Traduit par Yves Avril

Vivre bien dans un mauvais temps

Par Robert Royal

jeudi 20 octobre 2016

C’est toujours un mauvais signe quand vous devez sans cesse vous rappeler qu’il existe encore de bonnes choses. Famille. Amis. Nature. Musique. Poésie. Malberc. Amour. Dieu. (Pas nécessairement dans cet ordre). Ou que vous vous surprenez à répéter : « Les temps ne sont jamais si mauvais qu’un homme honnête ne puisse se débrouiller pour y vivre bien. » Beaucoup de gens attribuent cette phrase à saint Thomas More. Et moi-même je l’ai fait bien souvent, tout en essayant - sans succès - de trouver où il a dit cela, s’il l’a dit.

Une exposition consacrée au grand saint anglais s’est ouverte la semaine dernière au Sanctuaire National Jean Paul II à Washington, sponsorisée par les Chevaliers de Colomb, avec une grande abondance d’objets et de reliques venant du College Stonyhurst du Royaume Uni. Une collaboration tout à fait justifiée, puisque Stonyhurst - qui a commencé en exil (comme le collège de Saint-Omer) sur le continent européen quand les catholiques étaient persécutés au XVIe siècle en Angleterre - fut le lieu où John Carrell, notre premier évêque américain, étudia et ensuite enseigna. Son cousin, Charles Carroll, le seul catholique à signer la déclaration d’Indépendance, y fut également étudiant.

Aujourd’hui en Amérique les catholiques ne sont pas, pas encore en tout cas, persécutés ou contraints à l’exil. Mais toute cette histoire vous fait réfléchir que des choses qui semblent impossibles peuvent arriver, et arrivent rapidement même en des temps « plus simples », quand le pouvoir politique du pays est corrompu ou prend une orientation néfaste.

Thomas More (et son ami l’évêque saint John Fisher) sont morts pour ce qu’on peut appeler l’indissolubilité du mariage, même du mariage d’un roi, et pour la liberté de l’Eglise. Mais que voulait-il dire - s’il l’a dit - en disant que nous pouvons nous débrouiller pour vivre bien dans de mauvais temps.

Vous pouvez commencer à trouver une réponse dans son livre, peu lu, inachevé, Un dialogue de réconfort dans la tribulation, écrit (probablement avec un unique morceau de charbon) en 1534 dans sa prison de la Tour de Londres, et qui resta inédit pendant vingt ans après sa mort. Des mauvais temps en vérité.

C’est un dialogue fictif entre un vieil homme, Anthony, et son jeune neveu, Vincent, tenu en Hongrie juste avant l’invasion musulmane des Turcs ottomans (un rideau de fumée historique point trop difficile à traverser, derrière lequel More peut faire des observations sur l’Angleterre de Henry VIII).

Dire que nous pouvons vivre bien dans des temps mauvais - et les temps sont toujours plus ou moins mauvais - n’est pas dire que nous pouvons espérer vivre une vie tranquille, ou même tout simplement continuer à vivre. Thomas More était Chancelier du Roi, le deuxième personnage du royaume, et cela dura deux ans : il dut démissionner, fut emprisonné, convaincu faussement de trahison, et décapité.

Un retournement de situation déplaisant, mais que lui-même n’aurait pas trouvé impossible, malgré la place qu’il occupait. Vingt ans auparavant, pendant une guerre avec la France, il plaisantait, plein de confiance : « Si ma tête pouvait gagner au roi Henry VIII un château en France...elle ne manquerait pas d’y aller. »

Attendant sa mort dans la Tour, More revisite sérieusement les thèmes habituels du christianisme sur le détachement du monde et la confiance en Dieu - quoi qu’il arrive. Dans ce qui nous blesse, il déclare qu’il y a quelque chose de bon pour nous. Cela guérit nos illusions sur notre auto-suffisance et le trouble profond qui nous agite tous quand il s’agit de savoir ce qui signifie « vivre bien », dont nous avons tendance à penser que c’est surtout une façon de vivre qui s’accorde à nos propres caprices et plaisirs.

En même temps, il y a dans cette oeuvre des moments remarquables de cette légèreté de coeur, dont nous savons que More la manifesta juste avant d’être décapité. Par exemple, il adapte les fables animalières d’Esope à des motifs chrétiens. L’une qui est particulièrement amusante raconte comment un âne scrupuleux et un loup complaisant confessent leurs péchés à un religieux renard - et sont tous les deux avertis de n’être excessivement scrupuleux ni complaisant. Quelle remarquable maîtrise de soi, quelle grâce pour un homme d’écrire cela , dans l’antichambre de la mort.

Bien sûr, les pertes de fortune, de position, de réputation sont toutes - en un sens - des degrés vers la perte la plus grande qui est la mort. Le dialogue de More est d’une certaine manière un une discussion avec ses propres peurs - dont il avouait qu’elles étaient fortes, surtout que le châtiment prévu pour la désobéissance au roi serait brutal. Être « pendu, distendu, et écartelé » impliquait trois horribles tortures, une au-dessus de l’autre, avant la mort. Mais son livre est aussi clairement voulu comme un réconfort pour les futurs catholiques qui auraient, après lui, à affronter les tribulations et les tentations de l’apostasie.

A ces craintes, le vieil Antoine donne la réponse ferme, traditionnelle que nous ne pouvons abandonner Jésus parce que notre destinée ultime - Ciel ou Enfer - est en jeu. Et d’ailleurs, il faudrait être très ingrat pour renier le Rédempteur qui se renonça lui-même et souffrit une si horrible mort pour nous sauver.

Mais alors on passe à des comparaisons plus immédiatement humaines : il serait honteux de refuser par peur une mort honorable quand même de rudes soldats, des enfants martyrs, des amants désespérés, et bien d’autres gens vont donner leur vie pour des raisons bien moins importantes.

Il y a peu d’exemples dans toute l’histoire de l’humanité de gens affrontant consciemment la mort avec courage - et grâce. Socrate parmi les anciens païens ; notre Seigneur dans l’agitation religieuse et politique de l’ancien Israël. Dans le monde ancien, pour beaucoup de gens, une des preuves les plus fortes de la vérité et de la puissance du christianisme était la façon dont il était capable d’inspirer des hommes et des femmes ordinaires à affronter le martyre avec tranquillité, une chose dont les païens pensaient que seuls les vraiment grands philosophes comme Socrate pouvaient la réaliser.

More fait partie de cette équipe illustre.

Comme je le dis, quand vous être forcé à des réflexions de ce genre, cela nous dit quelque chose sur le malheur de notre temps. Mais comme est bon l’exemple de More. Et son avis d’avoir à nous préparer pour tout ce qui peut arriver.

Et comme ce serait mieux, si nous nous réveillions, maintenant, pour défendre nos libertés religieuses contre la puissance de l’Etat, avant de devenir simplement une partie d’un autre triste chapitre de l’histoire de l’humanité.

28/09/2016

Source : https://www.thecatholicthing.org/2016/09/28/living-well-in-evil-times/

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