Traduit par Yves Avril

Une recension de « The Mule » [« La Mule »] de Clint Eastwood

par Brad Miner

mercredi 9 janvier 2019

Clint Eastwood n’est pas catholique (il n’est même pas spécialement religieux), bien que son Gran Torino (2008) – pour lequel il était à la fois acteur et réalisateur – fût un film très catholique : des personnages catholiques dans un récit qui parle d’un sacrifice de soi tout à fait christique.

Son dernier film, The Mule, est un autre récit contemporain sur le sacrifice de soi, bien qu’on n’y trouve qu’une trace infime de sensibilité chrétienne.

Earl Stone (Monsieur Eastwood) a 90 ans et il s’occupe de la culture des belles-de-jour dont il a fait sa réputation et qu’il pratique en expert passionné. Mais il a ignoré sa femme (maintenant son ex-femme) Mary (Dianne West dans une fine interprétation), sa fille Lily avec laquelle il s’est brouillé (Alison Eastwood, dans la vie la propre fille de Clint), et sa petite-fille Ginny (Taissa Farmiga, 21 ans, la sœur cadette de Vera). Mary dit qu’Earl a adoré les belles-de-jour et « les fleurs le méritaient. Mais votre famille aussi bien. »

Comme c’était le cas de Walt Kowalski dans Gran Torino, Stone est au fond un vieil homme amer, fanatique, dont le caractère désagréable est presque entièrement de son fait, bien qu’il grogne moins que Walt ; si le personnage a une qualité qui peut le racheter, c’est sa qualité de vétéran de la guerre. A ce moment de sa carrière, Mr. Eastwood n’a aucun mal à jouer avec conviction un bonhomme qui connaît suffisamment la vie pour ne pas craindre beaucoup la mort et qui donc est prêt à prendre des risques.

Dans le cas d’Earl Stone, notre héro a trouvé une seconde carrière, celle de « mule » : un transporteur de drogue pour un cartel, celui de Sinaloa, Mexique, dirigé par un homme du nom de Laton (Andy Garcia). Dans la confusion de son cerveau de vieil homme, Earl fait cela pour sa famille – pour leur fournir quelque aide financière, même s’il les voit peu, pour la bonne raison qu’ils ne veulent rien avoir à faire avec lui. On ne l’a vu à aucun anniversaire, ni mariage.

Et il y a une chose : en dépit qu’ils en aient, les gens semblent aimer Earl. Sa petite-fille par exemple. Ou les dealers. Ou ses copains des VFW (Veterans of Foreign Wars). Et aussi les deux putains qu’il introduit dans son motel pendant une halte lors de l’un de ses voyages de contrebande et les deux autres qui le séduisent à l’hacienda de Laton.

Vraiment, à différents moments du film, Earl Stone danse et fait l’amour avec des femmes beaucoup plus jeunes (chose jamais montrée explicitement, excepté pour des flashs de seins et de fesses). Peut-être est-ce parce que de lui émane une sorte d’expérience avec laquelle les jeunes criminels qui le manipulent Earl tout au long de sa route, ne peuvent rivaliser. Ou peut-être est-ce une expression – consciente ou subconsciente – de la propre peur que ressent Monsieur Eastwood devant la mort imminente, ce qui se manifeste dans le désir d’être à nouveau témérairement jeune et pécheur.

Cependant le DEA (Drug Enforcement Administration) est sur la piste d’Earl – particulièrement les agents Bates (Bradley Cooper) et Trevino (Michael Peña). Et les agents ont leurs contreparties dans deux exécuteurs du cartel, Julio (Ignacio Serrichio) et Rico (Victor Rasuk). Ce sont tous des types sérieux qui sont là en partie pour la note comique.

