propos recueillis par Frédéric Aimard

Tugdual Derville : Le temps de la réflexion

mercredi 8 juin 2016

Quel est l’objectif de votre essai ?

Avec Le temps de l’Homme, j’encourage chacun à se mobiliser de façon décomplexée pour l’avenir de notre société, par un retour au réel, c’est-à-dire aux fondamentaux anthropologiques qui définissent l’Homme. Sans rester des spectateurs passifs, fascinés ou désenchantés, de l’artifice politico-médiatique.

L’artifice ?

Je veux parler tant du spectacle médiatique superficiel que du jeu, trop souvent vain aussi, de la politique partisane. En se renvoyant la balle, ces mondes fonctionnent comme des mirages hypnotiques… Mais aussi comme des accélérateurs de l’effondrement libertaire. La vraie vie n’est pas là. L’avenir non plus. Trop d’énergie vitale est dilapidée dans ces systèmes déconnectés du réel.

Où serait la vraie vie ?

Dans l’humus de la société. Dans nos initiatives, nos entreprises, nos relations, dans notre proximité. Je suis frappé du nombre de personnes qui contribuent vaillamment à construire, pacifier, adoucir le monde, sans même se rendre compte qu’elles sont les véritables acteurs de la vie politique et sociale de notre pays. Il est temps pour elles de se libérer et d’assumer leurs belles missions. Temps qu’elles comprennent leur force et la démultiplient en se reliant… À nous de faire l’histoire.


Pourriez-vous donner quelques exemples ?

Je constate un extraordinaire foisonnement créatif dans tous les domaines : initiatives humanitaires, sociales, culturelles, création d’écoles, lancement de publications, etc. L’Université de la vie 2016 d’Alliance VITA a donné la parole, dans toute la France, à des dizaines de fondateurs ou acteurs d’œuvres sociales ou humanitaires récentes qui sont à la pointe de l’innovation sociale, auprès des personnes de la rue, des familles endeuillées, des femmes enceintes, des couples, des patients cérébro-lésés, des personnes âgées… Chacune est enracinée dans l’anthropologie du don et de la vulnérabilité qui est le propre de l’écologie humaine. Les pouvoirs publics sont d’ailleurs presque forcés de les reconnaître et de les soutenir.

Le soutien étatique n’est-il pas dangereux pour leur liberté ?

Si, surtout à partir du moment où ce soutien devient totalement irremplaçable. Tout le processus d’institutionnalisation des innovations sociales le montre : elles naissent toujours à la marge, hors système, mais peuvent être récupérées par le pouvoir et s’affadir, surtout en France, sous les coups de boutoirs de la technocratie, qui est, par essence, sécuritaire. Le pouvoir politique, en aidant, tend à dominer et contrôler, au risque d’étouffer les œuvres qui en deviennent dépendantes.

Comment risquent-elles d’être étouffées ?

L’autocensure des innovateurs est le premier signe de leur perte de liberté. On le voit pour l’école «  libre  », précieuse mais toujours tentée de s’inféoder au pouvoir en place, par soumission mondaine, naïveté ou peur de perdre. Toute institution qui s’installe risque aussi de bloquer les velléités d’innovation à sa marge. Mais la puissance de la vie est toujours plus forte que la réaction sclérosée… Quand le centre de notre réalité politique et sociale se fossilise, la créativité est à la périphérie. C’est par les marges que se renouvelle la culture.

Vous n’êtes pas tendre avec les politiques…

J’ai une très grande estime pour ceux qui se jettent dans ce bain-là, en assumant de lourdes responsabilités. Je pense notamment à l’engagement politique local, qui est une école de réalisme. Les quelques parlementaires qui résistent à la déconstruction libertaire font mon admiration… Mais nous devons être conscients que nous avons la vie politique qui correspond à notre culture, et que c’est à nous de contribuer à son changement, sans espérer qu’il advienne par le haut. Le système actuel ne le permet pas…

Que lui reprochez-vous ?

Dans notre monde politique, le rapport à la vérité est biaisé par le court terme. Les staffs finissent par fonctionner comme une entreprise commerciale dont le leader serait considéré comme le produit à écouler au forceps, dans des niches à conquérir fugacement, sans craindre le double langage… Le flou, les promesses éphémères et le mépris du peuple – qui le perçoit bien, avec son bon sens – sont constitutifs de cet univers. Avec tout le respect que j’ai pour l’engagement politique, quand il est fondé sur de solides convictions et motivé par le sens du service, je suggère surtout de renoncer à l’attente éperdue du leader providentiel, qui est, d’ailleurs, une compulsion typiquement française…

Votre chapitre sur la France est pourtant optimiste…

Résolument. C’est à dessein que je privilégie le regard positif à la déploration. J’observe un glissement vers la virulence, les anathèmes, les repliements qui «  clivent  » au lieu de relier, même entre personnes proches. Ce serait un comble que ceux qui sont appelés à porter l’espérance au monde s’enferment dans le pessimisme… Préfèrons constater qu’il y a, dans l’âme française qui se réveille depuis quelques années, un sursaut à la fois explicable, prometteur et mystérieux. Je ne crains pas d’y voir une marque de la providence, comme le fait Pierre Manent.

Comment s’exprime cette âme ?

