Chose peu connue des chrétiens, qui sont habitués à en faire l’éloge automatique, l’espérance n’a jamais été très prisée des philosophes. Attendre un bien que l’on désire, et dont on se prend à croire qu’il arrivera, n’est-ce pas une attitude passive, trop souvent fondée sur un jugement erroné ? Le miroir aux alouettes, en somme. En faire l’une des trois vertus suprêmes, voilà un bon exemple de ce qui, aux oreilles des stoïciens que saint Paul rencontra à Athènes, devait passer pour parfaitement insensé.
Rappelons-nous que dans le mythe grec de la boîte de Pandore, souvent mal interprété, l’espérance n’est pas un bien, mais un mal – le dernier des maux, celui qui reste enfermé alors que toutes les autres calamités étaient sorties. Car, dans sa ruse, et je laisse ici parler Nietzsche, « Zeus voulait que l’homme, quelque torture qu’il endurât des autres maux, ne rejetât cependant point la vie, et continuât à se laisser toujours torturer à nouveau. C’est pourquoi il voulait donner à l’homme l’espérance ; elle est en vérité le pire des maux, parce qu’elle prolonge les tortures des hommes » (Humain trop humain I, 71).
Pour être plus précis, disons que la plus influente des sagesses antiques – le stoïcisme – reprochait à l’espoir de nous mettre à la remorque de ce qui ne dépend pas de nous. Or, écrit Sénèque, « il ne faut pas remettre son bonheur à la discrétion d’autrui. […] Il est inquiet, incertain de lui-même, celui qu’une espérance excite » (Lettre XXIII). Vivre ainsi dans l’attente d’un avenir aussi désiré qu’improbable, c’est vivre en dehors de soi, aliéné, dépendant, hors de la seule assise d’une âme vraiment souveraine, à savoir la maîtrise de soi dans l’instant présent. D’où suivent, très logiquement, les préconisations de Sénèque : « L’espérance mène la crainte à sa suite. L’une comme l’autre relève des irrésolutions du cœur ; l’une comme l’autre a dans l’attente de l’avenir son tourment… Mais la cause principale de ses deux affections, c’est que l’homme, ne s’ajustant pas au présent, projette vers les lointains ses pensées avant-coureuses » (Lettre V). Bref, le propre du sage, du vertueux, serait de se concentrer tout entier dans le présent et de consentir sans réserve à la Nécessité immanente du Cosmos.
L’erreur des stoïciens
Il y a plusieurs choses à répondre.
La première, c’est que les stoïciens exagèrent. Leur idéal est une orgueilleuse chimère. Il est tout bonnement faux que nous puissions être totalement indépendants. Faux également que nous ayons notre fin en nous-mêmes et que nous puissions trouver la béatitude claquemurés dans notre « citadelle intérieure ». Faux enfin que tout soit enchaîné à une implacable Nécessité. En conséquence, la tension de l’homme vers le bien à venir ne doit pas être éradiquée, elle doit être ordonnée.
Revenons aux choses élémentaires : l’espoir, avant d’avoir une quelconque valeur morale, est un état affectif fondamental qui fait partie de l’équipement de base des êtres humains. Il s’agit de l’état de tension où nous nous trouvons lorsque nous considérons comme susceptible de se réaliser quelque chose que nous désirons ardemment – et dont l’avènement n’est toutefois pas certain mais difficile. Vouloir éradiquer cette tension vers l’avenir n’est pas seulement irréaliste, c’est contre-nature. L’espoir, ainsi défini, est en effet essentiel à la vie : sans lui, nos désirs resteraient recroquevillés dans l’étroit canton du présent, sans capacité de projection au-delà des obstacles et des difficultés. « Celui qui laboure doit le faire dans l’espoir de la récolte », dit saint Paul (1 Co 9, 10), et il en va de même pour toutes les autres entreprises. « L’espoir, de soi, écrit saint Thomas d’Aquin, aide à l’action en l’intensifiant. Le sentiment de la difficulté provoque l’attention et la persuasion de pouvoir aboutir ne ralentit pas l’effort. De là vient que l’on agit intensément à cause de l’espoir » (Somme théologique, I-II 40, 8).
Un facteur de succès
À la façon d’une anticipation auto-réalisatrice, l’espoir bien placé facilite l’avènement de ce qu’il convoite. Il est ainsi vrai que, jusqu’à un certain point, l’espoir de réussir est un facteur de succès : on ne peut pas sauter au-dessus d’un fossé sans espérer y parvenir ! Assurément, la prudence doit nous indiquer la limite au-delà de laquelle l’espoir n’est plus fondé et devient une illusion. Contre cet espoir non régulé, la critique des Stoïciens frappe juste. Mais elle jette le bébé avec l’eau du bain. Il faut donc écouter Aristote : le vertueux, ce n’est pas celui qui cherche à déraciner les passions pour atteindre l’apatheia (absence de passions) ; c’est celui qui fait un usage raisonnable de ses passions. En l’occurrence, le sage ne doit pas faire son deuil de tout espoir, mais le soumettre à la régulation de la raison, évitant ainsi les deux écueils du désespoir et de la présomption. Dans ces conditions, c’est-à-dire lorsqu’il porte sur un bien possible, proportionné à nos capacités et orienté par la prudence, l’espoir est une vertu – « une bonne qualité de l’âme par laquelle on vit droitement ».
De l’espoir à l’Espérance
Il nous reste à voir, c’est mon second point, comment l’espoir devient Espérance, non plus vertu naturelle, mais vertu théologale. C’est très simple. La structure psychologique reste la même – la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne – mais l’objet et les motifs sont différents. L’objet, ce n’est plus la réussite d’une entreprise difficile, c’est Dieu lui-même et la communion de notre âme avec lui (« Christus in vobis, spes gloriae » : Christ en vous, l’espérance de la gloire Col 1, 27) ; quant au motif, ce n’est plus l’efficacité plus ou moins probable des causes secondes, mais la certitude de la toute-puissance de la Cause première. Ainsi l’Espérance présuppose-t-elle la Foi, qui lui donne son objet, et est-elle ordonnée à la Charité qui en est le terme. Dès lors, l’Espérance – qui est un don dispensé par Dieu lui-même – est tout le contraire d’une faiblesse ou d’une aliénation : elle est la disposition qui correspond exactement à ce que nous sommes : des êtres finis orientés vers l’infini, libres dans un monde contingent, soutenus par une puissance qui n’est pas la nôtre !