Une librairie "commémorative" au Quartier latin

propos recueillis par Brigitte Pondaven

mercredi 31 janvier 2018

Frédéric, on peut voir sur Facebook que vous présentez, à Madame Florence Berthout, maire du Ve arrondissement de Paris, un projet de rachat d’une très vieille librairie au 49, rue Gay-Lussac, une rue qui fleure bon le Quartier latin... Elle est à l’angle de la rue d’Ulm, au milieu des grandes écoles, des laboratoires universitaires... Tout cela est-il bien raisonnable à l’heure où vous nous entretenez régulièrement de la difficile survie de l’hebdomadaire France Catholique et où on imagine que vous ne manquez pas de choses à faire ?

Frédéric Aimard : C’est évident que notre toute petite équipe est un peu débordée par la tâche et que nous aimerions bien être plus aidés certaines semaines. Cela dit, je crois qu’il ne suffit pas de pédaler pour avancer. Il faut aussi lever la tête du guidon et, de temps en temps, prendre une nouvelle direction. Pour une librairie, cela faisait des années que j’en rêvais pour toutes sortes de raisons, mais tout s’est décidé très vite.

France Catholique a déjà un partenariat avec la librairie catholique Téqui dans le VIe arrondissement, pas très loin...

Oui. Nous avons monté fin 2017 deux événements en partenariat avec Tristan de Carné, le nouvel animateur de la librairie et des éditions Pierre-Téqui. Il y a eu le mois Léon Bloy et le mois Icônes sur verre roumaines. A cette occasion nous avons constaté que les amis de France Catholique étaient prêts à se mobiliser, nous étaient reconnaissants de ces événements. Nous avons eu le sentiment d’être utiles, d’utiliser à bon escient la notoriété de notre journal. Cela nous a plutôt confortés dans l’idée qu’avoir un pied à Paris était « rentable ». Si on peut, on continuera à faire des choses avec Téqui, mais le projet de la rue Gay-Lussac — qui s’est noué en quelques jours parce que la librairie risquait de disparaître définitivement si nous ne prenions pas une décision immédiatement — repose sur d’autres fondamentaux, même si nous espérons que cela sera donc pour nous une autre « fenêtre » pour exister, pour respirer, pour trouver et aider de nouveaux amis...

Il ne s’agit pas d’une librairie religieuse...

Non. Pour l’instant, elle s’appelle Fenêtre sur l’Asie et était tenue par un ethnologue érudit, M. Bernd Scheuren, passionné de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est... qui prend sa retraite. Le nouveau projet, tout en prolongeant cette activité, car nous avons repris le stock, va reposer sur une activité de librairie d’occasion qui a fait ses preuves depuis une petite quinzaine d’années avec un jeune libraire dynamique, Alexis Chevalier, qui travaille à l’enseigne du Pélican noir au marché Brassens dans le XVe arrondissement de Paris et sur divers salons du livre ancien. Il va mettre une partie de ses stocks immenses en dépôt rue Gay-Lussac. Faute de place (nous n’avons que 50 m2), il n’en montrera qu’une petite partie au fur et à mesure que nous développerons ensemble le concept de « librairie commémorative ». C’est la base intellectuelle de notre association car nous sommes désormais co-gérants de cette librairie.

Commémorative ? Cela évoque la polémique Maurras ces jours derniers

On est peut-être au cœur du sujet. Mon envie de travailler avec Alexis Chevalier est venue quand j’ai vu ses stocks de livres de Léon Bloy, de Maritain, de Bernanos mais aussi d’auteurs désormais moins connus comme René Bazin voire Henry Bordeaux. Ces deux derniers ont en commun d’avoir connu des tirages immenses (c’est pourquoi Alexis en a des stocks importants) et d’être bien oubliés aujourd’hui. Or ils font un peu partie de la « famille » France Catholique à divers titres. Il y a peut-être un travail de réhabilitation à mener, en profitant de la propension de notre vieux pays à commémorer (Henry Bordeaux et la guerre de 14-18 par exemple...)

Il y a d’autres auteurs catholiques qui pourraient ainsi connaître une mise en valeur par un événement en librairie, des articles dans France Catholique si nous trouvons les compétences et les dévouements nécessaires. Cela dit, le métier d’Alexis Chevalier n’est pas de vendre des livres religieux mais toute la littérature française de la fin du XIXe siècle à nos jours. Il a d’énormes collections d’histoire aussi et s’intéresse à tous les grands voyageurs. C’est ce qui fera à terme la spécificité de la librairie du 49, rue Gay-Lussac. Nous en reparlerons quand cela se précisera sur nos rayons... J’aimerais bien qu’on puisse assurer aussi une partie de librairie actuelle et promouvoir des auteurs vivants. C’est pourquoi notre premier événement sera une signature d’un livre sur l’histoire du Vietnam paru aux éditions du Jubilé. Ce sera aussi en continuité avec la librairie telle qu’elle a été depuis une trentaine d’années.

Et Maurras... qui vient d’être retiré du livret des commémorations nationales, vous ne m’en avez rien dit...

