Un «  vivre ensemble  » à revoir

par Gérard Leclerc

lundi 4 avril 2016

L’expression «  vivre ensemble  » [1] fait partie d’une sorte de vocabulaire obligé de la bienséance. N’est-elle pas le mot d’ordre même de la civilité élémentaire ? Qui ne souhaite pour son pays, sa cité, son village ou son quartier, un climat de bienveillance et même de courtoisie qui rend l’existence heureuse et l’entraide une disposition agréable à tous ? Mais voilà ! Le martelage de l’expression est plutôt le symptôme d’un malaise, l’indice d’une inquiétude liée à un constat alarmant. Il s’agirait donc plutôt d’un souhait que d’une maxime innée de la conscience commune. Mais la gravité de certaines situations obligerait à briser la bienséance ainsi que Jacques Julliard vient de le faire dans une chronique du Figaro, qui risque de faire date.

«  Il faudra encore beaucoup de crimes et de souffrances pour qu’on admette que le “vivre ensemble”, cette expression inepte, indécente, derrière laquelle on camoufle l’apartheid des cultures, n’est qu’une blague, une blague sanglante.  » Diable ! C’est mettre les pieds dans le plat, comme on le dit communément, afin de donner un avertissement salutaire. Jacques Julliard n’a pas le goût de la provocation en soi. Son indignation est fondée sur de solides arguments, même si, trop souvent, on se cache la réalité, qu’il affirme crûment : « Les pays riches d’Europe et d’Amérique sont en train de devenir des mosaïques ethniques, tandis que les pays pauvres conservent pour l’essentiel leur identité.  » C’est le communautarisme qui s’instaure, avec pour conséquence la faculté laissée aux nouveaux venus de rester fidèles à leurs racines, tandis que les autochtones ont le sentiment d’être déracinés sur leur propre sol. Et lorsque s’y ajoute la détestation du pays d’accueil professée par l’islamisme, nous voyons se développer «  ce cocktail détonnant qui est en train de gagner toute l’Europe et que l’on appelle sommairement le populisme  ».

Jacques Julliard n’est nullement suspect de la xénophobie dont on accuse d’ordinaire ceux qui dénoncent le même phénomène. Il est d’ailleurs aux aguets à l’encontre des réactions dangereuses qu’il s’agit de prévenir. On ne peut réclamer des autres générosité et ouverture, si au préalable on ne reconnaît pas la réalité des choses avec la probité intellectuelle qui convient. Notre pape François, si militant en faveur des migrants en détresse, n’en vient pas moins de lancer son propre avertissement qui demande réflexion : «  Le phénomène migratoire pose donc un sérieux problème culturel, auquel on ne peut se dispenser de répondre.  »


[1Si l’on doit en croire le père Jean-François Six (page 263 de son Foucauld après Foucauld, Cerf, 2016), en 1961, Massignon, à propos des Touaregs, lui dit que la conception de Foucauld était de faire d’eux non plus des "sujets" comme disaient les colonisateurs, mais des "égaux" avec lesquels s’associer, établir un « vivre ensemble ».

Expression du Foucauld de 1914, du Massignon de 1961, anachronisme du père Six de 2016 ?

Messages

  • "Vivre" ensemble ?

    Habitat :

    Les gens qui ont connu Paris jusqu’après la guerre vous diront que chaque quartier était un village, et les immeubles un "mille-feuilles" social : commerces et concierge au rez-de-chaussée, bourgeois aux étages nobles, plus pauvres au-dessus et domestiques ou étudiants dans les chambres de bonne...Aujourd’hui, Paris est un homeland principalement de nantis sans enfants qui peuvent se payer ou louer les apparts...Les autres vivent la "déportation" quotidienne par RER ou métro entre leur lieu de travail et leur banlieue...

    Banlieue, parlons-en. Quand il n’y a pas continuité avec ce qui se passe à Paris dans la proche banlieue investie par les bourgeois fortunés, on trouve des lotissements "un pavillon-un jardin" qui sont des alignements de solitude ou des grands ensembles qui ne valent pas mieux. Il faut prendre la voiture pour tout. Les gens sont repliés derrière leur haie de tuyas. Comme rite dominical, c’est le caddy au supermarché (sortie couple) ou la course à pied les écouteurs sur les oreilles...

    2° Education : l’éducation nationale s’est effondrée sur elle-même, les privilégiés ont migré vers les filières d’excellence du jardin d’enfant à l’école normale supérieure, les autres font ce qu’ils peuvent pour résister au déclassement social à l’issue de leur scolarité débouchant sur le chômage pour une bonne partie de la jeunesse.

    3° Lieux de mixage social : on se frottait un peu à d’autres milieux que le sien sur les bancs de l’école publique et au service militaire. A présent, les gens, de la naissance à la mort, sont pratiquement lancés sur des voies parallèles et ne se croisent plus, pas même sur les autoroutes. Ni non plus dans le monde du travail qui lui aussi est de plus en plus ségrégué car c’est de moins en moins un monde d’usines et de plus en plus un monde de services.

