GESTATION POUR AUTRUI

Une philosophe contre un nouvel esclavage

par Anne Letouzé

jeudi 14 février 2019

Romancière à succès, cinéaste, philosophe, féministe, Éliette Abécassis est une alliée très solide dans la dénonciation de la gestation pour autrui.

Manque de chance, pour Éliette Abécassis, son livre n’a pas le côté rose bonbon et émouvant du Qu’est-ce qu’elle a ma famille ? dans lequel Marc-Olivier Fogiel raconte son «  combat pour devenir père  ». Enfin, plutôt la façon dont il a acheté ses enfants aux États-Unis. L’essai de la prof de philo, Bébé à vendre est certes moins glamour mais il a le mérite de raconter de façon moins biaisée la réalité de la gestation pour autrui (GPA), qu’elle n’hésite pas à appeler, à la suite de Jean-Pierre Winter Grossesse Pour Argent ou Grossesse Pour Abandon. L’époque est au pathos et aux lignes chargées d’émotion, pas à une réflexion argumentée sur les dérives de notre société de consommation.

Quand le monde s’émerveille des prouesses techniques et juridiques qui permettent à l’homme de nier la nature, elle tire la sonnette d’alarme. Face à la dictature de l’émotion, elle raconte la réalité toute nue : «  Se servir du corps de la femme comme d’un réceptacle, la rendre objet et outil en lui niant même le droit d’être mère, est un asservissement et un avilissement d’autant plus pervers qu’il est justifié par le fait de rendre service aux couples qui ne peuvent avoir d’enfant  ». Pas sûr que cela plaise aux adeptes du progrès. L’auteur montre que pour rendre plus acceptable ce qui ne peut l’être, un vocabulaire spécial a été inventé. On ne parle pas d’argent mais de «  compensation financière  », la GPA n’est qu’une sorte de «  don contre don  ». Pourtant, la beauté d’une nouvelle vie ne saurait occulter la face sombre d’un commerce d’êtres humains où l’éthique et la morale n’ont plus voix au chapitre et où le désir individuel est roi. Car ce que cache ce sigle est un vaste trafic commercial, extrêmement juteux pour les firmes qui s’en sont emparé.

La GPA c’est avant tout un commerce autour des gamètes. Des risques accrus pour celles qui portent ces enfants et pour les enfants eux-mêmes. Des études australiennes ont montré que les grossesses pour autrui débouchent très souvent sur des naissances prématurées, multiples et donc plus risquées. De même qu’il y a plus de risques de fausse couche ou de complication pour la mère. «  Est-il acceptable d’envisager de remédier à la souffrance psychique d’une femme par la mise en danger physique et psychique d’une autre, ainsi que par celle de l’enfant à naître ?  » La question est posée.

Et elle continue : «  Ce n’est plus la forme de travail qui produit de la valeur, c’est la vie elle-même qui est devenue une marchandise.  » La GPA apparaît, de fait, comme le couronnement d’une société ultra-libérale où tout s’achète et se vend, même un bébé. Elle est aussi le premier pas dans un monde transhumaniste où l’on tente d’effacer l’humain en commençant par l’éradication de la mère.

L’ouvrage est intéressant car il dévoile cette part d’ombre de la GPA, dont ne parlent pas les médias. Et surtout, peut-être, l’on ne peut taxer Éliette Abécassis d’être «  réactionnaire  » ou «  catho intégriste  », elle qui défend par ailleurs farouchement contraception et avortement. Sa charge philosophique repose sur des faits qui lui ont fait prendre cette position : «  Débattre de la GPA est impossible : on ne débat pas de l’esclavage.  »

L’auteur ne va cependant pas assez loin quand elle ne veut pas admettre que la contraception, l’avortement et la GPA ne sont que les différentes facettes d’un même processus : celui de la déshumanisation de l’homme. Un homme qui entend s’affranchir toujours davantage de la nature par la technique et veut, une fois de plus, se prendre pour Dieu. Encore et toujours, l’antique faute originelle que cette fille d’un fameux rabbin connaît pourtant si bien.

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Éliette Abécassis, Bébés à vendre, Robert Laffont, 158 pages, 12 €.

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