Dès le début de ce premier voyage d’un Pape en Algérie, le 13 avril, les mots de Léon XIV ont impressionné par leur force spirituelle et politique, surtout dans ce pays de 47 millions d’habitants où l’expression publique de convictions libres reste verrouillée. Venu en chef d’État obligé de respecter le protocole officiel – avec le salut au « Maqam Echahid », « mémorial du Martyr » érigé en l’honneur des combattants pour l’indépendance du pays –, il a parlé en chef religieux libre, pour proclamer « la vérité du Christ ». La portée de ses messages n’aura échappé à personne, ni aux apparatchiks d’un régime hypersensible sur les questions d’identité, ni à la population, en attente de changement.
« Ne pas ajouter du ressentiment au ressentiment »
Devant le « Maqam Echahid » d’Alger, le Pape a été confronté à la mémoire coloniale et aux souffrances des Algériens pendant leur guerre d’indépendance (1954-1962), périodes dont la réalité et les mythes nourrissent la propagande officielle et servent à justifier un régime de fer. Léon XIV a parlé avec une franchise qu’aucun responsable étranger n’avait eue jusque-là : « La véritable lutte pour la libération ne sera définitivement gagnée que lorsque la paix des cœurs aura enfin été conquise. […] On ne peut pas ajouter du ressentiment au ressentiment, de génération en génération. […] Nous devons œuvrer à la guérison de la mémoire et à la réconciliation entre d’anciens adversaires. » Des mots à double tranchant pour le pouvoir en place, otage de son obsession mémorielle et de sa rancœur antifrançaise.
Venu en « pèlerin de paix », Léon XIV a appelé ses hôtes à la réconciliation, à la vigilance face au fondamentalisme, un terme sensible dans un pays encore miné par le terrorisme islamiste, soumis à un rigoureux islam officiel : « De nombreuses sociétés qui se croient avancées sombrent de plus en plus dans l’inégalité et l’exclusion. » Encore deux mots explosifs dans le contexte algérien : ils justifièrent la grande contestation sociale de 2019 qui ébranla le régime. Le Pape a même insisté, devant certains des responsables de la répression de 2019 : « Les autorités sont appelées non pas à dominer, mais à servir le peuple et son développement. » Ces mots n’ont pu que heurter les caciques du régime, mais réjouir une opinion publique rétive au système en place depuis 1962.
« Histoire douloureuse »
À bout de souffle et isolé, le régime avait accepté les risques de cette visite. C’était son intérêt. L’aura du Pape devait l’aider à consolider sa légitimité intérieure et à redorer son image internationale, quitte à se réapproprier l’héritage culturel et spirituel de saint Augustin, naguère associé à la colonisation. Les autorités ont pu aussi se rassurer avec l’aimable ode papale à « ce grand pays doté d’une histoire douloureuse », avec son rappel des périodes de violence surmontées « avec courage et honnêteté, grâce précisément à la noblesse d’esprit qui vous caractérise », des mots soufflés par l’ardent artisan de cette visite, le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger depuis 2021, naturalisé algérien en 2023, admirateur du « sens de la fraternité » des Algériens.
Le message du Pape est allé droit au cœur des quelque 160 000 chrétiens du pays (dont 8 000 catholiques, la plupart d’origine subsaharienne). C’était l’un des buts du voyage : conforter leur foi, soutenir leur espérance, malgré les difficultés d’une Église quasiment éradiquée en 1962, la plupart des lieux de culte ayant dû être abandonnés. Les persécutions de naguère ont fait place à des tracas quotidiens. La Constitution algérienne respecte la liberté de culte mais l’article 2 précise que l’islam est religion d’État et une discrimination permanente s’exerce, à bas bruit : Caritas Algérie, ONG chrétienne d’aide sociale, a été interdite et les églises protestantes ont été fermées. Le constat de l’ONG International Christian Concern est sans appel : « Le gouvernement considère le christianisme comme un danger pour l’identité islamique algérienne et tente par tous les moyens de réglementer l’Église pour la réduire à néant. » L’islam condamnant l’apostasie, les conversions sont passibles de deux à cinq ans de prison. Sur ce sujet délicat, l’Église est très prudente. On parle de dizaines de milliers de convertis. « Des régions entières de Kabylie sont chrétiennes », assure Grégor Puppinck, président du Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ, voir France Catholique n°3941). Cet élan de conversion des Berbères irait de pair avec leur rejet de l’arabisation.
Le Pape connaît bien ces difficultés. Prieur de l’Ordre de Saint-Augustin entre 2001 et 2013, venu déjà deux fois en Algérie, il sait que la hiérarchie catholique doit rester prudente, au service d’une « Église du témoignage », pas d’une « Église missionnaire », au risque d’encourir le reproche d’une « dhimmitude volontaire ». À Alger, il a encouragé cette petite communauté qui a « vie liée et sang mêlé » avec le peuple algérien : le sang des martyrs, dont les 19 religieux assassinés pendant la décennie noire (1992-2000), béatifiés en 2018. Avec eux, les sept moines de Tibhirine (où le Pape n’a pas eu l’autorisation d’aller). À Notre-Dame-d’Afrique, Léon XIV a rappelé la vocation augustinienne : « Rendre témoignage jusqu’au martyre… »
« L’Église est toujours naissante »
D’Alger à Annaba (l’ancienne Hippone), Léon XIV est venu en « fils de saint Augustin » (354-430), la véritable clé de ce voyage, celui dont il revendique l’héritage spirituel, dont il célèbre l’identité à la fois romaine, berbère (par sa mère sainte Monique) et chrétienne pour « contribuer au bien commun de l’Algérie, en renforçant son identité particulière de pont entre le Nord et le Sud, entre l’Orient et l’Occident » comme il l’a expliqué aux autorités algériennes le 13 avril.
Il l’a redit le lendemain, dans la basilique d’Annaba (ancienne Hippone), évoquant le choix de saint Augustin, dans la lumière du Christ. À l’image du défi au communisme soviétique lancé par Jean-Paul II lors de son voyage historique en Pologne (1979), Léon XIV a tenu à réinstiller l’espérance chrétienne sur une terre islamisée depuis des siècles : « L’Église est toujours naissante, parce que là où règne le désespoir, elle enflamme l’espérance ; là où règne la misère, elle introduit la dignité ; là où il y a conflit, elle apporte la réconciliation. »
Cette proclamation de l’universalité du salut chrétien, par la conversion, aura-t-elle touché le cœur et la conscience des Algériens ? Si tel était le cas, la valeur prophétique de ce voyage serait immense, comme le fut le défi de Jean-Paul II. Le « coup politique » du président algérien Tebboune serait alors vite oublié, au profit du « coup spirituel » du pape Léon XIV.