutive » pourraient conduire la vie sur ces planètes à des formes de plus en plus complexes. Peut-être assez pour que Dieu, dans sa liberté créatrice, leur confère une âme spirituelle. Mais qu’en serait-il de ces êtres ? Comment le Christ les rejoindrait-il ? Connaîtraient-ils le péché ?
Un signe éclatant de la gloire de Dieu
Une lecture amoureuse et attentive de la Révélation permettrait de dépasser cette difficulté. On pourrait y voir un signe éclatant de la gloire de Dieu, qui a fait l’univers fécond et des milliards de milliards d’êtres pouvant l’aimer et le glorifier ! On pourrait contempler avec émerveillement l’unité du dessein divin : un univers où la liberté, la contingence et la finalité se rejoignent dans la sagesse du Créateur.
Mais, à défaut de preuves solides, il ne s’agit que de théologie-fiction. Ne nous écartons donc pas des seuls piliers que nous possédions pour une théologie solide : la foi et la raison.
