Comme un éternel recommencement. C’est l’impression amère que laissent au Liban les nouvelles frappes israéliennes qui s’abattent sur le sud du pays depuis le début de la guerre contre l’Iran : « À chaque fois on recommence. On répare nos églises, nos maisons et puis la guerre revient, les tirs, les éclats d’obus… Les gens sont à bout », résume avec une grande tristesse le Père Khalil Chalfoun, vicaire de la paroisse Notre-Dame-de-Lourdes de Tayouneh, et ancien recteur de l’université de la Sagesse, à Beyrouth.
Avec la reprise des bombardements israéliens sur le pays du Cèdre, le 2 mars, les Libanais ont renoué avec la peur. Les frappes ont déjà fait plus de 800 morts. « Depuis deux semaines, on assiste à des bombardements ciblés des dépôts d’armes, des banques illégales, des rampes de missiles du Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth et le sud du Liban », détaille Richard Haddad. Cet historien libanais, politologue et spécialiste du Moyen-Orient, décrit aussi des tirs dans le centre de la capitale libanaise, sur des hôtels ou des maisons où s’étaient retirés des membres du Hezbollah.
« Les vitraux tremblent »
Située en bordure de la banlieue sud de Beyrouth, la paroisse du Père Khalil Chalfoun, Notre-Dame-de-Lourdes, n’est qu’à quelques kilomètres des positions du Hezbollah, où se concentrent les tirs israéliens. « Dans l’église, les vitraux tremblent », raconte le Père, qui décrit une vie « au ralenti » dans sa paroisse comme dans ces quartiers du sud de la capitale. « Nous avons supprimé certains offices et activités du soir », explique le prêtre, qui reconnaît que les paroissiens sont désormais moins nombreux à se rendre à l’église. Et ceux qui viennent encore aux offices ne sont pas moins touchés par ce nouveau conflit : « J’ai célébré la messe ce matin, j’ai vu une grande tristesse sur le visage des fidèles. Les gens sont déprimés, fatigués par une guerre qui n’est pas la leur et dont ils ne voient aucun bénéfice. Si on regarde les conséquences : destruction totale du Liban, destruction de l’État… »
Autre conséquence de ces bombardements, l’exil de centaines de milliers de personnes vers le nord de Beyrouth et du pays. « La banlieue sud est peu étendue mais très densément peuplée. Avant de bombarder, Israël prévient les habitants – à 90 % chiites – de quitter les lieux. Plus de 800 000 personnes [sur 5,9 millions d’habitants au Liban, NDLR] ont évacué le sud du pays pour se réfugier vers le nord », explique Richard Haddad.
Les quelques chrétiens qui peuplent encore cette région tentent malgré tout de s’y maintenir. « Ils refusent de s’en aller et ils le disent très clairement, parce qu’ils savent très bien que, s’ils partent, le Hezbollah rentrera dans leurs villages et occupera leurs maisons, qui risquent alors d’être bombardées et détruites par Israël », précise le politologue. Originaire d’un village de la banlieue sud de Beyrouth, le Père Ramzi Saadé est aujourd’hui prêtre de la paroisse Saint-Joseph-Artisan à Paris. Il confirme que son village natal, autrefois entièrement chrétien, est désormais musulman, à l’image de la majorité des villages de cette région : « C’est tout le sud du Liban qui est concerné. Avant, de nombreux villages y étaient en grande majorité chrétiens, mais à cause de la longue guerre du Liban, ils en ont été chassés. »
« Martyr de la résistance »
C’est pour encourager ses fidèles à demeurer sur ces terres jadis foulées par le Christ et ses disciples que le Père El-Raï avait choisi de ne pas quitter sa paroisse. Le 9 mars, il a été tué par un tir, alors qu’il portait secours à des paroissiens blessés par une frappe. « Vingt-quatre heures avant sa mort, le Père El-Raï avait été filmé dans une vidéo diffusée sur toutes les chaînes de télévision locales, dans laquelle il disait avec tous ses villageois qu’il ne quitterait pas son village et qu’il préférait mourir sur place », indique Richard Haddad.
Sa mort suscite une vive émotion au Liban. « Elle me rend triste, mais elle me met plus encore en colère. Et me fait peur parce qu’elle montre que celui qui ose refuser de quitter son village ou ses terres est menacé, que les chrétiens sont menacés », réagit une jeune chrétienne libanaise, Yasmina Sawma, jointe par téléphone.
Une nouvelle fois, les chrétiens sont victimes d’un conflit qui n’est pas le leur. Les régions chrétiennes accueillent les déplacés chiites qui ont tout perdu, au risque de devenir elles-mêmes des cibles pour les tirs israéliens car des familles ou des membres du Hezbollah peuvent se trouver parmi ces réfugiés.
Les fidèles du Christ se trouvent ainsi pris en étau, « victimes collatérales d’une guerre qu’ils n’ont pas cherchée », explique le Père Ramzi. « La peur des chrétiens au Liban, c’est que les événements dégénèrent encore plus et fassent éclater une guerre entre les sunnites et les chiites dans la région car ce sont toujours les chrétiens qui en paient le prix. On l’a bien vu en Irak et en Syrie. » Pour Yasmina Sawma, qui anime un centre de spiritualité chrétienne au Liban, les chrétiens sont pris entre deux feux : « La majorité des Libanais sont opposés au Hezbollah, mais aucun n’a confiance en Israël, qui n’œuvre pas pour le Liban mais pour diviser et conquérir. »
L’appel à la paix des Patriarches
Fidèle à son rôle d’artisan de paix, l’Église libanaise a une nouvelle fois fait entendre son appel à la paix. Le 5 mars, l’Assemblée des Patriarches et des évêques catholiques au Liban (APECL) a publié un texte pour dénoncer les violences et appeler à la fin des combats. Des associations chrétiennes, en collaboration avec l’État, apportent leur soutien aux populations exilées, leur fournissant abris, vivres et matelas.
Lors d’une audience générale, le 11 mars, Léon XIV a rendu hommage au Père El-Raï : « Puisse le Seigneur faire que son sang versé soit une semence de paix pour le Liban bien-aimé. » Si les chrétiens libanais le considèrent comme un martyr de la résistance, le Pape a salué « un véritable berger qui est toujours resté aux côtés de son peuple avec l’amour et le sens du sacrifice de Jésus le Bon Pasteur ».
De moins en moins de chrétiens
Estimée à 55 % au moment de la fondation du Liban en 1920, la part des chrétiens dans la population libanaise ne cesse de décroître. Fragilisées par une faible démographie et une forte émigration, les communautés catholiques, orthodoxes ou maronites, représentent aujourd’hui environ 34 % à 38 % des habitants du Liban, pour 61 % à 65 % de musulmans, répartis à peu près équitablement entre les chiites et les sunnites.
A. L.C
