Les sciences historiques déroutent parfois le bon chrétien. Elles nous apprennent en effet que la liste des sept sacrements n’a été fixée que fort tard – des siècles après la mort de Jésus-Christ – et que la terminologie et les rituels ont évolué au fil des temps. Est-ce à dire que les sacrements – que les fidèles tiennent pour « signes efficaces de la grâce » – ne sont que des inventions des hommes, mis au point pour scander la vie des croyants, comme on en trouve dans toutes les religions ? Ce serait mal comprendre.
Pour ne pas s’égarer, il faut rappeler la distinction cardinale entre le dépôt de la foi, fixé à la mort du dernier Apôtre, et l’explicitation progressive de ce contenu par l’élaboration dogmatique. Autrement dit, il ne faut pas confondre le contenu essentiel des sacrements et leur formalisation définitive. S’il est vrai qu’il fallut attendre les conciles de Florence (1439) et de Trente (1545) pour que la doctrine fût entièrement ficelée, il ne s’ensuit pas que tout cela ait été découvert tardivement, encore moins « inventé ». La lecture des Pères de l’Église nous apprend que les sept sacrements « officiels » ont toujours été pratiqués, quoique sous des noms et des formes variables. Et la théologie, sans contredire l’histoire, montre justement que les sacrements ont tous été, quant à leur substance essentielle, institués par Jésus-Christ.
La plupart des chrétiens ont d’ailleurs bien conscience de ce lien vital, au moins pour les deux premiers sacrements de leur vie de foi : le baptême et l’Eucharistie. Pour la raison simple, sans doute, que les paroles par lesquelles Jésus les a institués sont fort connues : « Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28, 29) et « Ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi » (Luc, 22, 19).
Mais pour les cinq autres ? Nous sommes souvent un peu courts. Et nous serions peut-être en peine de répondre aux sarcasmes de Calvin, qui considérait les « sacrements des papistes » comme des « singeries », de « folles rêveries », des « onctions puantes, polluées par les mensonges du diable pour tromper les simples » et ceux qui les ont forgées comme des « menteurs fétides », « bons à envoyer au médecin ». « Les papistes, écrivait-il encore, ont non seulement la Parole de Dieu contre eux, mais aussi l’Église ancienne » (L’Institution chrétienne IV, 19). Bref, les « sacrements des papistes » n’auraient aucun fondement dans le Nouveau Testament, non plus que dans la Tradition. Voyons cela dans l’ordre.
Pour la confirmation, on trouve dans l’Écriture les deux éléments nécessaires à la constitution d’un sacrement, à savoir une promesse de grâce et un signe associé à une parole. La promesse, Jésus l’a faite plusieurs fois : « Le Père vous enverra le consolateur, le Saint-Esprit en mon nom » (Jean 14, 26) ; le signe, c’est l’imposition des mains, que les Apôtres exécutent : « Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent le Saint-Esprit » (Ac 8, 17). Point capital : il est clairement dit en Actes 8, 16 que l’imposition des mains est distincte du baptême : « Car l’Esprit n’était encore descendu sur aucun d’eux ; ils avaient seulement été baptisés » (même chose en Hb 6, 2).
Les implications de la volonté divine
Pour la pénitence, la promesse est très claire : « Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus » (Jn 20, 23). Les paroles nécessaires s’ensuivent : pour pouvoir pardonner les péchés de quelqu’un, il faut les connaître, et pour les connaître, il faut qu’ils soient confessés. Il faut ensuite que le pécheur soit informé de sa réconciliation par une parole d’absolution du prêtre. Tout cela coule de source. Qu’il ait fallu des siècles pour formaliser toutes les implications de la volonté divine n’a rien de scandaleux.
Pour l’extrême-onction, la promesse et le signe sont explicites : « Quelqu’un parmi vous est-il malade ? Qu’il appelle les anciens de l’Église, et que les anciens prient pour lui, en l’oignant d’huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le malade, et le Seigneur le relèvera ; et s’il a commis des péchés, il lui sera pardonné » (Jc 5, 14-15). Certes, dira-t-on, c’est saint Jacques, le cousin de Jésus, qui parle. Mais, comme dit le cardinal Bellarmin : « L’institution divine, on la prouve par cette promesse formelle de l’apôtre qu’il n’aurait jamais osée faire sans mandat ou institution du Christ » (Les controverses de la foi chrétienne contre les hérétiques de ce temps, tome 3, ch. 6).
La grâce du mariage
J’en viens au mariage : cette institution naturelle, célébrée au livre de la Genèse, fait l’objet d’une confirmation et d’une surélévation par Jésus-Christ, qui instaure son indissolubilité (« Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas » Mt 19, 4). Il va de soi que cette contrainte, qui n’était pas imposée aux Patriarches, est difficile à porter. Elle suppose une grâce, qui fait de chaque union particulière une œuvre de Dieu, analogue à l’union du Christ avec son Église : « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair. Ce mystère [sacramentum] est grand ; je dis cela par rapport au Christ et à l’Église » (Ep 5, 31).
Enfin, l’ordre : c’est pour ainsi dire le sacrement « au carré », puisqu’il a pour but de conférer un caractère spécial à certains hommes, « mis à part » (Ac 13, 2) pour qu’ils puissent conférer les autres sacrements (« Vous ferez cela en mémoire de moi » dit le Christ ; « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel » Mt 18, 18). Et ce par une imposition des mains spécifique rapportée par saint Paul (1 Tm 4, 14) : « Ne néglige pas le don qui est en toi, et qui t’a été donné lorsque les prêtres t’imposèrent les mains. »
Ainsi tous les sacrements s’enracinent-ils, non dans la fantaisie des hommes, mais dans l’agir du Sauveur : « Le sacrement, dit saint Thomas d’Aquin, n’est pas l’œuvre de la justice de l’homme, ni de celui qui le donne, ni de celui qui le reçoit, mais il est l’œuvre de la puissance de Dieu » (III 68, 8).