« C‘était l’homme le plus fort que je connaisse. Un homme bon, généreux envers ses voisins et ses amis, profondément attaché à sa famille. » Pharmacienne à Kerak, Farah a 24 ans. Son père, Alaa Masarweh, a été tué dans l’attentat d’Hammoud. Le matin du 23 octobre, avant de se rendre à l’enterrement d’une voisine, Alaa avait demandé à sa fille s’il était assez bien habillé. Les choses de la vie. Dans l’après-midi, quand elle apprend qu’un attentat a été commis, Farah redoute aussitôt le pire… Elle pleure aujourd’hui son père, avec sa sœur Ranet, 22 ans, et son frère Majd, 14 ans. Tous d’une dignité impressionnante.
Une infime minorité
Cet attentat sans précédent, perpétré lors de funérailles, a profondément choqué le pays. Comme presque partout en Orient, les chrétiens ne sont qu’une infime minorité en Jordanie : à peine 2 % de la population [le royaume hachémite compte près de 11 millions d’habitants, majoritairement sunnites. NDLR]. Mais contrairement à la plupart des pays voisins, ils sont des citoyens à part entière qui, jusqu’alors, vivaient leur foi sans courir de péril. Plusieurs évêques et patriarches, mais aussi des imams et des muftis, étaient présents lors des funérailles des victimes.
Trois jours de deuil national ont été décrétés par le roi Abdallah II, qui a visité les blessés dès le soir de l’attentat. « Ceux qui se bercent de l’illusion de pouvoir diviser les Jordaniens avec leurs balles n’ont aucune chance face à notre unité. Chaque vie jordanienne est précieuse, et nous frapperons d’une main de fer ceux qui osent menacer notre nation », a-t-il déclaré, promettant un châtiment exemplaire pour les coupables. Trois jours plus tard, trois suspects, présentés comme les terroristes, ont été arrêtés. « Tous adhèrent à l’idéologie takfiriste (islamisme extrémiste) », a précisé le directeur de la sécurité publique, Abdallah Maaytah. Le jour même, la Jordanie a mené des frappes aériennes dans le sud de la Syrie. détruisant « plusieurs positions terroristes » et tuant « de nombreux membres » d’organisations liées aux auteurs de l’attaque, selon l’armée jordanienne.
Pour beaucoup, l’incertitude s’est accrue le 23 octobre. Cet attentat risque d’amplifier la tentation de l’émigration, déjà présente parmi les communautés chrétiennes de Jordanie. Lors de l’enterrement, certains n’ont pas caché leur souhait de partir. En cause, les difficultés économiques, la peur du déclassement et, surtout, le contexte géopolitique et sécuritaire régional. Les responsables religieux luttent pourtant contre cette émigration. Le patriarche des grecs orthodoxes, Théophile III, a prévenu : « Si le but de cet acte est de nous chasser de la Terre sainte et de nous forcer à fuir, le seul résultat qu’il obtiendra sera de renforcer notre attachement à cette terre et d’ancrer encore davantage nos racines en ce lieu. » On ne peut que le souhaiter.