Un apôtre des temps modernes

par Gérard Leclerc

jeudi 12 septembre 2013

Frédéric Ozanam (1813-1853) est une des figures les plus marquantes du catholicisme français au XIXe siècle. Béatifié par Jean-Paul II, durant les JMJ de Paris en 1997, il est désormais plus qu’une référence historique, un exemple et un intercesseur. C’était un motif de plus pour qu’un historien lui consacre une biographie digne de lui.

Gérard Cholvy, particulièrement qualifié pour un tel labeur, avait publié en 2003 ce qui est désormais le livre de référence : Frédéric Ozanam. L’engagement d’un intellectuel catholique au XIXe siècle, chez Fayard. À l’occasion du deuxième centenaire de la naissance du bienheureux, il nous offre une synthèse plus accessible après ce maître ouvrage. Il faut la recommander à ceux qui se préoccupent particulièrement du destin du catholicisme au lendemain de la tourmente de la Révolution française ainsi qu’à ses controverses internes, qui anticipent souvent nos problématiques actuelles. Gérard Cholvy a trouvé la juste expression pour caractériser la vocation de cet intellectuel brillant, de cet universitaire au talent incontesté, de cet apôtre de la charité : «  Le christianisme a besoin de passeurs.  »

Certes ! À chaque époque correspond une forme de génie apte à illustrer et incarner le message de l’Évangile, en répondant à des difficultés nouvelles, à des sollicitations commandées par les configurations spécifique du temps. Pour un jeune catholique fervent de cette période, le défi se nomme incroyance et anticléricalisme. On aurait grand tort de penser que la France a facilement assimilé la rupture de la déchristianisation révolutionnaire. Celle-ci est enracinée dans l’antichristianisme des Lumières. Dans les établissements scolaires de la Restauration, les catholiques pratiquants sont l’infime minorité (sans doute plus encore qu’aujourd’hui). L’Église qui va se reconstituer au XIXe siècle se trouve face à une tâche gigantesque qu’elle va assumer, ce qu’on oublie trop souvent, de façon extraordinaire. Il est habituel de mépriser ce XIXe siècle chrétien, auquel on associe les griefs les plus durs, notamment celui de la perte des milieux populaires, ce qui est d’ailleurs faux en grande partie. On oublie que c’est l’Église de France qui, en reconstituant ses propres forces, va entreprendre une aventure missionnaire qui est à l’origine de l’expansion actuelle du catholicisme en Afrique et en Asie.

Ce n’est pas que ce «  revival  » religieux soit sans défaut ! On peut en analyser les sérieuses défaillances, notamment dans l’ordre théologique. La France n’a pas eu son Newman comme l’Angleterre ou son école de Tübingen comme l’Allemagne. Ses figures de proue sont imprégnées du climat romantique que Chateaubriand a créé et répandu à partir de son Génie du christianisme, avec ses qualités mais aussi ses énormes carences. Au vicomte, il convient d’ajouter, selon le conseil sagace de Sainte-Beuve, de Maistre, Lamennais et Lacordaire…

C’est incontestablement de Lacordaire qu’Ozanam sera le plus proche, lié d’amitié avec le prédicateur dont le rayonnement est immense. Il me semble toutefois, à lire Gérard Cholvy, qu’il y a chez lui une remarquable différence, qui se rapporte à sa rigueur intellectuelle, à son érudition scientifique, à son sens aigu d’une dialectique bien ajustée, modérée, si l’on veut, au sens d’une juste défiance à l’égard des polémiques empoisonnées. À la défiance et à l’incroyance il oppose ses armes rationnelles, sa connaissance précise de l’histoire du christianisme, sans renoncer toutefois à l’éloquence pénétrée qui lui vaut l’admiration, souvent enthousiaste, de ses auditoires de la Sorbonne. Son attachement profond au Moyen Âge, en accord avec la sensibilité romantique, ne l’incline pas à une apologétique unilatérale. Cependant, en tout il sait faire jaillir l’originalité de l’Incarnation de l’Évangile. Ainsi établit-il une relation continue entre le passé qu’il problématise au mieux et l’actualité d’une Église qui doit se reconstruire dans un tout autre environnement et en réponse aux oppositions violentes de ses ennemis.

