Dieu pratique-t-il le châtiment collectif ? - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Dieu pratique-t-il le châtiment collectif ?

Dans une période de décadence, il n’est pas rare que les tempéraments les plus religieux interprètent les malheurs du pays comme des châtiments du Ciel pour les péchés collectifs de la nation. Qu’en est-il vraiment ?
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La Destruction de Sodome et Gomorrhe, John Martin, 1852. Laing Art Gallery de Newcastle upon Tyne (Angleterre). Laing Art Gallery de Newcastle upon Tyne (Angleterre).

Jadis, on disait que les troubles incessants et les désastres militaires que la France a connus au XIXe siècle, n’étaient que justice pour l’assassinat de Louis XVI : «Chaque goutte du sang de Louis XVI, écrivait Joseph de Maistre, en coûtera des torrents à la France; quatre millions de Français, peut-être, paieront de leurs têtes le grand crime national d’une insurrection anti-religieuse et anti-sociale, couronnée par un régicide» (Considérations sur la France, ch. 2, 1821). N’oublions pas du reste que, sous la plume de Maistre, le crime révolutionnaire était lui-même un châtiment – le châtiment administré par la Providence contre l’impiété et la corruption d’une monarchie dégénérée. Abyssus abyssum invocat (Psaume 41, verset 8).

Dans l’autre sens, c’est-à-dire prospectif et non plus rétrospectif, le spectacle des grands forfaits collectifs commis au nom de la nation – comme récemment l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution et la législation sur l’euthanasie – peut faire redouter que la France, à la façon de Sodome et Gomorrhe, ne soit frappée par les feux du Ciel. Certains sont d’ailleurs prompts à interpréter toutes les calamités qui nous frappent – incendies, catastrophes, sécheresse, violence – comme les prodromes de la foudre divine.

Deux principes solides

Que faut-il penser de cette invocation de la justice divine pour interpréter les événements ? Pour nous orienter, revenons à quelques principes solides, qui sont autant de garde-fous.

Premier principe : s’il est vrai que la Providence mène le monde, il est impossible aux hommes d’en percer les moyens exacts. Nous ne sommes pas dans l’entendement divin. Il convient donc d’adopter la plus extrême prudence dans le déchiffrage providentialiste des événements historiques. «Qui a connu la pensée du Seigneur, écrit saint Paul, qui a été son conseiller?» (Rm 11, 34). On peut toujours dire, quand un malheur survient, que Dieu l’a permis – car c’est vrai. Et «Dieu, dit saint Augustin, ne permettrait pas qu’il y ait du mal s’il n’était assez puissant pour en faire sortir du bien» (Enchiridion, 11). Mais il est impossible d’affirmer sans trembler qu’il l’a positivement voulu, par exemple comme une punition spécifique. Car, dans ce cas, les calamités tombant indistinctement sur les bons et les méchants, il faudra soutenir l’insoutenable et dire à une mère que son enfant est mort sous l’effet d’une punition divine pour les fautes de ses contemporains, pour les péchés de la collectivité.

Ce qui amène à un deuxième principe : il n’est pas licite de punir des innocents à la place des coupables. C’est une vérité qui se fait jour progressivement tout au long de l’Ancien Testament. Ainsi Ézéchiel avait-il proclamé solennellement le principe de responsabilité individuelle, contre l’idée d’un héritage des fautes et des châtiments : «Pourquoi dites-vous ce proverbe dans le pays d’Israël: « Les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en ont été agacées ? » Je suis vivant! dit le Seigneur, l’Éternel, vous n’aurez plus lieu de dire ce proverbe en Israël. Voici, toutes les âmes sont à moi; l’âme qui pèche, c’est celle qui mourra. L’homme qui est juste, […] il vivra» (18, 2-4). Il s’ensuit que le châtiment collectif, frappant les fils à place des pères, en toute rigueur, n’est pas acceptable.

En conséquence de ces deux principes, calamités et catastrophes ne sauraient être interprétées, dans tel ou tel cas précis, comme la punition du péché. Le Sauveur en personne l’affirme à plusieurs reprises : «Croyez-vous que ces Galiléens [massacrés par Pilate] fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, parce qu’ils ont souffert de la sorte? Non, je vous le dis. Ou bien, ces dix-huit personnes sur qui est tombée la tour de Siloé et qu’elle a tuées, croyez-vous qu’elles fussent plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem?» (Lc, 13, 4).

La « justice immanente »

Mais alors, n’y a-t-il donc aucun sens à voir dans les malheurs d’un peuple les châtiments de ses péchés ? Doit-on jeter au feu les textes de l’Ancien Testament qui disent le contraire d’Ézéchiel (on lit notamment dans le Deutéronome : «Mais si tu n’écoutes pas la voix du Seigneur ton Dieu, [Il] enverra contre toi malédiction, panique et menace dans toutes tes entreprises, jusqu’à ce que tu sois exterminé et que tu disparaisses au plus vite» ?).

Non, pas du tout.

Pour lever l’apparente contradiction, il faut comprendre que les textes qui annoncent des châtiments collectifs ne traitent pas de la justice transcendante – qui relève du Jugement dernier – mais de ce que l’on appelle parfois la « justice immanente » – qui consiste en ce que le péché a souvent, par lui-même, des conséquences catastrophiques, non seulement sur les pécheurs, mais sur leur entourage et leur descendance. Conséquences qui, tout en « punissant » parfois les pécheurs, aggravent surtout leur crime en touchant les innocents. Cet effet « boule de neige » du péché ne relève pas de la justice à proprement parler, mais de l’enchaînement naturel des choses. C’est ainsi qu’il faut, à mon sens, comprendre la ruine de Sodome et Gomorrhe, ou le « châtiment des Français » après l’assassinat de Louis XVI – non comme une punition indiscriminée, qui tomberait directement des mains de Dieu sur un mélange d’innocents et de coupables, mais comme le déchaînement des conséquences implacables de la décadence des mœurs, d’un côté, et de la perte de toute autorité légitime, de l’autre.

En ce sens, on peut prédire sans trop se tromper que les effets de l’avortement et de l’euthanasie sur une société tout entière ne seront pas bons, et qu’ils entraîneront bien des malheurs, qu’on pourra interpréter comme des « châtiments » immanents. Mais soyons clairs : il s’agira de calamités morales, psychologiques et sociales, pas d’incendies, de sauterelles, ni de tremblements de terre.

Ces péchés-là ont d’ailleurs une dimension collective car ils sont fondés sur une idéologie qui domine la société tout entière et facilite leur commission. Il s’agit, comme disait Jean-Paul II, de «structures de péché» qui, à la façon du péché originel, nuisent à tout le monde y compris à ceux qui ne l’ont pas commis. Contre ces structures, il n’y a qu’un salut : la demande de pardon. Car si le châtiment divin proprement dit ne peut être collectif, la réparation peut l’être – attendu qu’elle est volontairement consentie, y compris par les innocents qui, à l’image du Christ, prient pour le salut des coupables.