L’autocritique d’Edgar Morin, intellectuel dans son siècle - France Catholique
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L’autocritique d’Edgar Morin, intellectuel dans son siècle

L’itinéraire d’Edgar Morin, mort le 29 mai, fut celui de bon nombre d’intellectuels français fourvoyés dans le marxisme. Mais il sut reconnaître ses erreurs.
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© Lisaetwikipedia - CC by-sa

Le décès d’Edgar Morin, qui a marqué intellectuellement plusieurs générations, a ranimé la mémoire d’une œuvre foisonnante qui exigerait a posteriori tout un travail d’élucidation. Pour l’avoir un peu connu moi-même, j’ai pu apprécier son ouverture intellectuelle, qui l’avait entraîné dans la recherche de la complexité nécessaire à une pensée exigeante. Mais je ne puis oublier la forte impression que me fit ce que je considère toujours comme un grand livre, Autocritique, paru en 1959. Il s’agissait pour l’auteur de comprendre ce qui avait bien pu le conduire à adhérer de tout son être à « la grande religion terrestre du XXe siècle », c’est-à-dire le marxisme, ou encore le communisme stalinien.

Les ravages du marxisme

À quelques décennies de distance, il est difficile de faire comprendre aux nouvelles générations comment ce que Raymond Aron a appelé « l’opium des intellectuels » avait pu exercer autant de ravages dans des esprits qui se réclamaient pourtant de la raison critique. Est-il nécessaire de rappeler également que cette tentation avait attiré aussi une partie de l’intelligentsia catholique ? J’ai retrouvé, par hasard, cette déclaration d’un prêtre, ardent partisan de l’engagement des chrétiens au sein du parti communiste de Maurice Thorez : « Donner une âme au marxisme, c’est pour le christianisme le problème et le programme de son avenir. Au milieu et au sein même de cette immanence totale et matérielle, ainsi que se définit le marxisme, faire pressentir et puis rendre manifeste la présence d’une transcendance déjà miséricordieuse et bientôt adorable » (Abbé Boulier, 1950).

On retrouve chez l’Edgar Morin d’Autocritique ce même idéalisme qui suppose adhésion à une vue « magique » de l’histoire. Ce n’est pas que la magie ne jouera plus aucun rôle dans la tête de celui qui est sorti de sa psychose stalinienne. C’est qu’elle apparaît pour ce qu’elle est réellement dans la réalité : « Ce qui me fait horreur, c’est la sorcellerie et la religion masquée en rationalisme et en esprit révolutionnaire. »

Sans doute, Edgar Morin s’est-il trouvé aussi pris dans le flux des événements, singulièrement ceux de la Seconde Guerre mondiale où il s’est retrouvé lié au Parti communiste retourné contre Hitler après l’invasion nazie de l’Union soviétique. « J’avais été emporté par une marée. D’une certaine façon, j’y consentais d’avance. Je n’étais pas bien dans ma peau, je voulais échapper à moi-même, nager dans les grands océans. L’Histoire et la politique mêlées ont été le grand océan. Le vent s’est levé et j’ai tenté de vivre. »

Plus prosaïquement, il fallut le fameux discours de Khrouchtchev après la mort de Staline pour révéler à la face du monde l’horreur de ce que plus tard Soljenitsyne allait appeler « l’archipel du goulag ». Il fallait bien alors que les yeux s’ouvrent enfin et que l’on prenne conscience de ce qu’on avait refusé de voir.

Une très longue vie

La vie s’est poursuivie pour l’auteur d’Autocritique d’une façon exceptionnellement longue : 104 ans ! Elle a connu bien des méandres, sans doute d’autres errances, sur lesquelles il conviendrait de s’interroger. Où est le rêve de la Californie des années 1960-1970 sur lequel Edgar Morin enquêta et dans lequel il voyait « la tête chercheuse du vaisseau spatial terre » (Journal de Californie, Seuil, 1970) ? Du moins, pouvons-nous retenir ce qu’a eu d’exceptionnel ce témoin, ce sociologue, toujours aux aguets des nouveaux aspects d’une civilisation en marche, mais pas forcément orientée vers l’accomplissement désiré. « Magnifique humanité », nous dit le Pape, mais humanité en marche souvent chaotique.

Autocritique, Edgar Morin, Éditions Seuil, 1959, 336 pages, 22 €.