Quand Jésus expira-t-il sur la Croix ? Peu importe, direz-vous : l’essentiel est que le divin Messie, conformément aux Écritures, soit mort et ressuscité. C’est vrai, la date de la Crucifixion n’est pas un dogme. L’Église elle-même laisse les exégètes libres d’en discuter. Il n’en demeure pas moins que cette question a son importance car elle est souvent agitée pour mettre en doute la fiabilité des évangiles, accusés de se contredire sur ce point.
Voici le problème : si vous lisez les évangiles synoptiques (ceux dont les plans sont à peu près semblables : Matthieu, Marc et Luc), vous verrez que le dîner du Jeudi Saint – la Cène – semble présenté comme un repas pascal, qui avait lieu la veille de la fête proprement dite : « Où est le lieu où je mangerai la Pâque ? » (Mc 14, 14) ; « Allez nous préparer la Pâque, afin que nous la mangions » (Lc 22, 7). Dès lors, il est raisonnable de penser que la Crucifixion a eu lieu le jour de la Pâque, c’est-à-dire un 15 du mois de Nisan, dans le calendrier hébraïque.
Le jour de la Pâque juive, ou bien la veille ?
Mais si vous ouvrez l’évangile de Jean, vous lirez qu’au matin de la Crucifixion, les prêtres n’avaient pas encore mangé la Pâque : « Ils conduisirent Jésus de chez Caïphe jusqu’au Prétoire : c’était le matin. Ils n’entrèrent point eux-mêmes dans le Prétoire, afin de ne pas se souiller, et de pouvoir manger la Pâque » (Jn 18, 28). Il semble donc que, selon saint Jean, la Crucifixion ait eu lieu la veille de la Pâque, donc un 14 du mois de Nisan. Il écrit d’ailleurs : « C’était la préparation de la Pâque, et environ la sixième heure. Pilate dit aux Juifs : “Voici votre roi” » (Jn 19, 14).
Différence minime ? Pas tout à fait car, si l’on tire le fil, ce petit décalage d’une journée peut entraîner une discordance de plusieurs années. Nous savons en effet – et là-dessus tout le monde est d’accord – que Jésus a été crucifié sous Ponce Pilate, qui fut préfet de Judée entre 26 et 36. On sait aussi que c’était un vendredi. Cherchons maintenant, dans les tables de concordance entre le calendrier hébraïque et le calendrier julien, si l’on trouve des 14 et 15 Nisan qui tombent un vendredi pendant cette période. Il n’y a que deux possibilités : on trouve un 15 Nisan correspondant au 7 avril 30, et un 14 Nisan le 3 avril 33. C’est tout.
Alors, peut-on trancher ? Sans doute, mais pas à la serpe. Avant d’y venir, il faut dire ici deux choses. D’abord qu’il est exagéré d’affirmer qu’il y a pure et simple contradiction entre les évangiles : il y a plutôt un flou, qui laisse une certaine latitude interprétative. Et qu’en conséquence, il est possible d’harmoniser les deux textes.
Une question de calendrier
Le repas du Jeudi Saint, après tout, pourrait bien ne pas coïncider avec le repas pascal du calendrier juif – contrairement à ce que laissent penser les évangiles synoptiques. Ce serait même assez logique : la « Pâque » que le Christ a voulu manger, c’est celle qu’il accomplirait seulement le lendemain sur la Croix, portant à leur pleine signification les sacrifices du Temple. « Jésus, écrivait Benoît XVI, était conscient de sa mort imminente. Il savait qu’il n’aurait pas pu manger la Pâque. Dans cette claire conscience, il invita ses disciples à une dernière Cène de caractère très particulier, une Cène qui n’appartenait à aucun rite juif déterminé, dans laquelle il donnait quelque chose de nouveau » (Jésus de Nazareth, t. 2, ch. 5, 2011). Quelle nouveauté exactement ? L’anticipation sacramentelle de son propre sacrifice. Le Christ aurait ainsi été crucifié, lui le véritable Agneau de Dieu, au moment même où les agneaux de l’Ancienne Alliance étaient sacrifiés par les prêtres, la veille de la Pâque juive.
Deux arguments indépendants viennent d’ailleurs valider cette hypothèse. Premièrement, il paraît très improbable que les autorités juives aient voulu tenir un procès et provoquer une exécution le jour même de la Pâque. L’évangile de Marc en témoigne, qui rapporte que les prêtres ne voulaient pas arrêter Jésus « en pleine fête » (Mc 14, 1). D’où leur extrême précipitation pour que tout soit réglé avant la veillée de la Pâque. Deuxièmement, puisqu’il est largement reconnu que le ministère de Jésus dura au moins trois ans et qu’il commença en 28 ou 29 (« la quinzième année du règne de Tibère », Luc 3, 1), la date du 7 avril 30 paraît devoir être exclue.
Jésus-Christ serait donc mort le 3 avril 33, comme le suggère saint Jean.