Un magistère au risque de sa possible caricature «  bergoglienne  »

par le P. Jean-Miguel GARRIGUES

mardi 1er novembre 2016

Chaque pontificat a ses zelanti qui, par enthousiasme sin­cère, quand ce n’est pas par réflexe courtisan, poussent à l’extrême les orientations doctrinales et pastorales du pape, au point de rapidement les caricaturer en slogans simplistes et outranciers. De son côté, le pape apprécie le plus souvent cet enthousiasme mobilisateur et ne voit pas tout de suite le tort que font à son ministère ceux qui extrapolent de manière exorbitante ses intuitions. Cet «  effet pervers  » peut d’ailleurs être constaté autour de tous ceux qui ont un pouvoir. Chez les papes, qui exercent une autorité sacrée, il brouille parfois leur magistère.

Les dérives dommageables que leurs zelanti ont fait subir aux pontificats précédents sont désormais sous les yeux des observateurs attentifs. À partir des magnifiques idées-forces de saint Jean-Paul II, les zelanti de son pontificat ont enthousiasmé la «  génération JMJ  » avec une morale sexuelle, conjugale et familiale idéalisée à l’extrême, au point de parasiter parfois le grand élan spirituel et missionnaire de cette «  génération Jean-Paul II  » par des dérives formalistes, élitistes voire «  pharisiennes  », comme on l’a vu dans nombre de communautés nouvelles. Par la suite, la sensibilité baroque de Benoît XVI et son souci, en lui-même excellent, de s’insérer dans la continuité de la Tradition vivante, exorbités par de nouveaux zelanti, allaient ranimer dans l’Église un traditionalisme frileux et un intégrisme soupçonneux rêvant de refermer la parenthèse de Vatican II.

Chaque nouveau pontificat corrige les «  effets pervers  » des précédents et celui du pape François ne manque pas de le faire. En particulier, à la suite des deux derniers synodes romains, il a montré dans son exhortation apostolique Amoris laetitia la volonté, à la fois réaliste et miséricordieuse, de dégager la magnifique doctrine du couple proposée par saint Jean-Paul II d’une extrapolation idéaliste et maximaliste, qui risquait de conduire certains vers le mirage d’une «  Église de purs  », si différente de la «  nasse mêlée  » de la parabole évangélique. Je suis convaincu que, dans le cas de personnes vivant en situation objectivement irrégulière, le pape a été assisté par l’Esprit Saint en ne procédant pas par mode de normes, ni même d’exceptions à la norme, mais par le biais d’un discernement pastoral miséricordieux sur l’exercice de l’acte libre par des personnes subissant aujourd’hui lourdement des conditionnements négatifs de divers ordres. Ce faisant, le pape reconnaissait l’authenticité d’une longue tradition théologique et pastorale de prise en compte du sujet, que les zelanti de saint Jean-Paul II avaient cru pouvoir disqualifier à jamais au nom de Veritatis splendor et des actes intrinsèquement mauvais. À la suite du Catéchisme de l’Église catholique, le pape François a rendu ses droits à une authentique morale d’acquisition progressive des vertus, délivrant ainsi les catholiques du danger d’un formalisme kantien du permis et du défendu plaqué de manière «  géométrique  » sur leur agir humain.

Sur la base de cette adhésion totale et sincère au magistère authentique du pape François, que j’ai défendu et continuerai à défendre comme théologien, qu’il me soit permis de formuler néanmoins mon inquiétude de voir encore une fois se développer, cette fois-ci chez les zelanti «  bergogliens  » du nouveau pontificat, une extrapolation exorbitée des intentions du pape, utilisant au besoin certains de ses propos impromptus voire primesautiers, extrapolation qui risque en contrecoup de brouiller son magistère. Une chose est, comme le fait Amoris laetitia en se référant sans cesse au magistère antérieur, d’apporter à la doctrine objective du mariage le précieux complément du discernement des actes posés par le sujet. Une tout autre chose est de prétendre que la question de savoir si les divorcés remariés ont accès aux sacrements ou non pourrait bien ne plus avoir aucun sens, dans la mesure où elle renvoie à l’idée obsolète d’une règle générale applicable à tous les cas, en positif ou négatif. Il me semble redoutablement faux en particulier d’affirmer que le pape a démantelé cette logique en la remplaçant par le discernement face à des situations qui sont trop différentes pour relever d’une norme générale. N’est-ce pas revenir à cette «  morale de situation  », tellement en vogue dans les années 1970, dans laquelle les circonstances, qui sont un des éléments conditionnant la moralité de l’acte, en deviennent le critère déterminant ? De même, autant il est juste de prendre en considération la façon dont nous sommes rejoints hic et nunc par Dieu qui nous parle, autant il me semble abusif d’opposer ce discernement existentiel et historique de la Parole de Dieu dans nos vies à une doctrine catholique objective et universelle, dans laquelle on ne veut plus voir qu’un vain «  jeu logique  » d’énoncés à coordonner dans l’abstrait à partir d’un Dieu notionnel et d’un corps d’affirmations qui en découle.