Comme auteur catholique on fait mieux, même si, durant toute sa vie son âme de feu a cherché et si, à la toute fin, ce sourd a entendu « Quelqu’un venir »...
(Le journal maurrassien par excellence, L’Action française 2000 annonce d’ailleurs son dernier numéro cette semaine, pour des raisons financières. Encore un signe de temps, qui ne nous étonne guère...)

Mais je ne crois pas qu’il serait très malin de s’embarquer dans cette polémique où, personnellement, je me sens plus du côté des historiens Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory que de celui de la ministre Françoise Nyssen qui, à ce rythme, va bientôt faire brûler des livres, ce qui est vraiment tout ce que je déteste le plus. Commémorer, ce n’est pas forcément célébrer, c’est d’abord redécouvrir et puis réfléchir. Dans ma vie d’acheteur de livres, Maurras, Céline, Chardonne ont compté. L’antisémitisme m’a pourtant toujours paru une opinion vulgaire et détestable — ces auteurs ne l’ont pas inventée, ils ont surfé dessus pour différentes raisons personnelles, et les responsabilités sont très larges, dont l’Église catholique ne peut pas s’exonérer automatiquement — une telle opinion est devenue totalement hideuse à la lumière de la Shoah, une lumière qui est tardive (le mot même de Shoah s’est imposé récemment). La question de l’antisémitisme aujourd’hui dépasse de beaucoup ces questions littéraires...

Mais, même si Maurras est né en avril 1868 et même si le Pélican noir a ses œuvres à son catalogue, nous avons d’autres projets en tête pour la librairie, peut-être plus « drôles » et qui, pour moi, sont bien dans la continuité de mes amitiés nouées à France Catholique... On va s’intéresser à Mai 68...

Vous jouez à contre-emploi...

Peut-être. Mais un des amis les plus fidèles de France Catholique est Emmanuel Chaunu, son dessinateur de presse qui confère à notre journal une certaines image d’ouverture et d’humour à laquelle nous tenons... Or Emmanuel est un homme réactif et un véritable artiste qui est sensible à ce que Mai 68 a pu signifier de libération artistique. Quand il a appris notre projet de librairie au 49, rue Gay-Lussac, il a tout de suite pensé aux barricades et il s’est exclamé "Sous les pavés, la page !"... Ce sera désormais le slogan de notre librairie (déposé à l’Inpi !) et ils nous a montré la série de dessins qu’il avait préparée à propos de Mai 68. Un style plus offensif que ses petits dessins en couleur que nos abonnés connaissent bien. Il y avait manifestement là de quoi faire un livre... Rassurez-vous – si vous avez besoin de l’être – il n’est pas tendre pour les soixante-huitards...

Et puis, sur le site de France Catholique et ailleurs, nous avons un nombre d’articles de Gérard Leclerc considérable sur cette période charnière de l’histoire récente de la société française... Pourquoi ne pas en faire également un recueil et faire de cela un événement dans "notre" librairie ?

Enfin, Le Pélican noir dispose d’un beau stock de documents et d’affiches originales de Mai 68. Ce sera plaisant à voir et il y a peut-être des acheteurs pour ce genre de documents historiques qu’on ne risque pas de revoir avant longtemps… C’est du moins ce que nous espérons. En vitrine, nous mettrons chaque jour la Une d’un journal des jours chauds. Madame Berthout – qui n’est pas une soixante-huitarde loin s’en faut ! – nous a encouragés dans ce sens, notamment au titre de notre participation au quatrième Festival Quartier du livre  qui aura lieu dans le Ve arrondissement, du 23 au 30 mai 2018, sera parrainée par David Foenkinos, et qui sera un peu notre baptême du feu.

Voilà les idées et les projets qui nous animent, nous plaisent, nous amusent et, espérons-nous, redonneront un peu de punch à tout ce que nous faisons et ferons, notamment en lien avec tous ceux qui dans ce Quartier latin (qui ne subsiste vraiment que là où notre librairie est implantée, loin des marchands de fringues) ont encore envie d’être un ferment intellectuel. C’est bon d’être dans un vrai quartier (avec, cerise sur le gâteau, le couvent des sœurs de l’Adoration réparatrice, sur le même trottoir au 39, rue Gay-Lussac, et la dynamique paroisse de Saint-Jacques du Haut-Pas à deux rues) et pas dans une banlieue-dortoir même si celle-ci a ses charmes et ses privilèges. C’est tout de même un pari hautement risqué, nous en avons partiellement conscience.

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Librairie, 49, rue Gay-Lussac, ouverte du lundi au samedi de 12 h à 19 h, à partir du 3 mars.

Signature de son livre par Françoise Viet (« Vietnam, une histoire »), le jeudi 22 février, de 16 h 45 à 19 h en présence de Jean-Claude Didelot (édition du Jubilé).

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Photo : Frédéric Aimard et Alexis Chevalier présentant leur projet à Florence Berthout, maire du Ve arrondissement de Paris.

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