« Le numérique est une pandémie intergénérationnelle » - France Catholique
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« Le numérique est une pandémie intergénérationnelle »

L’IA, le numérique et les réseaux sociaux modifient totalement la manière de vivre des jeunes. Un phénomène qui entraîne une transformation profonde de l’humanité. Analyse de Baptiste Detombe, auteur de L’Homme démantelé (Artège).
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© Adobe Stock / Corona Borealis

Le Saint-Père appelle à désarmer l’IA pour « l’empêcher de dominer l’humain » : que faire, concrètement, face à la puissance des entreprises de la tech ?

Baptiste Detombe : Le pape Léon XIV appelle à reprendre le contrôle sur une technologie devenue folle. Il faut pour cela sortir de la technocratie, le pouvoir trouvant sa source dans la démiurgie d’une puissance technique devenue autonome. Pour sortir de cette toute-puissance de l’IA, le Pape demande que les peuples et leurs élus lui imposent des limites, afin de ne pas laisser les pleins pouvoirs aux entreprises qui les créent. Il faudrait d’urgence établir une constitution imposant des règles aux algorithmes, avant leur mise sur le marché. Nous n’aurons le choix tôt ou tard que de passer par là. Il faut en particulier qu’aucun doute ne puisse exister entre la machine et l’homme : l’anthropomorphisation (faire ressembler les robots aux humains, ndlr) doit être interdite. Il est aussi urgent de protéger les mineurs, en leur interdisant l’accès aux IA. Enfin, il faut obliger les entreprises de la tech à expliciter et rendre lisibles leurs algorithmes, pour que nos gouvernants et chercheurs puissent mettre en place des limites claires. Toutes ces solutions seront très difficiles à mettre en place. Mais ce prix demeure bien inférieur à ce que serait, demain, une humanité atrophiée.

Quel lien faites-vous entre le numérique et l’intelligence artificielle ?

L’IA renforce de manière exponentielle le phénomène. Nous recherchions des informations sur les moteurs de recherche, au lieu de les chercher dans les livres. Désormais, l’IA nous propose une technique beaucoup plus simple, rapide et performante, allant jusqu’à nous proposer de rédiger également le contenu à notre place, de penser à notre place. Cela paraît donc de plus en plus normal de déléguer notre intelligence à une interface technique, au point que la tâche cognitive de l’homme décroît à grande vitesse… Par ailleurs, l’IA commence également à créer une altérité relationnelle artificielle qui séduit de plus en plus de gens, lui demandant conseil au quotidien. Elle s’installe ainsi dans le vide social abyssal créé par le monde numérique, venant ainsi en partie le combler artificiellement.

Quel est l’impact du numérique sur l’homme ?

Chez l’enfant, l’émerveillement et l’étonnement sont fondamentaux : ils nourrissent sa curiosité et sa pensée. Malheureusement, l’accès très précoce aux écrans affadit le réel à ses yeux, en lui proposant une surstimulation permanente, bien plus intense et séduisante. L’enfant y perd sa vigueur intellectuelle et cognitive. La volonté aussi est très affaiblie par les « shots » de dopamine [l’hormone du plaisir, NDLR] procurés en continu par l’écran, qui rendent le cerveau totalement dépendant. La réalité devient moins attrayante, le consommateur ne supporte plus les temps vides et le silence intérieur disparaît… L’écran finit par monopoliser toute notre attention. D’autant plus  que nous sommes constamment interrompus par les centaines de notifications que nous recevons chaque jour sur nos écrans. L’une des plus grandes mutations anthropologiques de l’humanité est en train de se produire sous nos yeux et prend racine dans le vide spirituel de notre société…

Votre réflexion part-elle d’une expérience personnelle ?

Absolument. J’ai 25 ans et j’appartiens à la génération qui a grandi avec le numérique. Mais j’ai eu la chance d’être protégé par mes parents au début de la vague de l’arrivée des smartphones [au début des années 2000, NDLR], ce qui m’a permis de connaître la vie sans leur omniprésence, contrairement à beaucoup de jeunes autour de moi. Ce recul m’a fait ressentir un appauvrissement des relations, lié à la présence constante des écrans. J’ai également vu des amis proches devenir très vite totalement dépendants de leurs smartphones… J’ai compris qu’une pandémie intergénérationnelle commençait sous nos yeux, renforcée par la création des réseaux sociaux à la même époque (Instagram, TikTok, Facebook, Snapchat, etc.).

Qu’en est-il de nos liens sociaux ?

Un rapport sénatorial a montré que la présence d’un écran peut réduire de 85 % le nombre de mots échangés et rend le contenu de l’échange beaucoup plus superficiel. L’intensité relationnelle disparaît en raison de l’absorption de notre pensée. Les réseaux sociaux prétendent ouvrir un vaste champ de connexions, mais en réalité ce sont des réseaux asociaux qui nous éloignent de nos proches en créant l’illusion que nous avons de nombreux amis. Ces liens numériques ne créent quasiment pas d’ocytocine [l’hormone de l’attachement, NDLR], si bien que l’on se sent finalement très seul derrière un écran. Certaines études montrent que 60 % des jeunes souffrent de solitude…

Quelles sont les répercussions des réseaux sur leur santé mentale ?

Le psychologue américain Jonathan Haidt parle d’un « phénomène d’addiction collective », semblable à la pornographie ou à la drogue. Il observe une concomitance, pour la « génération Z » [les moins de 30 ans, NDLR], entre l’entrée dans le monde numérique, la croissance alarmante des troubles de l’anxiété et de la dépression (automutilation, taux de suicide croissant…) et leur consommation d’anxiolytiques.