D’une façon ou d’une autre les voilà ensorcelés par le grain de folie vieux-jeu d’Earl. Les types du cartel ont piégé son SUV (Sport Utility Vehicle) et l’entendent accompagner le “Ain’t that a Kick in the Head ?” (How lucky can one guy be....) de Dean Martin. Au début ils sont exaspérés ; ensuite ils se mettent à l’accompagner. En tant que réalisateur, Mr Eastwood sait comment obtenir de belles interprétations. Messieurs Cooper et Peña sont deux des acteurs les plus demandés à Hollywood et c’est un témoignage pour Eastwood que des acteurs de premier plan soient heureux de jouer des rôles mineurs dans ses films.

L’interprétation d’Eastwood, quant à elle, est tout à fait subtile, parfois jusqu’à la monotonie. Il a six pieds quatre pouces (1m,90 et plus) mais il a développé au long des années une attitude avachie dont il use ici à son avantage. Parfois il semble se ratatiner ; d’autres fois il se regonfle. Parfois il a presque le regard glacé de Dirty Harry ; plus souvent il a l’expression d’un vieil homme proche de la démence.

L’ennui avec The Mule c’est que le film n’arrive pas à expliquer pourquoi Earl (les dealers l’appellent Tata) a pu prendre ce job condamnable. Il est juste tombé dedans et les sales types l’aiment parce qu’il respecte les limitations de vitesse et ne pose pas de questions. Mais le film fait référence à une « mule » octogénaire prise dans la réalité et on voit raisonnablement clairement pour quoi il a décidé de danser avec le diable.

L’homme en question était Léonard « Leo » Sharp, qui échappa à la loi pendant dix ans jusqu’à son arrestation à 87 ans. Pendant tout ce temps c’était une « mule », il a trafiqué (littéralement) d’une valeur de dizaines de millions de dollars de cannabis. Sam Dolnick a écrit une longue histoire sur Sharp pour le New York Times magazine qui constitue la base du scénario de The Mule de Nick Schenk, et dans cet article les magistrats expliquent brièvement les motifs de Sharp : » 1) il ne voyait rien de mal dans le trafic de cocaïne 2) la cupidité. »

Peut-être Eastwood s’est-il imaginé que le personnage d’Earl Stone serait peu attirant pour le public s’il le présentait comme le pitoyable Leo Sharp était dans la réalité. Ainsi, la dynamique familiale – qui ne joue aucun rôle dans l’histoire de Leo Sharp – est inventée dans The Mule à la fois pour établir l’égoïsme d’Earl Stone et pour l’humaniser, même s’il est au fond en train d’acheter son retour dans les bonnes grâces de la famille.

Le film se termine avec le rejet que fait Earl Stone de l’argument de défense de son avocat – diminution des capacités – et il plaide coupable. Leo Sharp avait plaidé coupable mais avec l’excuse (considérée comme risible par la DEA et le procureur) de démence.

Il fut condamné à trois ans dans une prison fédérale ; il en a fait un.
Comme le fit Leo Sharp dans sa vie de transporteur de drogue, The Mule ignore entièrement et cyniquement l’horreur et la douleur des drogués dont les vies étaient démolies par l’addiction à la cocaïne. Pourtant, le récit immoral de Monsieur Eastwood est plaisant à voir.

Jusqu’où un bonhomme peut-il avoir sa chance ?
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The Mule est coté R (« Restrictive » réservé aux adultes) à cause des scènes de violence, des brèves nudités et quantité de grossièretés. Le générique inclut Lawrence Fishburne dans le rôle du patron du DEA et l’interprétation convaincante de plusieurs acteurs représentant les membres du cartel comme Clifton Collins Junior, Robert LaSardo, Manny Montana, Lobo Sebastian et Eugen Cordero dans le rôle d’un informateur manipulé par le DEA.

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Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/01/07/old-man-driving-a-review-of-eastwoods-the-mule/

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Brad Miner est rédacteur en chef de The Catholic Thing, maître de conférence au Faith & Reason Institute, et secrétaire du bureau de l’Aide à l’Église en détresse USA. Il a été rédacteur littéraire de la National Review. Son nouveau livre Sons of St. Patrick, écrite n collaboration avec George J. Marlin, est maintenant en vente. The Compleat Gentleman est disponible en version audio..

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