Alain Finkielkraut s’est inscrit depuis longtemps dans notre paysage intellectuel. Depuis 1985, il anime sur France Culture une émission, « Répliques », qui fait référence. Élu en 2014 à l’Académie française, il est connu pour ses prises de position militantes, notamment en faveur de l’identité française, de la sauvegarde de la langue et de la culture, surtout dans le cadre scolaire. Parmi ses nombreux essais, il est permis de distinguer son ouvrage Le mécontemporain. Charles Péguy, lecteur du monde moderne (Gallimard), tant il consonne avec sa propre perception. Mais la publication récente d’un nouveau livre, Le Cœur lourd, fruit d’une conversation avec Vincent Trémolet de Villers, nous permet de le mieux connaître, tant il se livre sur ses sentiments les plus personnels, à partir de son héritage familial et de tous les défis du monde présent.
Un attachement douloureux
L’actualité la plus brûlante donne tout son relief aux pages qu’il consacre à Israël, cet État auquel il est lié par son origine juive et sa famille engloutie dans la tragédie de la Shoah. Mais il ne cache pas ce que peut avoir de douloureux cet attachement : « Israël est un rêve extravagant qui a pris corps. C’est une construction et une renaissance. C’est un refuge dangereux. C’est un réconfort et une source de tourments. C’est une fierté malheureuse. C’est un miracle en grand péril, extérieur et intérieur. » Précisément, peut-on séparer Israël de ce judaïsme dont son ami Benny Lévy et son maître Emmanuel Levinas étaient les témoins les plus authentiques ? Mais Alain Finkielkraut le déclare sans ambiguïtés : « Je ne crois pas en Dieu parce que, hélas, je crois en la mort. J’aimerais tant, dans l’au-delà, retrouver les miens et converser sans fin avec les romanciers, les philosophes, les artistes qui m’ont ouvert les yeux sur l’existence et sur le monde. Mais c’est pour moi une évidence : il n’y a pas d’au-delà. La vie sur terre est la seule vie que nous ayons. »
On perçoit combien cette non-foi recèle d’intranquillité : « Quand je suis comblé, j’ai envie, sans bien savoir à qui m’adresser, de dire merci. Je le dis silencieusement, bien que le Ciel soit vide. C’est ma manière de prier. » Parallèlement, on est frappé par l’attention, que l’observateur aigu qu’il est, porte au christianisme, et notamment aux événements qui affectent l’Église catholique. Il a suivi, d’un œil critique, le pontificat du pape François, allant jusqu’à affirmer qu’il était en rupture avec ses prédécesseurs, en négligeant l’identité propre à l’Europe. Par contre, il apprécie Léon XIV, qui portait « dès sa première apparition, la capeline pontificale, signe qu’après l’alignement sans condition de la doctrine catholique sur la doxa progressiste, il entendait renouer le fil ».
Edith Stein et Simone Weil
Les dernières pages du Cœur lourd sont consacrées à trois figures juives éminentes converties au catholicisme : Edith Stein, Jean-Marie Lustiger, et même Simone Weil demeurée au seuil de l’Église. Il montre sa proximité avec la carmélite et le cardinal, constatant que l’une et l’autre sont demeurés fidèles à leur identité de naissance. En partant pour Auschwitz, celle qui était devenue Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix avait dit à sa sœur Rosa, religieuse comme elle : « Viens, allons pour notre peuple. »
Le cas de Simone Weil est paradoxal, puisque la philosophe n’assumait pas le judaïsme, au point de retrouver la vieille hérésie de Marcion, refusant le Premier Testament. Cela n’empêche pas Finkielkraut de tenir L’Enracinement toujours ouvert devant lui. L’auteur peut avoir le cœur lourd, mais ce cœur a de beaux élans.
Le Cœur lourd. Alain Finkielkraut, Éditions Gallimard, janvier 2026, 176 pages, 18,50 €.
