Pourquoi le vote religieux est-il encore tabou aujourd’hui dans la vie politique française ?
Lucas Jakubowicz : En France, la religion est censée rester hors du débat politique parce que la République est laïque et universaliste. Le mythe est tenace depuis la IIIe République où les radicaux-socialistes travaillaient à affaiblir l’influence du catholicisme. Cependant, le fait religieux est en train de s’imposer dans la stratégie des partis. Nous le constatons avec La France insoumise, qui assume de parler à un électorat musulman. Pour autant, aucun candidat n’a intérêt à revendiquer une telle pratique car ce serait prendre le risque de se mettre à dos les électeurs qui ne veulent pas que la religion soit instrumentalisée.
Pourquoi Jean-Luc Mélenchon met-il tout en œuvre pour gagner le vote des électeurs musulmans ?
D’abord, un constat. En 2019, aux européennes, la liste de La France insoumise a recueilli 6,31 % des suffrages exprimés – environ 1,5 million de voix – ce qui lui a permis d’envoyer six élus au Parlement européen. En 2024, elle a frôlé les 10 % – près de 2,5 millions de voix – et trois députés européens de plus, dont Rima Hassan. Qu’est-ce qui a permis à LFI de gagner 1 million d’électeurs ? En 2019, l’accent était mis sur le social avec, en position éligible, l’aide-soignante Anne-Sophie Pelletier. En 2024, il était mis sur la situation à Gaza, avec Rima Hassan pour égérie.
Pourquoi ce changement ?
En 2017, il a manqué 600 000 voix à Jean-Luc Mélenchon pour accéder au second tour de l’élection présidentielle. Le chef de La France insoumise a constaté que la colère des Gilets jaunes profitait à Marine Le Pen. Il a donc misé sur une carte du communautarisme et l’investissement a été payant : entre la présidentielle de 2017 et celle de 2022, il est passé de 37 % à 69 % chez les électeurs de confession musulmane. À Roubaix, il obtient 52 % des suffrages au premier tour de la dernière présidentielle. LFI est en position de conquérir la ville lors des municipales. Ce serait sans doute sa plus grosse prise.
Dans votre ouvrage, vous analysez aussi le vote juif et vous évoquez la « grande droitisation » de cet électorat. Pour quelles raisons ?
La population française d’origine juive représente au sens large 1,6 % de la population, soit 700 000 personnes. Elle est donc minoritaire dans le corps électoral. Elle a longtemps voté pour la gauche qui, en son temps, avait pris la défense du capitaine Dreyfus et menait le combat contre l’antisémitisme. Mais, de nos jours, l’antisémitisme vient de l’extrême gauche et les Juifs de France se sont peu à peu détachés du PS depuis 2002, date de la Seconde Intifada correspondant à la première flambée des actes antisémites en France. Jugeant la gauche aveugle et responsable, ils ont majoritairement voté pour Nicolas Sarkozy en 2007. Depuis son arrivée à la tête du FN, devenu RN, Marine Le Pen ne cesse de dire que le Rassemblement national est le meilleur bouclier pour les Français de confession juive. Elle a accéléré la stratégie depuis le 7-Octobre. Cela lui a permis une certaine neutralité de la part de la communauté juive. Mais les données de mon livre établissent que les électeurs juifs continuent de sous-voter en faveur du RN. Lorsqu’ils basculent vers l’extrême droite, c’est Reconquête qui a leur préférence.
Le vote catholique est-il de plus en plus pris en compte par les candidats ?
Il faut distinguer les « catholiques pratiquants » [allant à la messe une fois par mois, selon les sondages, NDLR] des catholiques non pratiquants. Les pratiquants ont été ouvertement sollicités par Christine Boutin en 2002, par Philippe de Villiers en 2007 et par Éric Zemmour en 2022 qui, durant sa campagne, n’hésitait pas à parler de la France comme de « la fille aînée de l’Église ». Mais les catholiques pratiquants n’aiment pas être essentialisés pour leur vote. Dans les urnes, ils se sont longtemps portés sur un candidat de centre-droit. Ainsi en 2017, 55 % d’entre eux choisissent François Fillon, tandis qu’Emmanuel Macron récolte 19 % de leurs voix. La présidentielle de 2022 marque une petite rupture. Valérie Pécresse, la candidate de la droite traditionnelle, perd beaucoup de poids chez les pratiquants : elle obtient 8 % de leurs suffrages. Mais Emmanuel Macron ne capitalise pas vraiment sur ce vote : 29 %. Marine Le Pen en tire profit en recueillant 25 % du vote des pratiquants, contre seulement 15 % lors de sa première élection présidentielle, en 2012. Attention toutefois, les pratiquants ne sont qu’une fraction des catholiques. Les plus nombreux, les non-pratiquants, sont plus « volatils » : beaucoup ont voté François Hollande en 2012 ; ils peuvent désormais voter RN depuis que ce parti a abandonné l’idée d’un « frexit » et que ses députés ont gagné en respectabilité. Les catholiques non pratiquants sont allergiques au populisme et au culte de la personnalité. Ils restent pro-européens. Je les considère comme des « faiseurs de rois » pour les prochaines élections.
Des élus comme Bruno Retailleau, François-Xavier Bellamy ou Marion Maréchal, ne cachent pas leur foi. Peuvent-ils insuffler une dynamique en faveur des catholiques pour les prochaines élections ?
Il y a beaucoup de catholiques pratiquants à l’intérieur du parti Les Républicains : des députés, des assistants parlementaires, sans compter de jeunes militants. Cependant, si le parti s’affichait comme catholique, il ne gagnerait pas plus de voix pour accéder au pouvoir. Aux élections européennes de 2024, la liste de François-Xavier Bellamy a obtenu 7,25 % des suffrages, et celle de Marion Maréchal 5,47 %. Le RN, en caracolant en tête avec plus de 31 % des voix, s’est montré très rusé. Ses candidats catholiques – il y en a – ne s’affichent pas comme tels car, dans une logique de conquête du pouvoir, il faut pouvoir rassembler largement. Le parti de Marine Le Pen et de Jordan Bardella laisse aux Républicains le soin de mettre en avant les valeurs catholiques. Il tient déjà pour presque acquis le vote des catholiques non pratiquants. Aura-t-il besoin du vote des catholiques pratiquants pour l’emporter au second tour de l’élection présidentielle ? Ils viendront spontanément en cas de duel RN-LFI. Si un autre candidat que LFI devait rester en lice, il sera toujours temps, pour le RN, d’être force de proposition pour rassurer l’électorat catholique.
Vote religieux, un tabou français, Lucas Jakubowicz, Éditions de l’Observatoire, février 2026, 208 pages, 21 €.
