Cette entrée en Carême peut être l’occasion de prendre une conscience nouvelle de l’importance que revêt pour la vie sociale en général la structure que lui apporte la liturgie dans ses différentes étapes. Même pour ceux qui sont les plus éloignés de la foi et de la culture chrétienne, le fait de se référer à des points de repère comme Noël, Pâques, la Pentecôte confère une certaine saveur, sans laquelle la vie apparaît vide, désespérément dépeuplée de tout repère symbolique. La Révolution française avait voulu faire table rase de toute mémoire chrétienne en supprimant le calendrier ponctué par les dimanches et les fêtes des saints. Elle n’a abouti qu’à une fabrication dérisoire, avec des noms agrestes, qui ne pouvaient posséder la richesse d’évocation du calendrier dit grégorien. Aussi Napoléon s’employa-t-il à revenir à la formule traditionnelle, en décrétant jours fériés le jeudi de l’Ascension, la fête de l’Assomption, la Toussaint et Noël.
Noël et le Carême, même combat ?
La querelle dite des crèches nous a ramené à la volonté révolutionnaire d’abolir la mémoire chrétienne, sous prétexte que la laïcité est la possibilité de dépasser les appartenances religieuses pour créer un espace commun. Mais un espace commun dont la vacuité est la première caractéristique ne saurait satisfaire une population qui ne peut s’abstraire de son passé le plus riche, de ce qui donne un contenu à l’existence. Et ceci à tous les stades de son développement : naissance, entrée dans la vie adulte, mariage, sépulture… C’est bien pourquoi le Père Serge Bonnet n’a cessé de lutter en faveur de la sauvegarde d’un christianisme populaire, où les plus éloignés de la théologie savante pouvaient identifier la structure la plus nécessaire, en particulier pour l’éducation des enfants et leur initiation existentielle.
Donner une autre direction à la vie
Certes, le Carême, comme tous les moments de l’année liturgique, ne se conçoit d’abord que comme un temps fort pour les chrétiens et seul leur témoignage est en mesure de fournir à tous une approche du Mystère dans toute sa force. Le Carême, c’est avant tout la grande retraite de quarante jours destinée à préparer dans les cœurs la célébration de la Semaine sainte, où se concentre le passage du Christ vers son Père à travers l’épreuve inouïe de la Rédemption. De ce point de vue, il n’est sans doute pas fortuit que l’on ait assisté lors du mercredi des Cendres de l’an dernier à un afflux de participants, le nombre de pratiquants ayant été grossi de nouveaux venus, s’approchant de ce qu’ils pressentaient comme une révélation capable de leur donner une autre direction.
On a exprimé l’idée que cet afflux s’expliquait aussi par le contre-exemple du ramadan des musulmans. Cela est bien possible, l’islam jouant aujourd’hui un rôle d’alarme sur le terrain civilisationnel. Qu’un nombre grandissant de migrants venus d’Afrique et du Proche-Orient s’installent chez nous, avec leurs mœurs et leur façon de prier, est une cause de trouble et de remise en question. Oui, l’invitation du Carême de cette année, c’est la promesse d’une autre Vie aimantée par le bouleversement de Pâques