Immigration et « esprit de l’Évangile » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Immigration et « esprit de l’Évangile »

Nous voulons vivre de la charité de Dieu, nous voulons suivre sa Parole. Mais n’est-il pas dangereux de vouloir lui donner une traduction politique ?
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La Caravane d’Abraham (détail), James Tissot, avant 1903, gouache sur carton, musée juif de New York.

Il est fréquent que « l’esprit de l’Évangile » soit invoqué dans les débats politiques et « sociétaux », y compris par des personnes qui ne l’ont jamais lu. Par exemple, dans les débats sur l’immigration. On entend ainsi que « Jésus était accueillant et tolérant. À sa suite, le chrétien doit accueillir les migrants totalement, inconditionnellement, sans jugement. » Vouloir réguler l’immigration ou simplement évoquer l’islamisation de l’Europe, ce serait « céder à une peur panique et irrationnelle – alors que Jésus a dit : “N’ayez pas peur” ». Ce serait « céder à la tentation du repli identitaire »… Ce discours, ainsi résumé, peut sembler caricatural. On le retrouve pourtant, presque en ces termes, dans des tribunes publiées, pour certaines, dans des revues chrétiennes Qui, souvent, omettent de rappeler les raisons de cette émigration : la corruption qui sévit dans les pays d’origine, et leur sous-développement.

Ce raisonnement ressemble fort à une distorsion de l’Évangile. Car le Christ n’a pas écrit un programme politique. Il est venu racheter l’humanité par sa mort sur la Croix et sa Résurrection. Sa vie, en transformant le cœur humain, a changé nos « mentalités ». Elle a eu une influence décisive sur la conception du monde et de la politique, conduisant à une reconnaissance toujours plus grande de la dignité et de la grandeur de tout être humain. Elle a poussé les hommes à être soucieux des plus démunis, à inventer des systèmes politiques irrigués par des principes de justice. L’Église a longuement réfléchi à la traduction politique de son enseignement. C’est la Doctrine sociale de l’Église. Mais elle n’énonce que des principes généraux : on ne peut pas en déduire mécaniquement une politique migratoire.

Comme catholiques, nous devons avoir un souci constant et vigilant des migrants, frères en humanité. Mais les sociétés ont le droit de réguler l’immigration, au nom du bien commun. C’est ainsi que le pape Léon XIV rappelait, le 18 novembre 2025, l’importance d’une politique migratoire juste et humaine, tout en déclarant : « Je pense que chaque pays a le droit de déterminer qui entre sur son territoire, comment et quand. »

Esprit de l’Évangile ou esprit du monde ?

On peut opposer de nombreux arguments à une lecture trop politique de l’Écriture.

– Le discours invoquant « l’esprit de l’Évangile » pour dicter une politique migratoire rend les préceptes évangéliques obligatoires… même aux non-chrétiens ! Je peux, à titre personnel, accueillir un réfugié chez moi – et c’est admirable. Mais je ne peux pas forcer mon voisin à en faire autant. Je peux prendre des risques pour moi-même en parcourant un quartier dangereux à minuit. Mais je n’ai pas le droit d’obliger ma fille de 14 ans à le faire. De même, je peux souhaiter que la France accueille davantage de migrants. Mais puis-je contraindre les Français à le faire s’ils ne le souhaitent pas ? Obliger les citoyens à suivre « l’esprit de l’Évangile » contre leur gré, en violant leur conscience et en manipulant leur liberté, ressemble fort à une conversion forcée ! Est-ce bien chrétien ?

– Ce discours participe d’une logique inquisitoriale. Ceux qui n’adhèrent pas à ces valeurs supposées évangéliques ne seraient pas de « vrais » chrétiens. Leurs arguments, jugés dangereux, devraient être mis à l’Index. On ne devrait pas dialoguer avec ces « chrétiens identitaires » dont les propos pourraient « contaminer » la société. Mais rejeter l’autre uniquement parce qu’il ne pense pas comme vous, parce qu’il a une autre culture politique, est-ce bien chrétien ?

– Ce discours relève d’une pastorale de la peur. Peur d’un supposé fascisme. Mais qui empêche, parfois violemment, les réunions publiques, par exemple de la Manif pour tous et de la Nuit du bien commun ? Bafouer les principes constitutionnels que sont les libertés d’expression et de réunion, est-ce bien chrétien ?

– Ce discours tend à hiérarchiser les souffrances. Dans des forums, on fait témoigner des migrants sur leur parcours, souvent abominable, sur la fuite de leur pays, sur leur passage en Libye où ils ont pu être esclaves sexuels, sur la soumission aux passeurs ou sur les dangers mortels qu’ils ont dû affronter. Et il est très important que les chrétiens aient conscience de ces réalités. Mais jamais on ne fera témoigner dans ces forums une jeune femme agressée par un individu qui aurait dû quitter le territoire français. Pourquoi nier ou étouffer sa souffrance ? Trier parmi les malheureux, est-ce bien chrétien ?

– Ce discours relève d’une logique culpabilisante. Placer les catholiques devant cette alternative : « Soit vous êtes pour un accueil inconditionnel et une ouverture des frontières, soit vous êtes indifférents au sort de milliers d’enfants qui meurent en mer » relève du chantage affectif – comme, il n’y a pas si longtemps, le fameux : « si tu refuses le vaccin, ta grand-mère va mourir »… Enfermer les individus dans des dilemmes sans nuance, est-ce bien chrétien ?

On peut considérer que la lutte contre l’immigration n’est pas une priorité, ou que la structure de la société devrait changer et être plus « inclusive ». Mais ne mêlons pas l’Évangile à cela. N’instrumentalisons pas la parole du Christ pour défendre un point de vue politique, par définition contestable. Car l’esprit de l’Évangile n’est pas un programme politique, c’est un appel à la conversion personnelle. Vivre de cet esprit, c’est entrer dans l’esprit même du Christ. C’est adapter notre vision du monde en l’ajustant à sa Parole et non pas ajuster sa Parole pour l’adapter à notre vision du monde.