« Le modèle des Grecs n'était pas juste le père, mais l'ancêtre héroïque » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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« Le modèle des Grecs n’était pas juste le père, mais l’ancêtre héroïque »

Dans son nouveau livre, "Dans la lumière d’Apollon", Michel De Jaeghere explore les ressorts du miracle grec. Une méditation sur la fécondité du passé et la rencontre de la raison grecque avec la Révélation chrétienne.
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L’École d’Athènes, détail d’une fresque de Raphaël, musées du Vatican, Rome.

Théâtre, architecture, sculpture, philosophie, science… Entre la fin du VIe siècle et le milieu du IVe siècle av. J.-C., la Grèce des cités a connu une efflorescence culturelle exceptionnelle. Comment expliquer ce « miracle grec » ?

Michel De Jaeghere : Jean-Pierre Vernant en a proposé dans un maître-livre, La naissance de la pensée grecque, une explication extrêmement convaincante, selon laquelle c’est la naissance de la cité qui aurait rendu possible le primat de la pensée rationnelle et, avec lui, le miracle grec. Les Grecs avaient connu au IIe millénaire une civilisation brillante, la civilisation mycénienne – celle dont les épopées d’Homère nous transmettent les échos – et celle-ci s’était effondrée vers 1150 avant J.-C. Commencent alors des siècles obscurs : l’écriture disparaît, les arts s’appauvrissent, les richesses s’évanouissent. Aux puissants royaumes succèdent des communautés éparses. Des familles sont réunies autour de cultes communs, mais aucune n’est assez puissante pour imposer sa loi. Leurs chefs doivent discuter ensemble de l’intérêt commun. Pour emporter la décision, il faut argumenter, convaincre. Le verbe prend le pas sur la force. Les Grecs prennent ainsi l’habitude de soumettre les affaires communes à l’examen de la raison. C’est la naissance de la Cité, la polis. Ils étendront ensuite assez naturellement cette méthode à la nature et à l’univers : de là procéderont la philosophie et la recherche scientifique.

Cette explication mérite cependant d’être complétée. Car ces cités échangent aussi entre elles et elles découvrent, grâce à la pratique de la navigation, les réalisations de civilisations parfois plus avancées que la leur : l’Égypte, le Proche-Orient… Elles partagent la même langue et les mêmes dieux, tout en demeurant indépendantes et rivales. Lorsqu’elles ne se combattent pas, elles s’observent, se comparent et cherchent à se surpasser. À l’exercice de la raison s’ajoutent donc la circulation des connaissances et une puissante émulation. Mais il me semble qu’un autre ressort a été également décisif : leur relation avec un passé perdu, dont la mémoire avait été conservée par la poésie épique.

La Grèce serait fille de la poésie ?

Pendant les siècles sans écriture, les aèdes [poètes, NDLR] ont transmis, de cité en cité, le souvenir du monde mycénien par leurs poèmes, notamment les légendes de la guerre de Troie. Or, les héros de ces épopées étaient des hommes. Les dieux intervenaient, certes, et l’Odyssée met en scène des créatures extraordinaires : le cyclope, les sirènes… mais les personnages proposés à l’admiration étaient bien des hommes, avec leurs passions et leurs vertus, capables d’accomplissements dont le présent semblait avoir perdu le secret. Cette méditation n’a pu manquer de nourrir la nostalgie : ici même, autrefois, la vie avait été plus belle, plus fastueuse, plus riche, plus héroïque qu’aujourd’hui. Ne pourrait-on pas retrouver cet âge d’or en renouant avec les vertus de ceux qui l’avaient bâti ? Les chants des aèdes ont ainsi proposé aux Grecs un idéal humain lointain mais accessible.

L’Iliade et l’Odyssée auraient donc été des écoles de perfectionnement ?

