Préparée par la retraite du Carême, la Semaine Sainte est le grand moment de l’année où se concentre tout le mystère chrétien dans ce qu’un grand théologien a pu appeler « la dramatique divine ». L’événement est inouï, même s’il se manifeste de la façon la plus sensible. Le Verbe s’est fait chair, c’est-à-dire que Dieu s’est manifesté en adoptant totalement notre nature humaine, jusqu’à franchir le seuil de la mort.
Aucune religion au monde n’aurait osé une manifestation de Dieu de cette espèce, dont saint Paul dans son épître aux Philippiens a énoncé l’incroyable paradoxe : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la Croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom » (Philippiens 2, 5-9). Ce qu’on appelle la kénose, à partir du terme grec employé par l’Apôtre, renvoie aux deux données essentielles de la Révélation chrétienne, l’Incarnation et la Rédemption. À l’opposé de tout docétisme, cette hérésie qui veut que l’humanité du Christ ne soit qu’une apparence, la marche vers la Croix constitue la plus irrécusable preuve d’une sollicitude divine, celle d’un amour qui va jusqu’à son terme. « Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1).
Le véritable sens du sacrifice
Voilà qui donne au terme sacrifice associé à la Rédemption sa véritable signification. Nous ne sommes plus du tout dans l’ordre des sacralités anciennes et païennes, où le meurtre de la victime s’insère dans la logique des rivalités et des violences humaines. Ce qui se déroule le Jeudi et aboutit au Vendredi Saint donne à méditer tout le sens de la Rédemption. À ce titre, le choix d’organiser au Sénat le second vote du projet de loi sur la fin de vie en pleine Semaine Sainte laisse songeur quant à l’intention qui y préside, tant euthanasie et suicide assisté demeurent contradictoires avec la foi de l’Église.
Une piété qui n’est pas masochiste
Le Christ va librement vers la mort, même si sa condamnation s’inscrit dans une sorte de fatalité humaine. Et ce qui résulte de son acceptation, c’est notre délivrance du péché et de la puissance des ténèbres. C’est pourquoi la piété qui engage les fidèles dans la dévotion du chemin de Croix n’a rien de masochiste. Ce chemin est une voie de délivrance et il a pour perspective finale l’éblouissement de la Résurrection, même si au matin de Pâques la gloire ne se révèle qu’à ceux qui ont les dispositions de cœur pour l’accueillir. Ainsi la Gloire et la Croix sont-elles intimement associées. Et la Grande semaine de l’année réunit toutes les étapes d’une dramatique qui met fin aux convulsions de la violence et du sacré, pour aboutir à l’espérance d’un Salut proposé à toute l’humanité.
Ce qui renvoie encore à l’épître aux Philippiens, magnifiquement rendue dans la superbe liturgie grégorienne : « Christus factus est pro nobis », « le Christ s’est fait pour nous [obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la Croix] ». La finalité de la révélation de l’amour rédempteur, c’est que « tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame de Jésus Christ qu’il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père ».