Gérard Cholvy met bien en évidence la conviction qu’Ozanam partage avec Chateaubriand, Lacordaire et Montalembert : la cause de la liberté est celle même du christianisme. C’est elle qui enflammera le printemps des peuples de 1848, où il se reconnaîtra pleinement. Pourtant, son itinéraire politique n’est pas si simple que cela, il est lié aux incertitudes de la France, qui est allée de régime en régime, à la suite du fiasco de la Révolution et de l’impasse de l’épopée impériale. Le jeune Ozanam n’était nullement hostile à la monarchie restaurée et il a mal vécu le renversement de Charles X. Sa sensibilité va se modifier au cours de la monarchie de Juillet, et il n’éprouvera nul regret de la chute de Louis-Philippe. Il est vrai qu’entre les deux événements, les esprits ont considérablement évolué et que l’antichristianisme manifeste de 1830 n’apparaît plus en 1848. Le catholique militant est d’autant plus mûr pour adhérer à la Seconde République qu’il est persuadé qu’elle est porteuse d’un espoir en faveur du prolétariat et contre le scandale de la misère. Cependant, la réalité va rattraper durement la sincérité de l’apôtre. Doit-on parler, à la manière de Malraux, d’illusion lyrique ? Montalembert, lui, s’est montré plus méfiant et a reproché à son ami de trop associer christianisme et démocratie, comme on associait autrefois la cause légitimiste à l’Église.

Le sujet réclamerait une sérieuse élucidation. D’évidence, les catholiques sont divisés et les joutes sont rudes entre eux. Il y a le parti de Veuillot et de son quotidien L’Univers, farouchement opposé au libéralisme. Il y a Ozanam qui se veut libéral et qui, avec ses amis, dénonce cet intransigeantisme qui risque de ramener aux affrontements du début du siècle. N’est-ce pas parce que l’Église est devenue plus libre à l’égard du passé que l’antichristianisme a été désarmé ? La guerre menée par Veuillot risque de faire des dégâts. Gérard Cholvy cite à ce propos un article d’Ozanam, parfaitement clair sur sa ligne de conduite et sur les griefs qu’il adresse à son contradicteur : «  Une école se propose non de réconcilier, mais d’humilier la raison humaine : elle aime, elle cherche, elle érige en articles de foi les thèses les plus contestables pourvu qu’elles soient impopulaires, pourvu qu’elles froissent l’esprit modéré ; au lieu de toucher les incroyants, elle ne réussit qu’à irriter les passions des croyants […] à faire la joie des protestants et des rationalistes. L’autre école, inaugurée par Le génie du christianisme […] a cru plus sage de travailler à rétablir l’antique alliance de la raison et de la foi ; de traiter avec douceur les esprits égarés.  »

C’est vraiment l’âme profonde de l’apôtre qui s’exprime ainsi. Mais la rude réplique de Veuillot est-elle à rejeter sans plus d’examen ? Sûrement pas, car la liberté, au sens où la défend le fondateur des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, est d’un éther trop pur pour supporter l’affrontement des systèmes qui ont de l’homme et de son existence des conceptions très opposées. Non, il n’est pas vrai que le libre examen, livré à toutes les corrosions des idéologies, ne profite qu’à l’expansion de la vérité. En revanche, il est sûr que l’ère démocratique a assuré la primauté de l’expression des idées à l’encontre des rapports de force. Impossible d’échapper à cet horizon dont le risque est «  la dictature du relativisme  » et ses conséquences très visibles en notre bel aujourd’hui. Mais nous savons qu’Ozanam serait inflexible face à ce relativisme et qu’il poursuivrait, jusqu’à l’héroïsme, le combat de la charité.

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Gérard Cholvy, Frédéric Ozanam, Artège, 320 p., 19 €.

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