Toute culture vise à transmettre aux générations suivantes les usages et les traditions de leurs pères. Les Grecs y ont ajouté une idée décisive : il ne suffisait pas de perpétuer ce qui existait, il fallait se perfectionner pour rejoindre l’idéal dont témoignaient les épopées. Le modèle n’était plus seulement le père mais l’ancêtre héroïque, tel que le présentaient les poètes. L’éducation se donnait pour horizon la formation d’un homme idéal. Cette tension vers la perfection a été un formidable moteur du progrès. Les Grecs ont placé au cœur de leur vie intérieure l’ambition de devenir un homme accompli. Prenez le Troyen Hector : il offre une figure admirable, et bien qu’il ait été vaincu, il donne par son courage, sa magnanimité, son discernement, ses vertus domestiques, son dévouement à sa patrie, une vivante leçon. Il nous dit que la perfection humaine ne consiste pas à vaincre à n’importe quel prix. La gloire d’Hector est d’accomplir son devoir en sachant qu’il peut être défait, en pressentant même qu’il va l’être, mais en dominant sa peur et sa colère pour faire régner en lui les vertus. Quel autre mythe fondateur offre un aussi beau modèle ?

Comment passe-t-on de ces héros à une réflexion universelle sur l’homme ?

En lisant l’Iliade et l’Odyssée, on est frappé par les moments où le poète interrompt le récit pour en tirer une leçon générale : tel est l’homme, ainsi réagit-il, telles sont les passions qui le menacent ou l’animent… Homère fait sans cesse apparaître les permanences de la condition humaine. Or, si l’homme obéit à certaines lois, on peut penser, plus lointainement, que l’univers lui-même n’est pas livré à l’arbitraire. Il existe un ordre qu’il faut découvrir : ce sera la recherche des philosophes et des savants. Elle transforme le regard porté sur un monde qui n’est pas un chaos inintelligible, mais un univers ordonné, le cosmos.

Ce mécanisme vaut aussi pour la Renaissance italienne…

Comme en Grèce, les cités italiennes partageaient la même culture, la même langue, la même religion, tout en se livrant à une âpre compétition, qui allait jusqu’à la guerre. Comme en Grèce, la redécouverte d’un passé prestigieux favorisa un puissant mouvement de création. L’Occident médiéval n’avait évidemment pas ignoré l’histoire et la littérature de l’Antiquité. Mais l’arrivée de manuscrits et de savants byzantins, à la faveur de la chute de Constantinople, permet de retrouver des œuvres encore inaccessibles, tandis que le retour des papes à Rome et leurs travaux d’urbanisme débouchent sur l’exhumation de splendides monuments, de sarcophages, de statues. Le passé antique apparaît comme un âge d’or à ressusciter. Dans les deux cas, une éclipse a rendu le passé désirable, en a fait un idéal à reconquérir.

Byzance, en revanche, avait conservé l’héritage grec. Pourquoi n’a-t-elle pas connu le même élan ?

Pendant des siècles, Byzance a possédé une avance considérable sur un Occident devenu barbare. Héritière de l’Empire romain d’Orient, elle conserve avec orgueil un immense patrimoine matériel et spirituel. Mais cette continuité peut aussi devenir un piège. Les Byzantins n’ont pas le sentiment d’avoir à rechercher un trésor perdu : ils en sont les dépositaires. Ils peuvent donc considérer leur héritage comme un aboutissement qu’il suffit de perpétuer. D’où un certain immobilisme. Comme le dit l’Évangile, on peut posséder un talent et l’enfouir : le conserver ne suffit pas à le faire fructifier.

Que doit le christianisme à cette culture grecque ?

L’Incarnation s’est produite dans un Orient profondément marqué par la civilisation hellénistique, qui s’était répandue après les conquêtes d’Alexandre. Cette culture est devenue le véhicule du message divin. Les Évangiles ont été rédigés en grec ! Un rapprochement m’a particulièrement saisi en travaillant à ce livre. Dans les Actes des Apôtres, saint Luc rapporte le récit que saint Paul fait de sa conversion. Sur le chemin de Damas, il entend le Christ lui dire : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? Il est dur pour toi de regimber devant l’aiguillon » (Ac 26,15). Or la seconde partie de cette phrase se trouve mot pour mot chez Euripide ! Dans Les Bacchantes, Dionysos l’emploie pour avertir Penthée, le roi de Thèbes, de la vanité de son combat contre un dieu. Cet écho est saisissant ! Pour nous transmettre les paroles du Christ et raconter la conversion de Paul, saint Luc emploie une image familière à la culture grecque. Les écrivains sacrés sont inspirés, mais ils écrivent avec leurs mots, leur bagage culturel. On pourrait presque dire ainsi qu’à travers lui, Dieu nous a parlé en grec. Sa parole nous a été transmise dans une langue porteuse d’une longue réflexion sur l’homme et sur sa relation au divin.

