Une génération Bataclan ?

par Gérard Leclerc

mercredi 18 novembre 2015

On entend parler ici où là d’une « génération Bataclan », à cause de la tragédie qui s’est produite dans ce lien dont le nom est déjà devenu un symbole. Nos confrères de Libération ont déjà beaucoup travaillé autour de ce symbole. Plus largement, le quartier où ont été perpétrés les attentats de vendredi est désigné à l’enseigne d’une zone urbaine « à la fois bourgeoise, progressiste et cosmopolite ». Les terroristes auraient semé la mort à dessein dans cette zone festive, où les jeunes, surtout, prennent du plaisir ensemble. Mais Libération va plus loin encore, en faisant du quartier agressé une sorte de modèle de convivialité, de mélange social et même de métissage accompli. Les assassins auraient donc choisi délibérément de porter la mort à ce modèle et à ce que Claude Bartolone a appelé aussi « un art de vivre ».

Il y a sans doute du vrai dans ce petit tableau sociologique, où le quotidien héritier de certains rêves soixante-huitards pense peut-être, avec quelque illusion, projeter ce qui lui reste d’utopie. Mais en même temps, on ne saurait trop souligner à quel point le tableau est restreint et comment il trahit la sociologie réelle de la jeunesse française d’aujourd’hui. Un excellent papier d’Alexandre Devecchio dans Le Figaro élargit considérablement les perspectives, en rappelant que les jeunes djihadistes venaient des banlieues, anciennement rouges, où l’intégration des populations immigrées est en panne et où l’extrémisme se nourrit de terribles frustrations. Il s’attarde aussi sur la jeunesse de la France dite périphérique, celle qui ressent d’autres frustrations. Cette partie-là de la jeunesse vote massivement Front national. Il faut donc se persuader que nous sommes en face d’une jeunesse fracturée par un grand malaise culturel et social.

La situation de guerre qui est la nôtre pourra-t-elle favoriser une réconciliation dans le cadre d’une mobilisation générale ? On peut et on doit le souhaiter. Mais cet espoir est encore fragile. Il faudra du temps, de la persévérance et de grands projets mobilisateurs pour donner un élan à une jeunesse réconciliée qui se reconnaîtrait dans un avenir commun. Il faudra dépasser la sociologie du Bataclan, pour ne retenir du symbole que la solidarité avec des victimes, qui sont nos parents, nos proches et de toute façon nos frères et sœurs par la compassion.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 18 novembre 2015.

Pour aller plus loin :

Messages

  • Lemmings en pétard ...

    "Ceux qui ne croient pas à l’existence des bobos peuvent consulter la triste liste des morts de vendredi dernier. Journaliste aux Inrocks, plasticien, manager de bar branché, diplômé d’études cinématographiques travaillant pour des agences artistiques, ancienne mannequin reconvertie dans la blogosphère, rédacteur concepteur chez Publicis, infographiste, designeuse, monteuse chez Canal +, vidéaste, réalisateur de films publicitaires, cadre de maisons de disques, responsable de communication pour des institutions culturelles, directeur artistique, éditrice, etc. Leurs assassins n’ont certes pas le même profil, ayant grandi à Courcouronnes ou dans la banlieue de Bruxelles, sans qualification pour la plupart. Il est probable qu’ils ne soupçonnaient pas l’existence de la majorité des métiers qu’exerçaient leurs victimes."
    (...)
    http://www.atlantico.fr/rdv/chroniques-pot-aux-roses/attaques-terroristes-paris-silence-bobos-serge-federbusch-2450199.html

  • « La situation de guerre qui est la nôtre pourra-t-elle favoriser une réconciliation »

    Nous serions chez les Britanniques, je répondrais oui avec assez peu d’hésitation.

    Nous sommes chez les Gaulois ! Depuis deux mille ans, tout est prétexte à querelles et fractures dans ce doux pays béni des dieux mais sous l’emprise des charmes maléfiques de fées diviseuses.

    L’irruption massive de “Sarrasins” aux mœurs étranges en plein milieu des tribus anciennes (qu’ils prétendent parfois déloger) n’est pas faite pour aider à une réconciliation générale.

    L’allégeance soumise des deux derniers chefs gaulois aux buveurs de cervoise tiède et aux Goths de l’est, est encore moins faite pour aider à un fonctionnement harmonieux...

    La France industrieuse et rurale, celle qui a permis en 14 un formidable sursaut national (en dépit des fractures générées par une troisième république violemment anticléricale) face à l’impérialisme allemand, n’est plus.

    Le pays industrieux a perdu toutes ses industries depuis un demi-siècle ; le monde rural est un désert ravagé par le chômage, les pesticides et le suicide endémique des rares agriculteurs ayant survécu à la grande purge technocratique ; les banquiers et les usuriers règnent en maîtres et ont racheté (pour quelques euros symboliques) les richesses nationales bradées par les serviteurs félons d’un Etat en décomposition.

    On ne peut pas dire que les conditions soient idylliques pour un redressement salvateur...

    Parler de "génération Bataclan" - dans la continuité de génération Charlie - est faire preuve d’une véritable incompréhension des racines réelles du problème ; c’est rester dans l’illusion d’un monde factice déconnecté des réalités dérangeantes

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