L’on voit apparaître de nouveau aujourd’hui, au nom d’une extrapolation «  bergoglienne  », l’herméneutique de rupture et de table rase qui a gravement caricaturé l’interprétation de Vatican II dans bien des milieux d’Église pendant deux décennies. Or le magistère catholique a un développement «  homogène  » et ce qui s’avère postérieurement trop dis­parate ne tient pas dans la durée et risque même souvent de provoquer une réaction inverse. Et les intentions du pape François sont trop authentiquement évangéliques pour que l’on se résigne à risquer de les voir réduites, faute d’une durable inscription doctrinale et équilibrée, à une parenthèse purement événementielle, atypique et éphémère, vite refermée. C’est normalement la tâche de la Congrégation pour la Doctrine de la foi : non pas de prétendre recadrer le pape, mais de l’aider à formuler de manière durable et homogène ses intentions les plus profondes. L’Église a besoin de sa collaboration effective, à la fois confiante et adroite, avec le successeur de Pierre.

Pour aller plus loin :

Messages

  • On peut comprendre le souci d’équilibre du Révérend Père Jean-Michel Garrigues de dégager le papes de leurs « zélanti » abusifs que ce soit pour Jean-Paul Il ou de . Benoit XVI et maintenant de François !
    En fait le R.P Jean-Miguel Garrigues se livre à une en critique à peine voilé des précédents pontificats et une offre de service à François
    Revenons à Jean- Paul II : Accusé avec « Veritas Splendor « d’avoir ouvert ( inconsciemment la voie à une formulation de « Zélanti » formaliste et à un pharisaïsme de la morale sexuelle , s’accrochant à un Église de purs », et cerise sur le gâteau à « un formalisme kantien du permis et du défendu plaqué de manière géométrique sur l’agir humain. »
    La tradition de Miséricorde de l’Eglise n’exclut pas la Vérité, même si ce nes ont pas les personnes, mais les comportements qui ont jugés . Je confesse que si personnellement j’ai trébuché dans ce domaine de la morale sexuelle, je ne suis jamais senti exclu de l’Eglise surtout par sa frange la plus traditionnelle, qui est diverse.
    Maintenant je suis reconnaissant à tous ceux qui transmettent et valorisent la rencontre de l’homme avec la femme, cette rencontre, et qui engage, à l’accueil à la vie et je me réjouis de voir des couples la pratiquer , sans une once d pharisaïsme. Fabrice Hadjadj est il pharisien, lui qui a parlé pendant ces deux derniers jours dans les églises avoisinantes de Vézelay s aux scouts d’Europe de cette rencontre du couple, du sens à lui donner et implicitement sans kantisme et tutti quanti il a mis en perspective cette ’exigence d e l’amour conjugal à construire, sans avoir besoin de nommer les destructeurs bien connus à l’œuvre aujourd’hui
    . « La vérité nous libère, » elle est aussi une charité pour nous aussi les perclus de cette morale, elle nous rend humbles bien sûr vis à vis de situations qu’aujourd’hui nous connaissons souvent chez nos enfants ou chez nous.
    Maintenant Benoit XVI ; pape lumineux, qualifié de « baroque » par le Père Garrigues ( est ce une allusion aux églises baroques de sa Bavière ou une critique acerbe de son refus du relativisme ? ) aurait lui ré-ouvert la voie à des « Zélanti « voulant ranimer un traditionalisme frileux un intégrismes soupçonneux et refermer la parenthèse de Vatican II « Connaissant un peu les divers milieux traditionnels, raillés ou non à Rome j’observe qu’ils ont souvent uen grande écoute, qu’on ne peut douter de la sincérité de leur foi , et de leur blessure de la voir caricaturée, méprisée , relégués et exclue par bien des Clercs . Relisons « Dieu est Dieu , nom de Dieu » de Maurice Clavel, lecture que je conseille au R .P Garrigues ;
    Mais là aussi où est s’est manifesté le pharisaïsme ?
    . Par ceux partisans des réformes, qui les ont exclu de leur Miséricorde, eux qui peinaient dans la nuit ou par ceux qui parfois par des formules maladroites ont durci leur opposition,- oubliant avec les réformateurs, la parole l’Evangile sur la diversité des demeures ? Certes, la réponse n’est pas simple, elle nous fouille, mais ce que je sais, c’est quand Benoit XVI a voulu cautériser la plaie, il s’est heurté à une sourde opposition pharisienne-celle là- de nombreux clercs de l’Église en Europe et à un sabotage orchestré en sous main avec l’aide de clercs hostiles à cette démarche et d’un prélat anglais allumé , dont on a soigneusement enregistré ses provocations jusqu’au jour J . ;
    Sur ce problème des sensibilités meurtries et heurtées même Pirandello devrait avoir droit de cité chez les théologiens : Sa pièce « Chacun sa Vérité » n’ouvre pas la voie au relativisme, mais nous suggère de faire preuve d’humilité, vertu que même les non chrétiens peuvent pratiquer.…..

    Maintenant n’étant pas théologien je laisse au Père Garrigues le soin de traduire les bonnes intentions ou intuitions du Pape François sur l’acquisition progressive des vertus « dans »une inscription doctrinale et équilibrée » selon ses termes.
    Mais la discussion continue ou le débat reste ouvert. ’

    • ce qui vient d’être dit me paraît justifiable.le pape François veut nous inviter à laisser Dieu être Dieu en chacun, dans chaque histoire et dans chaque situation humaine. d’où le principe de l’humilité et de la vérité et de la charité pour mieux accueillir Dieu en nous. tout es dit quand on humanisé nos paroles et nos actions et nos structures. sans humanisation pas de divinisation.ces le principe qui guide le pape et sa mission

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