ZADIG, LA ROSE ET LES IMANS DE BABYLONE*

lundi 20 juillet 2009

Zadig un jour cultivait son jardin, quand la contemplation d’une fleur le plongea dans une profonde rêverie.

« Il faut bien, se dit-il, que ce merveilleux mécanisme ne soit que hasard et nécessité, puisque c’est M. Jacques Monod, prix Nobel, qui le dit. C’est, certes, une illusion que de voir une pensée derrière l’agencement de ce pistil, de ces étamines, de ces pétales aux couleurs si bien adaptées à la vision de l’insecte que celui-ci, en se donnant du plaisir à boire le nectar, transporte le pollen et féconde l’ovaire. J’ai lu Simpson, Mayr et Dobzhansky. La génétique et la théorie synthétique de l’évolution n’ont pas de secret pour moi, et je me rends à l’évidence : tout cela, y compris moi-même, y compris l’éphémère agitation de ma pensée qui s’interroge, c’est le produit d’une seule loi, le hasard. Donnez à la nature le temps qu’il faut, laissez-la jouer aux dés, et vous aurez un jour un prince persan nommé Zadig penché sur une rose et se demandant ce qu’il fait là.

« N’empêche, ajouta Zadig après un surcroît de rêverie, n’empêche, un jeu de gobelets capable de faire tout seul les étoiles et la Terre, et les fleurs, et un prince Zadig, il n’y a pas à dire, c’est ben trovato. »

*

Il eut envie de s’en aller argumenter un peu sur le gobelet avec son ami Cador, mais la solitude du jardin et le silence d’un beau crépuscule mettaient une langueur dans son âme : il préféra méditer.

« J’admire, se dit-il, l’entêtement du gobelet à créer des roses et des princes persans. Le hasard n’est que le hasard, comble de désordre, absence de toute économie. Pourquoi diable faut-il qu’éternellement laissé à ses lois, il ne cesse éternellement d’enfanter la beauté, l’intelligence et l’amour ? »

À ces grands mots, Zadig vit qu’il était en péril de philosopher. Il se pencha sur la rose, respira son parfum et se laissa envahir par la douceur de l’instant.

Il lui sembla qu’un je ne sais quoi tentait en lui de s’éveiller, ou que la rose essayait de lui parler. Toujours pensif, il se retira dans sa librairie, prit sur un rayon le Compendium de la Sagesse, le feuilleta à la lettre D où il trouva que le mot Dieu désignait le « Principe d’explication de l’existence du monde » ; puis à la lettre R, où il lut qu’on appelle Religion le « culte rendu à Dieu ». « Il faudra, se dit-il, que j’aille consulter quelque iman sur ces difficiles questions. »

Sur quoi il se coucha et rêva qu’il était une fleur. Un prince penché sur lui respirait son parfum, et méditait.

– Je vois, dit le premier iman à qui le lendemain il s’en fut expliquer son problème. Vous êtes à la recherche de la vraie religion. Rien n’est plus simple, puisque je suis là tout justement pour vous aider. Mais dites-moi d’abord bien clairement où vous en êtes.

– Voilà, dit Zadig. Ma vie est active et bien remplie. Et cependant j’éprouve comme un sentiment de solitude et d’erreur. Il me semble que ce monde où je m’agite m’en dissimule un autre plus profond où se joue l’accomplissement ou l’échec de ma destinée. Je sens en moi une attente, plus que cela peut-être, la vraie présence de quelqu’un, d’un témoin intérieur tout prêt à se montrer à moi si je savais où le trouver, où regarder pour le voir, et comment lui parler. Enseignez-moi où trouver Dieu.

– Dieu ? dit l’iman. Ah, oui, Dieu. Mais vous ne m’avez pas répondu. Que faites-vous pour vos frères Ouzbèques ?

– Mes frères Ouzbèques ?

– Oui, vos frères Ouzbèques en lutte contre l’impérialisme ? Que faites-vous pour eux ?

– J’ai combattu cinq ans dans leurs rangs, dit Zadig, et en ce moment même je... Mais de quoi parlons-nous ? Vous alliez m’enseigner où trouver Dieu !

– Dieu ? dit l’iman. Ah ! oui, Dieu. Mais savez-vous bien au moins ce qu’est la présence au monde ?

– Monsieur l’Iman, dit Zadig, je me suis mal fait entendre. Mes voisins, qui ont de l’amitié pour moi, me viennent quelquefois consulter sur des questions de salades, car je suis prince et jardinier, et toujours je leur réponds selon les questions qu’ils me posent. Quoique je n’entende pas bien votre présence au monde, je crois comprendre que vous avez cent bonnes idées sur la réforme de l’État. Soyez assuré que j’aurai grand plaisir à les connaître, quoiqu’une autre fois, s’il vous plaît. Pour ce jour, je voudrais, Monsieur l’Iman, que vous eussiez la bonté de m’enseigner comment chercher Dieu, puisque, à ce qu’on dit, c’est là ce qu’enseignent les imans.

