Quel est le sens de Pâques et pourquoi les baptêmes d’adultes sont-ils célébrés ce jour-là ?
Abbé Jean de Massia : Pâques est la fête centrale du christianisme car elle célèbre le passage de la mort vers la Résurrection du Christ, qui annonce notre propre passage de l’esclavage du péché à la libération, de la mort à la Vie éternelle… Voilà pourquoi, historiquement, les baptêmes ont majoritairement été célébrés à Pâques : les baptisés sont configurés au Christ et meurent au péché en Lui, pour renaître en Lui à la vie. Dans les premiers temps de l’Église, cette réalité spirituelle était manifestée symboliquement par la descente des catéchumènes dans les fonts baptismaux, où ils étaient complètement immergés, avant de remonter de l’autre côté, pour être revêtus du vêtement blanc et commencer leur vie nouvelle dans le Christ.
Peut-on faire le lien entre le chemin du Carême vers Pâques et celui du catéchuménat vers le baptême ?
Le lien est direct car, d’après les sources historiques, le Carême a été construit autour du catéchuménat et s’est développé avec lui. C’était le temps de la dernière ligne droite de la préparation avant le baptême. Ce lien intrinsèque apparaît notamment à travers les textes du Carême, choisis dès l’origine pour préparer les catéchumènes au sacrement et leur montrer ce que le baptême allait accomplir en eux, en particulier avec les évangiles de la Samaritaine, de l’aveugle-né et de la résurrection de Lazare.
Par ailleurs, au cours de la Vigile pascale elle-même, les lectures choisies offraient une ultime catéchèse sur la vie nouvelle apportée par le baptême, à travers l’évocation de l’eau, la Création, la recréation, le sang de l’Alliance, la traversée de la mer Rouge, la Pâque juive… Le nombre de ces lectures a varié au cours de l’histoire, mais le sens demeure le même. Ainsi, la Vigile est également l’occasion pour les anciens baptisés de retrouver le sens de leur propre baptême.
Déjà au temps des premiers chrétiens, l’Église faisait face à un afflux de catéchumènes. Si bien des choses ont changé depuis, quels enseignements pouvons-nous tirer de cette période très riche ?
Dans les premiers siècles, les chrétiens vivaient dans un monde décadent sur le plan moral, païen et en rejet du Christ. L’Église préparait donc les catéchumènes avec une très grande exigence, pour les aguerrir, les préparer à devenir chrétiens dans une société qui ne portait pas du tout à la vertu et à la foi et même pouvait, à certaines périodes très violentes, les conduire au martyre… À l’inverse, à partir du IVe siècle, être chrétien est devenu comme la norme, il fallait donc éprouver le désir des nouveaux venus pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un effet de mode ou d’opportunisme. Aujourd’hui, nous vivons un peu les deux en même temps : un monde qui éloigne de Dieu et de la morale chrétienne, et un phénomène d’entraînement entre jeunes qui en soi est bon, mais qui doit être éprouvé. C’est pourquoi il est instructif de prendre exemple sur le catéchuménat des premiers temps, sans vouloir le copier à la lettre, car nous ne pouvons pas exiger des catéchumènes la même ascèse que dans les premiers siècles : nous sommes dans une société plus fragile, avec un grand sens du confort. Mais il ne faut pas pour autant brader la sainteté !
Comment, concrètement, les premiers chrétiens s’occupaient-ils des catéchumènes ?
Le catéchuménat pouvait durer entre deux et quatre ans, selon les périodes et les régions. Pendant ce délai, la préparation au baptême s’articulait autour de quatre axes, qui sont toujours les mêmes aujourd’hui. Le premier est la formation doctrinale, avec l’enseignement oral de l’intégrité des vérités de la foi : catéchumène signifie « instruit de vive voix ». Si, pour être baptisé, il faut avoir la foi, saint Paul rappelle que « la foi naît de ce que l’on entend » (Rm 10, 17).
Le deuxième axe est le renoncement au péché, le regret de ses fautes, la volonté de changer de vie, pour entrer dans la vie nouvelle. Cet aspect-là était très fort dans les premiers temps de l’Église. Cela allait jusqu’à l’abandon des métiers incompatibles avec la vie chrétienne ou des situations de vie qui faisaient vivre objectivement en opposition avec l’Évangile – notamment le concubinage – avant même de commencer leur catéchuménat. En effet, le baptême ayant pour effet le pardon de tous les péchés et la remise de la peine due pour ces péchés, il n’est pas possible de s’y préparer en continuant à vivre dans une situation objective de péché. Dans son tout premier sermon, juste après la Pentecôte, saint Pierre exhorte les foules : « Convertissez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés ; vous recevrez alors le don du Saint-Esprit » (Ac 2, 38).
Qu’en est-il de la vie chrétienne elle-même ?