Peut-on voir pour autant dans la philosophie grecque une préparation à l’Évangile ?

Au IVe siècle, Eusèbe de Césarée, qui est considéré comme le père de l’histoire ecclésiastique, distinguait dans l’héritage grec le culte des idoles, que le christianisme devait rejeter, et une philosophie où se trouvaient des intuitions qui rejoignent la révélation biblique. Incomplète, privée du secours de la Révélation, cette pensée avait pressenti des vérités et préparé les esprits à les accueillir. Chez Socrate, la recherche de la vérité devient le but de la vie humaine. L’idée qu’il est pire de commettre l’injustice que de la subir présente également une parenté saisissante avec le message évangélique. Chez Platon, on trouve, au cœur d’une pensée théologique complexe, le pressentiment d’un principe divin unique.

Bien plus tard, Raphaël peindra L’École d’Athènes au Vatican. Que dit cette place accordée aux philosophes grecs sur la manière dont l’Église a reçu leur héritage ?

Conçu par Jules II, ce programme iconographique ne relevait pas du hasard. En mettant entre les mains de Platon le manuscrit du Timée, et dans celles d’Aristote L’éthique à Nicomaque, Raphaël et son commanditaire soulignaient que la philosophie grecque avait, dans ce qu’elle a de meilleur, préparé le chemin de la Révélation, pensé le Dieu unique (Platon) et donné ses fondements à la loi naturelle (Aristote). Dans la lunette de la même pièce, le peintre avait représenté un Parnasse dominé par Apollon, entouré des neuf muses et de poètes, comme le Christ triomphant l’était, à sa main droite, de ses martyrs et de ses saints. L’Église a pu recevoir cette culture parce qu’elle y reconnaissait des vérités découvertes par le seul truchement de la raison, dont saint Thomas d’Aquin nous enseigne qu’étant œuvre de Dieu, elle n’est pas contradictoire avec la Révélation. Cela suppose, naturellement, un discernement car toutes les conclusions de Socrate, de Platon ou d’Aristote ne sont pas recevables pour un chrétien : la raison, quand elle n’est pas soutenue par la grâce, ne va pas jusqu’au bout. Laissée à elle-même, elle peut même se retourner contre la foi, comme on l’a vu avec le cartésianisme ou les Lumières.

La rencontre de la foi et de la raison est donc au cœur de cet héritage ?

Benoît XVI a célébré la part que l’hellénisme a prise dans la définition du christianisme telle qu’elle culmine dans le Prologue de saint Jean : « Au commencement était le Verbe. » Le mot grec logos désigne à la fois la parole et la raison. Par ce mot, saint Jean nous enseigne que notre Dieu n’est pas un tyran arbitraire, mais un Dieu infiniment raisonnable qui ne veut rien qui soit contraire à la raison, même si notre raison est parfois impuissante à en percer tout le mystère. C’est ce qui fait qu’à la différence de l’islam, la foi catholique n’est pas une soumission à un Dieu incommensurable et incompréhensible, mais une libre adhésion de la volonté à une raison qui, parfois, nous dépasse.

La France peut-elle puiser dans cette histoire les conditions d’une renaissance ?

Notre histoire n’est pas celle de la Grèce, mais nous pouvons retenir que la méditation de ce qu’il y a de meilleur dans notre passé est féconde. Dans la crise que traverse la France, il ne serait pas inutile de réfléchir à ses âges d’or, et aux vertus qui les ont rendus possibles. Comment les cultiver à nouveau ? C’est en ce sens que la nostalgie peut devenir créatrice.  

Dans la lumière d’Apollon. Michel De Jaeghere, Les Belles Lettres, octobre 2026, 660 pages, 26,90 €.