    3° Société politique : Pierre Manent a fait le portrait d’une république en voie d’évidement culturelle qui est devenue un squat où chaque campe avec sa petite tente.

    4° Religion : il n’y a plus que les musulmans qui pèsent socialement par leur vie et leurs moeurs communautaires. Et ça finit par faire peur. Les catholiques sont devenus trop minoritaires pour que le rassemblement dominical soit un temps fort de la vie locale dans la cité.

    Alors, vivre ensemble quand on fait logement à part, école à part, travail à part, loisirs à part ? Ou plutôt vivre côte à côte la solitude de chacun qui fait que les vieux investissent tôt en vue de se ménager le concours des prestataires payants remplaçant la famille lorsqu’ils ne seront plus autonomes...?

    Si, il y a tout de même quelque chose qui subsiste et même prospère, c’est la vie associative qui a un bel avenir devant elle. C’est un signe encourageant que les gens n’ont pas du tout perdu le sens du lien social nourri de bénévolat. Dans ce domaine, les chrétiens aussi font preuve de dynamisme. C’est dans cette voie qu’il faudrait creuser.

    Comme on le voit, le "vivre ensemble" n’est pas seulement explosé par le phénomène de la contestation radicale islamiste qui n’est en réalité qu’un épisode secondaire. Le "vivre seul et pénard" qui fait que, d’ailleurs, de plus en plus de gens sont célibataires à un âge avancé est avant tout la crise d’une civilisation post-chrétienne, post-moderne, hédoniste, individualiste, soumises aux diktats des désirs de chacun qui sont en fait ceux du marché...

    Je crois qu’on a déjà assez bien posé le diagnostic. La question, c’est de trouver les bons remèdes. Les catholiques ne sont pas inactifs mais ils pourraient faire plus à cette fin.

  • En sachant gré à G. Leclerc de nous avoir donné l’occasion de réfléchir sur la question du "vivre ensemble" par l’article ci-dessus, et sans entrer dans les détails, un simple constat :

    Une dame âgée rencontrée chez des amis a raconté en peu de mots son expérience personnelle : arrivée avec son mari et ses enfants, il y a maintenant plus 45 ans, dans une commune - et non des moindres - à présent seule dans sa maison : il y a quelques semaines, elle avait oublié de rentrer sa poubelle jaune (celle recevant cartons et plastics), celle-ci est restée trois jours durant devant son portail sans que quiconque des voisins ou passants ne l’ait remarqué... Personne n’aurait remarqué ce fait, et cette dame aurait pu être retrouvée sans vie bien des jours, des semaines, ou des mois, dans sa maison entourée de voisins.

    Pour le "vivre ensemble", il serait peut-être utile, je n’en sais rien, de constater de tels exemples, avant d’aller plus loin... Autrement dit, revenir à un minimum d’humanité dans le quotidien pour pouvoir, par la suite, aller plus loin.

    En résumé : balayons d’abord devant chez nous et revenons à de simples petits gestes de "complicité humaine". Le reste n’en sera que plus facilité. L’exemple de cette dame âgée suffirait, peut-être, à éclairer nos consciences en peu de mots, simples, accessibles à tous et bien éloignés de tout exposé philosophique, philanthropique etc...

    Ouvrons plutôt les Evangiles : tout y est qui se passerait bien de toute grandiloquence ou autres "broderies" à motifs...

    MERCI.

    • Bien d’accord avec votre observation. L’approche de terrain et l’approche politique et sociale doive être conjuguées.

      Dans notre quartier de Bordeaux, c’est une soeur franciscaine qui, pendant des années, a fait le lien avec des personnes âgées isolées qu’elle visitait régulièrement et souvent plus d’une fois par semaine. On la voyait circuler régulièrement à bicyclette d’une rue à l’autre et d’un foyer à l’autre, et elle rendait aussi visite aux personnes du quartier hospitalisées.

      Il est sûr qu’on pourrait faire plus, sur le terrain tout proche, comme vous le mentionnez. Des associations s’activent déjà beaucoup avec des moyens humains pourtant limités (Saint-Vincent de Paul par exemple).

      Donc la situation n’est pas non plus désespérée.

      A propos, je tiens d’une source autorisée que, s’agissant de l’accueil des réfugiés syriens, aspect très actuel de la solidarité, les associations chrétiennes font un travail absolument remarquable, notamment à Lyon, sous l’impulsion du cardinal Barbarin dont on connait l’engagement pour les chrétiens d’Orient, et en Bretagne.

      Dommage que les médias ne s’intéressent au diocèse de Lyon qu’à propos d’autre chose...

    • Bel exemple que celui de cette sœur franciscaine dans un quartier de Bordeaux.

      Ici, chez nous, c’est aussi et surtout dans la famille qu’a été inculqué le souci de l’autre, la nécessité de le rejoindre, de lui téléphoner pour un brin de conversation, de lui rendre visite, de se montrer disponible pour l’aider à faire ses courses, parfois de l’inviter à la maison afin qu’il se sente "encore" intégré à la société au lien de s’en voir rejeté. La famille et, bien sûr, après, le relais pris par l’école qui, comme le disait un responsable : la première éducation se donne à la maison, l’école ne fait que continuer (à la soutenir).

