Qu’un Pape, religieux augustinien, se rende sur les lieux où a vécu l’évêque saint Augustin, cela se comprend comme témoignage de piété personnelle. Mais il apparaît très vite que, pour l’évêque de Rome, il y a aussi volonté d’apporter un message, qui rend compte de la pensée d’un Père de l’Église dans ses implications les plus actuelles. Comment ne pas interroger l’auteur de La Cité de Dieu sur les développements chaotiques de l’histoire ? Cette histoire dont Augustin fut le témoin, à un moment de basculement impressionnant. C’est bien le sac de Rome en 410, avec l’invasion des troupes du chef wisigoth Alaric, qui fut à l’origine de la rédaction de cette somme considérable qui n’a pas fini de nous impressionner.
Disparition de chrétientés
Depuis 410, il s’est passé d’autres basculements. L’Algérie, où Léon XIV s’est rendu deux jours durant, est un pays entièrement musulman, où ne subsiste qu’une infime minorité chrétienne à l’existence précaire. Nous sommes donc très loin de la chrétienté africaine des IVe et Ve siècles, en plein développement. Serait-ce donc une leçon d’amertume qu’il conviendrait de tirer de cette disparition d’une chrétienté, dont on oublie un peu facilement, même dans l’Église, qu’elle a été suivie en 1962 de la disparition d’une autre chrétienté ? Voilà certes qui va à l’encontre d’un optimisme historique qui voudrait que les peuples progressent sans cesse vers un avenir plus radieux.
La cité de Dieu est toujours en espérance, et il est même périlleux de l’identifier avec un projet politique particulier. Car, au sein même de la disgrâce, de l’effacement, le projet divin ne saurait s’effacer. Comme l’écrit admirablement Lucien Jerphagnon dans l’édition de la Pléiade de La Cité de Dieu : « Dans le présent où, antagonistes et enchevêtrées, coexistent la cité terrestre et la cité céleste, il incombe à chacun d’opter pour l’aversion ou pour la conversion. Ainsi la cité de Dieu est en gestation jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas s’endormir pendant ce temps-là. »
Certes, il ne nous est nullement interdit de pratiquer une analyse géopolitique des événements, d’autant plus que l’on peut s’interroger légitimement sur ce que Samuel Huntington a appelé le « choc des civilisations ». Même s’il existe une grande diversité en terre d’islam, l’islamisme qui s’est affirmé ces dernières décennies est à l’origine d’une bonne partie des malheurs du monde. Dans ce contexte, la formulation d’un augustinisme américain, notamment professé par le vice-président J. D. Vance, s’explique en dépit des objections sérieuses qui lui sont opposées. Même si l’augustinisme théocratique du Moyen Âge constitue une déformation de la pensée d’Augustin, celui-ci s’était réjoui de l’instauration d’un empire chrétien et avait signifié l’obsolescence d’un monde païen dont il n’ignorait pourtant pas les richesses.
La présence d’Augustin
En définitive, que requérir auprès d’Augustin l’Africain et même l’Algérien ? Du point de vue théologique, nous savons que son apport est immense et que son ombre géante n’a cessé de planer sur l’Occident. Du point de vue historique, on peut signaler l’avis d’un Boualem Sansal : « Il y a comme un vent de conversion en Algérie, c’est extraordinaire. On peut dire – je veux utiliser une image très littéraire – que l’âme d’Augustin est là, elle plane. » (Le Figaro, 13 avril) Oui, il y a cette présence mystérieuse d’Augustin sur sa terre natale, qui constitue un appel, même pour un peuple très éloigné de celui qui a rapporté, de façon inoubliable, sa découverte du Dieu qui résidait au plus profond de lui-même.