C’était le troisième axe du catéchuménat : le futur baptisé doit s’exercer à vivre comme un chrétien. Donc prier tous les jours, aller à la messe dominicale, pratiquer les vertus, le jeûne et les petites mortifications, pour se préparer au combat qui l’attend après. Car si le baptême enlève les fautes et offre une nouvelle naissance, une régénération de l’âme, il ne règle pas pour autant tous les problèmes et n’enlève pas la fragilité laissée dans notre âme par le péché. C’est pour cette raison que la pénitence était très présente dans la formation des premiers catéchumènes. Aujourd’hui comme hier, il est essentiel d’entraîner les futurs baptisés au combat spirituel, pour éviter qu’ils ne baissent les bras devant la réalité de la vie chrétienne après le baptême. Aujourd’hui, malheureusement, on se trompe souvent sur le sens de la pénitence, perçue comme triste, voire morbide. C’est tout le contraire : la pénitence, c’est l’amour qui se débarrasse de tout ce qui le gêne ! Elle est le moyen privilégié pour obtenir la joie de la libération : la renaissance de Pâques vaut bien tous nos petits efforts ! Personne ne trouve la vraie joie dans les prisons intérieures et l’esclavage qu’il s’est créé par le péché… Mais il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse : on ne demande pas aux catéchumènes d’être des saints avant leur baptême. Nous-mêmes sommes des pécheurs et nous vivons tous le combat spirituel.
Quel est le quatrième axe de la préparation au baptême ?
C’est la vie fraternelle, car les catéchumènes étaient souvent très seuls après le baptême et beaucoup étaient incompris, voire rejetés par leurs familles et leurs amis. C’était le rôle des parrains et marraines en particulier de les accompagner dans leur nouvelle vie. Et toute la communauté créait autour d’eux une fraternité, pour les porter et créer un environnement porteur dans une société qui n’était pas chrétienne. Cela rejoint la dimension de la chrétienté. Aujourd’hui encore, la solitude des néophytes est l’une des grandes causes de leur manque de persévérance. Outre le choix des parrains et marraines, l’idéal est de les faire entrer dans des petits groupes au sein de la paroisse, portés par des laïcs, pour qu’ils puissent se créer des amitiés solides, être encouragés…
Comment se déroulaient les scrutins des trois dimanches avant le temps de la Passion ?
Beaucoup des rites anciens sont encore présents dans la liturgie du baptême aujourd’hui. À la fin du catéchuménat, les candidats désignés comme « compétents » étaient appelés à recevoir le baptême à Pâques. Le Carême était l’achèvement de leur formation. Dans ce cadre, les scrutins avaient pour rôle d’examiner – « scruter » – le candidat au cours d’une cérémonie, pendant laquelle il s’allongeait face contre terre, pendant la prière d’exorcisme, pour chasser les démons et l’aider à s’arracher au péché pour avancer vers le Christ. Cette cérémonie d’exorcisme était répétée au cours de chacun des trois dimanches : c’était le cœur des scrutins. C’est le sens même du sacrement qui était ainsi signifié : nous naissons avec l’héritage du péché originel, dont le Christ nous libère par le baptême.
Il y avait également la traditio – « transmission » – du Credo, très solennelle. L’évêque en lisait chaque phrase, que le catéchumène répétait, puis faisait une catéchèse sur cette synthèse de la foi. Puis venait la traditio du Pater, prière tellement sacrée qu’elle ne devait être récitée que par les baptisés, qui seuls pouvaient appeler Dieu « Père ». Le catéchumène ne pouvait donc la réciter à son tour qu’après son baptême. Il y avait enfin la traditio des évangiles : le début des quatre évangiles était lu, suivi d’un commentaire.
Que se passait-il au cours de la nuit pascale ?
Juste avant le baptême, l’évêque reproduisait sur le catéchumène le geste du Christ, touchant de son doigt les oreilles et la bouche sur sourd-muet (Mc 7, 34) avec un peu de salive – qui représente la puissance guérissante du Verbe, parole de Dieu. Suivait un dernier exorcisme, puis venait l’onction avec l’huile des catéchumènes, appelée l’onction pré-baptismale. Symbole de l’huile dont était enduit le gladiateur avant de descendre dans l’arène pour le combat, elle exprime magnifiquement le sens du catéchuménat : se préparer à mener le combat spirituel, jusqu’au martyre s’il le faut.
Le dernier rite avant le baptême était la renonciatio : tourné vers l’ouest – les ténèbres –, le catéchumène prononçait sa renonciation à Satan. Puis il se retournait – conversio – vers l’Orient, où le soleil se lève, et proclamait sa foi par la reditio du Credo devant la foule. C’était un moment très fort. Puis il était plongé dans les eaux du baptême et recevait l’onction de saint chrême en ressortant, avant d’être confirmé.
Renaître et vivre. Comment aider les nouveaux chrétiens à persévérer ?, Sous la direction de Thibaud Guespereau, Henri Vallançon et Thibaud Collin, Artège, 22 avril 2026, 256 p., 19,90 €.