      Quand on entend prononcer "nos valeurs" il faut savoir ce que cela suppose...

      Oui, d’abord la famille, ensuite l’école. Mais quand il n’y a plus de famille dans le vrai sens du terme, lorsque l’école en arrive à livrer à la société des élèves de 6ème qui ne savent ni lire ni écrire...Pourtant, des instituteurs et institutrices, des enseignants et des enseignantes qui pratiquent un véritable apostolat à travers l’instruction et l’éducation des enfants existent, ils sont prêts, ils donnent de leur temps, de leur expérience, de leur volonté d’accompagner les jeunes du mieux possible.

      Sans aller plus loin, il serait juste de se souvenir du temps où le prof’ laïc et le curé se rencontrant dans la rue, faisaient un bout de chemin ensemble en discutant amicalement... Ce fut un temps... Où le respect était une valeur.

      MERCI.

  • Eh oui, des élèves de 6e qui ne savent plus lire ni écrire.

    Parce que :
    1) on a interdit la méthode syllabique (les instits qui la pratiquaient encore se faisaient sabrer en inspection)
    2) puis on a interdit les manuels de lecture : il fallait travailler à partir de textes produits par les élèves, donc avec le peu de vocabulaire qui était le leur, "méthode" qui bien sûr, ne pouvait suivre une progression rigoureuse. Sans compter que le manuel soutenait la volonté de l’élève : c’est dur mais encore autant de pages et je saurai lire.

    Parallèlement, on a interdit les redoublements. Quand on sait qu’en plus, avec la méthode syllabique les meilleurs élèves savaient déchiffrer entre Noël et Pâques l’année du CP et qu’avec les nouvelles méthodes, c’est toujours entre Noël et Pâques, mais l’année du CE1, vous ne vous étonnerez plus que même les meilleurs enseignants n’arrivent pas à rattraper les élèves en cours de scolarité.

    • Ce complément d’information avec les détails pertinents qu’il contient manquait à ce thème de première importance.

      En peu de mots, Bernadette à mis à jour une grande partie du problème qui concerne notre société. Réfléchir sur ces quelques lignes ne serait que faire avancer dans cette perspective car il y va de l’avenir de nos sociétés, dites civilisées. Nos enfants et nos petits-enfants supposés être l’avenir, n’auraient-ils droit à plus de respect, à plus d’attention ?...

      Sans avoir rien à ajouter qui serait superflu.

      MERCI.

    • Cette question n’est pas la plus difficile en fait et a une solution : l’autonomie pédagogique des établissements.

      J’en connais un (catholique) qui a parmi les meilleurs résultats en apprentissage de la lecture, et ce n’est pas la méthode globale "bête et méchante" qu’on y pratique...Ca se sait et l’établissement est très demandé...

      Les bons résultats obtenus par les bonnes équipes pédagogiques finiront par éliminer les mauvais résultats obtenus par les mauvais pédagogues pourvu qu’on redonne leur liberté aux enseignants et aussi la liberté aux parents de choisir leur école et que les dirigeants d’établissement et professeurs soient jugés à leurs résultats avec élimination des plus mauvais (il faudra y venir).

      Ce qui est en revanche nettement plus difficile, c’est d’éviter que l’excellence ne profite qu’à certains milieux, par ségrégation. Cela suppose une mixité dans les classes, à dose opérationnelle (je veux dire par là qu’on coule une classe si on y met une proportion trop importante d’enfants en difficulté).

      Or, la carte scolaire, plaquée sur une ségrégation déjà forte des habitats, amplifie les inégalités sauf pour ceux qui savent trouver les moyens d’y échapper (notamment les enfants de profs...).

      Les Américains ont imposé le busing pour permettre aux enfants noirs d’accéder à de bonnes écoles. Ca a fait pas mal de vagues...

      Il y a des coins de nos agglomérations où il faudrait que ce soit l’instituteur qui se déplace avec une classe sur roues pour permettre aux enfants d’être vraiment scolarisés (j’ai à l’esprit la situation des gosses de cités dans les quartiers nord de Marseille - familles de gitans- qui ne vont pratiquement pas à l’école).

      Mais il est vrai également que les familles bourgeoises même catholiques préfèrent "l’entre-soi" protégé pour le milieu scolaire de leurs enfants...Ca explique d’ailleurs le succès des écoles hors contrat, avec le risque du ghetto social et culturel.

      On voit que la réponse au problème posé n’est pas simple. Là encore, le cloisonnement social et géographique est un obstacle majeur à la solidarité nationale. Mais il y a des écoles cathos qui y parviennent, y compris en accueillant (dans une proportion raisonnable pour ne pas dénaturer le projet pédagogique) des enfants musulmans.

      Dans tous les cas, il faut déverrouiller l’éducation nationale qui n’est plus du tout adaptée à la complexité actuelle en redonnant tout son sens à la subsidiarité. Le ministère de l’éducation nationale était une nécessité sous la 3ème république (instruction publique). C’est une aberration aujourd’hui.

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