– Faut-il vous le répéter, dit l’iman, je suis là tout justement pour cela. Cependant, souffrez que je m’en aille, car je dois donner un sermon sur l’aliénation théologale au Comité d’entreprise de la fabrique voisine, et cela ne saurait attendre.

« Voilà un iman édifiant et soucieux du bien public », se dit Zadig. Quel dommage qu’il n’ait pas le temps de m’instruire dans les matières de religion. J’aurais aimé devenir son élève.

*

Et il s’en fut sonner à la porte d’un autre iman.
Celui-là avait les traits sévères et le visage grave d’un ascète. Zadig lui exposa son cas, que l’ascète écouta avec patience et bonté.

– Tranquillisez-vous, lui dit l’iman quand il eut fini. Votre affaire est sans gravité. J’en ai guéri de plus méchantes. Il ne s’agit que d’un Œdipe mal résorbé.

– Œdipe ? dit Zadig.

– Sans doute. Cela crève les yeux. Ne cherchez-vous pas Dieu ? Dieu n’est-il pas le symbole du Père ? Et ne voulûtes-vous point, quand vous étiez petit garçon, assassiner Monsieur votre père pour faire l’œuvre de chair à Madame votre mère ? Allez ! allez ! ce n’est rien. Il n’y a là rien que de naturel. Il ne suffit que de le savoir. Demain, vous n’y penserez plus.

– Mais, dit Zadig un peu surpris, je suis orphelin. Je n’ai connu ni père ni mère.

– C’est égal. Foin des détails. Je vous ai fait comprendre pourquoi vous cherchez Dieu : vous êtes guéri, allez en paix !

Zadig se félicita d’avoir rencontré un iman si perspicace et de se savoir guéri d’un mal si insidieusement caché.

– Mais, ajouta-t-il, maintenant que je sais pourquoi je cherche Dieu, je voudrais, s’il vous plaît, que vous me disiez encore ce qu’il faut faire pour le trouver, puisque c’est là, m’a-t-on dit, ce qu’enseignent les imans.

– Allez, vous dis-je, allez, point d’inquiétude, dit l’iman en le poussant vers la porte. Faites-moi confiance. Dieu sait combien j’en ai guéri, et de plus malades que vous.

*

Et Zadig se retrouva dans la rue, toujours incertain de la voie qu’il convient de suivre pour trouver Dieu. Il prit alors le bottin et visita tous les imans de Babylone.

« On voit bien, disait-il entre deux imans, que je suis orphelin. Que de choses j’ignorais avant que je me mêlasse de chercher Dieu ! Comment ai-je pu vivre sans savoir Marcuse, le Structuralisme, les Mass Media, Mac Luhan, la Communication, l’Érotisme, la Présence au Monde, MM. de Coche et de Saint-Nazaire, Wilhelm Reich, Derrida, Roland Barthes et la Démythisation ? Que ces imans sont habiles, et comme je fus bien inspiré de les consulter ! J’étais jardinier, me voici petit maître. Avec les uns, je harangue les écoliers mutins et les travailleurs des fabriques ; avec les autres, je redresse les docteurs et je dispense charitablement l’enfer à mes contradicteurs. On m’invite aux gazettes et aux étranges lucarnes. Je dispute à droite, je dispute à gauche. Si le jardin ne donne pas, c’est décidé, je me fais journaliste. »

Mais le souvenir du jardin le rendait mélancolique.

« Je n’ai toujours pas trouvé ce que je cherchais, se disait-il parfois, et ce tohu-bohu me ferait oublier ce que je cherche, sans me consoler d’en être démuni. Qui me dira où chercher Dieu ? Il est clair que les imans sont trop occupés pour me répondre et que je suis bien impertinent de les fatiguer de religion. Un de ces jours, je chercherai dans les pages roses de mon Compendium qui a dit : « Mon Royaume n’est pas de ce monde », et : « Je vous reconnaîtrai à ceci, que vous vous aimiez les uns les autres. » Peut-être lui reste-t-il quelques disciples ? » Et Zadig prit sa bêche et retourna dans son jardin.

Aimé MICHEL

* Chronique n° 6 parue initialement dans France Catholique – N° 1247 – 6 novembre 1970. Extraite du chapitre 27 « Assemblée » de La clarté au cœur du labyrinthe, pp. 711 à 713.

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