Célébré avec zèle et totalement usé par l’utilisation qu’en ont fait les amateurs de littérature jusqu’à, disons, 1960, Quo Vadis occupait une place de choix dans les bibliothèques des salons, à l’époque où les salons avaient encore des bibliothèques. Maintenant, c’est un livre qu’on trouvera dans des librairies indépendantes plus probablement que dans des librairies appartenant à des chaines. En d’autres termes, de nos jours, c’est un livre qui siège douillettement hors de vue, oublié, et certainement démodé. Mais peut-être en partie pour cette même raison, Quo Vadis fait actuellement un appel franc et honnête à la considération des gens instruits – et des gens qui voudraient l’être. Le livre va sûrement retrouver de l’intérêt à une époque de diminution de l’instruction et de la foi.
Cependant l’origine de la popularité de ce livre pendant près de 70 ans n’exige aucune explication. Surtout quand on pense à la période victorienne dont il est issu, calme, engageante, où l’on aimait fumer et bavarder, une époque où la capacité d’attention était plus durable, plus fiable et plus mûre. C’est un récit ciblé, bien rythmé – pour ne pas dire trépidant – qui se passe dans les broussailles des temps anciens et qui mêle à parts égales la foi, l’histoire, et le romantisme.
Et au cours des premières décennies du vingtième siècle, quand les gens connaissaient mieux la foi et l’histoire que nous aujourd’hui, se plonger dans ce roman devait être un peu comme maintenant regarder de façon compulsive des mini-séries en ligne. Il est captivant. Mais pour beaucoup de chrétiens, surtout pour de nombreux catholiques, être familier de ce livre était aussi ‘de rigueur’. Pas mal pour un roman publié à l’origine en polonais.
Henryk Sienkiewicz (1846 – 1916) est né dans une famille polonaise noble mais peu fortunée et fut éduqué à la manière forte de l’époque. Ayant atteint la majorité et ressentant l’envie d’écrire, il se fit journaliste et écrivain de voyages, ayant l’œil pour le pittoresque et le politiquement dramatique, parcourant l’Europe et allant jusqu’en Amérique pour écrire des dépêches sur tout ce qu’il voyait.
Plus tard, il devait s’essayer à l’édition de journaux, mais finalement c’est l’art de la fiction qui l’emporta et mobilisa le meilleur de son talent. C’est également la fiction qui lui apporta enfin la sécurité financière lui permettant d’utiliser pleinement ses compétences et de vivre sa vocation à plein temps. En effet, c’était le siècle de Dickens et des feuilletons, quand les lecteurs du monde entier attendaient avec fièvre que paraisse dans les journaux populaires et les magazines le nouveau rebondissement de l’histoire, faisant des meilleurs romanciers de l’époque des sortes de célébrités analogues à nos actuels cinéastes de renom.
Ils racontaient des histoires dont les gens parlaient. Comme animateurs, les romanciers puisaient dans le goût du public, mais comme artistes, ils cherchaient aussi à leur former le goût, divertissant et édifiant en même temps ce public par l’utilisation d’un vocabulaire étendu et érudit. C’est de cette façon que la distraction intelligente d’une génération est devenue une littérature respectée par la génération suivante.
Quo Vadis se pose (initialement) comme l’un des romans feuilletons de la maturité de Sienkiewicz. Écrit en polonais et publié sous forme de livre complet en 1896, il trouva un succès immédiat et fut traduit abondamment dans des douzaines de langues au fur et à mesure que sa réputation grandissait. Et elle croissait énormément. Le roman inspira des œuvres théâtrales et, plus tard, de nombreuses adaptations télévisuelles, rendant l’histoire familière même aux générations qui n’avaient jamais lu le livre. C’est l’œuvre phare de l’auteur. Sienkiewicz reçut le prix Nobel de littérature en 1905, au regard de ses nombreuses et éminentes œuvres littéraires pour un très grand public.
Bien que ce livre soit une œuvre de fiction, son contenu n’est pas purement fictif. Sienkiewicz nous ramène dans la Rome antique en 60 après J.-C., jours, semaines et mois du règne de l’empereur Néron. Rome étouffait sous une abjecte corruption, le grand incendie avait détruit de larges secteurs de la ville et une petite secte d’origine juive, apparue dans la province de Judée,infiltrait lentement la capitale débauchée de l’empire le plus puissant du monde. Ses membres, dénommés « chrétiens », venaient apporter la rédemption des péchés, une notion que la majorité des Romains sophistiqués ignorait ou ne pouvait même pas imaginer. Ce fut un siècle où le séculier et le sacré se heurtèrent de façon très spectaculaire ; Rome fut comme un champ de bataille spirituel. Un défi de taille pour un romancier.