Comment expliquer cette détérioration de leur santé mentale ?

Sur les réseaux sociaux, tout le monde se montre et se compare. D’innombrables « influenceurs » et coachs exposent leurs réussites, leur mode de vie luxueux, suscitant l’envie de ceux qui les « suivent ». Cette comparaison engendre un grand conformisme mais surtout une véritable frustration car l’être humain est un être social : son bonheur dépend, en partie, de ce que les autres ont ou sont. Les jeunes sont encore plus fragiles face à ce phénomène. Mais un autre danger les guette : les mauvaises réponses que les réseaux leur apportent pour répondre à la souffrance qu’ils ont engendrée. Je pense, par exemple, à ces jeunes filles qui, ressentant un profond mal-être, se retrouvent sous l’emprise d’influenceurs leur faisant croire que la cause en est leur régime alimentaire, leur identité sexuelle ou leur entourage. La vulnérabilité de cette génération est récupérée sans vergogne par des lobbies.

De quelle manière les réseaux parviennent-ils à prendre autant de pouvoir sur les jeunes ?

Le modèle économique des GAFAM [les « géants » du Net, NDLR] repose sur le temps que les utilisateurs y passent : plus les utilisateurs sont « accros », plus les publicités seront vendues cher ! Ces entreprises ont élaboré des algorithmes très « addictifs », visant en priorité les jeunes. Aux États-Unis, un procès historique contre le groupe Meta [qui possède Facebook, Instagram, etc., NDLR] a montré, l’hiver dernier, que sa cible principale était les moins de 13 ans, pour les rendre dépendants de leurs réseaux le plus tôt possible, et éviter qu’ils ne partent à la concurrence ! Meta a été condamné à une amende de 375 millions d’euros pour avoir œuvré ainsi délibérément à rendre ses consommateurs dépendants ! C’est peu pour eux, mais cela va faire bouger les choses. De nombreux autres procès sont en cours. Cependant, renoncer à ce fonctionnement ferait perdre aux GAFAM trop de parts de marché.

Pourquoi ciblent-ils la jeunesse ?

Parce qu’elle a bien plus de temps libre que les adultes : elle a très peu d’obligations sociales et peut passer de nombreuses heures à « consommer » du contenu numérique ! Par ailleurs, elle est beaucoup plus sensible aux stimuli offerts par le numérique car son cortex préfrontal n’est pas encore mature : il va donc se construire en étant façonné par ce mode de stimuli permanents, pour finir par vivre volontairement sous l’emprise de ces réseaux. Sans avoir conscience qu’ils lui volent son temps, son intelligence, sa créativité, sa conscience, son âme… Cette génération est mutilée par le numérique, sacrifiée au « dieu GAFAM »…

Qu’en est-il de la transmission ?

Elle disparaît peu à peu en raison de la perte du dialogue au sein des familles : les membres vivent sous le même toit mais sont absents à l’autre. Leurs échanges n’ont plus la même profondeur ni la même charge émotionnelle. Il devient très difficile de transmettre quelque chose à un enfant qui a « migré » vers le monde numérique… De plus, celui-ci a accès à de nouveaux référents : les influenceurs, qu’il passe des heures par jour à regarder vivre, écoutant leurs conseils. Ces influenceurs se substituent aux parents et deviennent les nouveaux relais de la transmission. Cette coupure gigantesque est renforcée par la déculturation que produit le monde numérique : perte de vocabulaire, absence de lectures nourrissantes, attention portée à l’environnement proche, au réel… Le rapport aux grands-parents change également et s’inverse : ce ne sont plus eux qui font découvrir le monde aux enfants mais ceux-ci qui, dans le meilleur des cas, leur apprennent à se servir du numérique ! Par ailleurs, ayant accès par le numérique à énormément de connaissances – qu’ils ne maîtrisent pas forcément –, les jeunes sont dans l’illusion de l’omniscience et pensent n’avoir plus rien à apprendre de leurs aînés.

Quel est l’impact, selon vous, sur la vie spirituelle ?

Le numérique entraîne un assoupissement de l’âme : en attirant l’esprit toujours à l’extérieur de soi-même, il détruit la vie intérieure, la prière et détourne du désir de Dieu, en captivant vers l’écran et ses distractions faciles. Il atrophie également l’ego par le miroir des réseaux.

Quel rôle peut jouer l’Église ?

Face à la crise existentielle produite par le monde numérique – oubli de la vie intérieure, vide de sens, solitude, dévalorisation de soi, survalorisation de l’ego, virtualisation du monde et des relations… – l’Église offre un contre-monde, réel, celui de l’Incarnation, qui apporte l’espérance du Salut, rappelant à ceux qui l’ont perdu le sens profond de la vie : le Ciel. Elle apporte des repères clairs, qui rendent libre. Elle défend l’Homme dans sa dignité incarnée, limitée et vulnérable. Elle montre ce qu’est une vie pleinement vécue dans le réel, à travers la joie de la rencontre avec Dieu et avec les autres, par le don de soi. Enfin, en reliant les hommes à Dieu, par la prière et les sacrements, elle donne les armes pour lutter dans ce combat spirituel. Pour annoncer tout cela à ceux qui errent comme des brebis perdues dans le continent virtuel, l’Église doit y être présente par la voix de ses influenceurs, afin de leur offrir la seule source d’espérance, le Christ.

L’homme démantelé. Comment le numérique consume nos existences, Baptiste Detombe, Éd. Artège, 240 pages, 2025, 18,90 €.