Cependant, le cadre historique lui posait un problème artistique. Quand ce roman a été écrit, eh bien, l’Occident était plus solidement chrétien, informé et fortifié par des postulats et des repères chrétiens. Même les athées sceptiques comprenaient facilement les références bibliques. Mais Sienkiewicz a tenté de faire sentir que l’Église chrétienne, de son temps extrêmement connue et triomphante, était incroyablement minuscule et faible aux jours de sa naissance, et pour y parvenir, il a joint des personnages parfaitement historiques – Néron, Petronius, Sénèque, Paul de Tarse, l’apôtre Pierre et d’autres – à des personnages de fiction comme Marcus Vinitius et sa bien-aimée Lydia qui étayent ensemble le récit. Et les personnages de fiction, s’ils sont des archétypes un peu idéalisés, accélèrent toutefois le rythme du récit et attirent la sympathie des bons lecteurs.
Une fiction historique est toujours un pari car les dispositifs de l’art risquent de falsifier les faits du passé et d’atténuer leur virulence. Mais Sienkiewicz était cultivé et a réussi à faire revivre ce lointain passé et à rendre une vraisemblance percutante sans occulter les rouages de la construction de l’histoire par des détails superflus.
Les personnages nous frappent comme des personnes réelles, ayant la solidité que seuls les meilleurs livres historiques peuvent procurer. L’histoire se déroule avec maestria, même pour le lecteur qui ne connaîtrait rien à la Rome antique ni à l’histoire des premiers chrétiens. Mais si le lecteur connaît quelque chose à cette époque, l’histoire sort du texte et fait résonner des échos dans son imagination.
Nous voyons le monde païen dans toute sa maturité et sa pourriture, et certaines scènes peuvent encore choquer par leur audace et leur cruauté (bien que nous sachions maintenant que souvent la réalité était bien pire). Pourtant, nous voyons une autre lumière se lever à l’est et commencer à pénétrer cette noirceur, une nouvelle foi qui fermente, une foi qui pousse chaque personnage, vrai ou fictif, dans un sens ou dans un autre, inexorablement, jusqu’à la fin.
Quo Vadis Domine ? demande Pierre au Christ sur la route de Rome, selon la légende. « Où vas-tu Seigneur ». Où, en vérité ? Mais la question est immédiatement retournée. Pour chaque personnage du roman le choix est primordial, et la question que pose le titre est l’ultime question dont dépend tout le reste. C’est un livre de fiction historique, mais c’est également un livre de fiction religieuse.
La façon dont l’auteur traite les personnages historiques est certainement faillible mais défendable. Sienkiewicz a clairement consulté à fond les sources romaines principales – Suétone et Tacite surtout – pour créer son monde de fiction. Et les scènes et les évènements qu’il a construits qu’ils soient arrivés tels que racontés ou pas, restent plausibles dans un récit historique.
Par exemple, il prend le parti de ceux qui croient que Néron, ce modèle record de méchanceté, a intentionnellement allumé le grand incendie de 64 après J.-C. et en a ensuite accusé les chrétiens, ce qui justifiait une persécution de masse. Peut-être. Et peut-être pas. Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il y a eu un incendie, beaucoup de morts, beaucoup de destructions et que la persécution et les meurtres de chrétiens ont continué pendant longtemps, jusqu’aux premières années du IVe siècle.
Pour un lecteur de notre temps, un inconvénient de ce roman est peut être le vocabulaire archaïque – par décision des traducteurs de Sienkiewicz, pas nécessairement de l’auteur lui-même – parsemé d’expressions […] qui peuvent être décourageantes pour certains lecteurs. Mais c’est une manière biblique, un mécanisme ancien pour exprimer le respect.
Car nous ne devons pas oublier que, en dépit de tous ses crimes et corruptions – et nous avons des aperçus ici où là de ce charme païen – c’était un monde qui s’efforçait d’être cérémonieux en pensée, en parole et en action. Un langage qui garde ses distances peut aider les lecteurs modernes à se transporter en imagination dans un autre temps. Nous voyons et faisons l’expérience ici d’un âge de péché et de sacrifice, un monde de banquets débauchés, d’affectations sournoises, d’intrigues politiques ainsi que d’actes de dévotion totale et d’engagement, le tout sur fond de couchers de soleil romains, de conversations pleines d’esprit, de verres de vin, des hautes silhouettes des pins et des cyprès, tout ceci dans les temps anciens mais rendus presque présents sacramentellement par l’art littéraire.
Cette histoire nous rappelle que le monde antique était un monde peuplé, confronté à toutes les tentations de vaine gloire se présentant à la nature humaine et surnaturelle de l’homme. Elle a encore beaucoup à nous dire plus de 700 000 couchers de soleil plus tard.
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Tracy Lee Simmons, traduit par Isabelle
Source : https://www.thecatholicthing.org/2026/01/17/the-return-of-quo-vadis/