Avec ses profondes racines, notre pays est, par essence, tourné vers l’universel, à l’image de son rayonnement culturel. C’est aussi le pays où la personne prime encore sur l’argent : presque inexistante chez plusieurs de nos voisins européens, la résistance française à la marchandisation des corps, à la gestation pour autrui, émane de groupes appartenant à toutes les sensibilités politiques… C’est l’exception bioéthique française.

Pourtant la situation de la France ne laisse pas d’inquiéter…

2015 a été l’année d’un choc qui rend tout incertain et possible, tout en corroborant notre alerte : une société vidée de sa substance culturelle ne peut résister. Car nous savons aussi que c’est la France qui est le pays des plus virulents et talentueux «  déconstructeurs  ». J’en dresse le panthéon ; ils sont mondialement connus. Leurs disciples n’en finissent pas de poursuivre leur œuvre de démolition.

La salutaire révolte anthropologique qui s’est levée depuis trois ans s’explique aussi par la résilience soudaine contre leurs abus, au moment où ils s’attaquent au fondement le plus précieux de la société humaine : l’altérité sexuelle, cette parité originelle, concrète et symbolique, dont nous sommes tous issus.

Votre alerte va plus loin que celle qui a fait surgir le mouvement de résistance à la loi Taubira…

Lorsque, le 13 janvier 2013, j’ai évoqué l’écologie humaine comme synthèse de notre élan et de nos convictions, j’avais en perspective la menace du transhumanisme : l’effacement de la distinction père-mère ouvre un boulevard à ce fantasme d’un homme illimité, auto-engendré.

Le grand mérite de la loi Taubira c’est d’avoir réveillé les consciences. Alors que certains se désolent encore de ce qu’ils croient être une défaite législative, sans voir que la loi votée n’est pas celle que voulaient ses promoteurs, je préfère saluer notre victoire culturelle, celle que reconnaît honnêtement le sociologue de gauche Gaël Brustier, qui a agacé quelques-uns de ses lecteurs en évoquant un «  Mai 68 conservateur  ».

Nous n’avons pas fini d’engranger, au service de l’homme, les bénéfices de cette victoire, à condition de ne pas renoncer à agir, mais aussi de passer de l’indignation à la construction… De nombreuses personnes se sont mises en marche en ce sens, qui, souvent, n’avaient jamais eu d’autres engagements militants au préalable.

On a pourtant l’impression que c’est comme un soufflé qui serait retombé ?

Tout mouvement social connaît cette phase. Il ne faut pas entretenir de nostalgie… Ce qui a émergé par surprise venait de loin mais surtout continue de produire des fruits magnifiques. Je l’explique dans mon livre avec l’allégorie du mycélium… L’énergie s’est disséminée, elle féconde la société partout. Je rencontre chaque semaine des personnes dont l’existence a changé grâce au mouvement social : ils ont pris des orientations de vie «  à hauteur d’homme  » épanouissantes et prometteuses. La révolution de l’écologie humaine est en marche…

Vous parlez des plus jeunes ?

Oui, mais pas seulement. Toute une génération qui avait «  survécu  » à la destruction anthropologique s’est engagée avec fougue — et parfois impatience — au service du bien commun. Les initiatives les plus prometteuses sont toutefois celles qui récusent la ségrégation générationnelle. Le jeunisme radical est aussi contestable que la gérontocratie déconnectée et que… l’absolutisme féministe ! Relier, transmettre, s’entraider, voilà qui construit une société équilibrée. J’ajoute que la jeunesse est éphémère, plus que l’âge mûr qui dure quelques dizaines d’années, d’autant plus que les technologies accélèrent le vieillissement et le «  turn over  » générationnel. Les générations se succèdent sans se ressembler : voilà pourquoi elles ont tout intérêt à travailler ensemble.

Comment faire ?

Il faut laisser les jeunes prendre toute leur place, sans les idolâtrer, ni les ghettoïser. C’est la gouvernance des mouvements — trop souvent négligée — qui doit permettre de concilier permanence et renouvellement. Ainsi, par exemple, pour le mouvement Alliance VITA dont je suis l’un des animateurs, les «  VITA jeunes  », qui se développent beaucoup depuis trois ans, ont une vie propre, adaptée à leurs talents et à leur énergie, mais participent pleinement à la vie de notre association. Ils in­novent notamment en ancrant leur action dans une dynamique humanitaire et dans un surcroît de formation.

Où en est le Courant pour une écologie humaine ?

Je suis personnellement émerveillé de ce qui s’est mis en marche au sein du Courant pour une écologie humaine, avec Pierre-Yves Gomez et Gilles Hériard Dubreuil. Notre travail, en profondeur, sur les «  communs  », pendant cette année 2015-2016 [NDLR, Fabrice de Chanceuil en a brièvement rendu compte la semaine dernière dans le n° 3495 de France Catholique, en page 25], qui se poursuivra par un second cycle dès septembre 2016, nous a aidés à relier tous les domaines dans une même perspective «  tout l’homme et tous les hommes  ». C’est la seule boussole qui permette de construire l’avenir de l’humanité.

Vous la dites menacée ; vous parlez d’un défi monumental…

Les idéologies dominatrices menacent désormais l’humanité dans son essence même. Nous risquons l’autodestruction par la convergence de l’eugénisme, du scientisme, du matérialisme, de l’individualisme, du transhumanisme, du féminisme du genre, de l’antispécisme… En réglant leurs comptes avec leurs propres histoires personnelles, leurs promoteurs nous mettent tous en danger…

Quelles sont leurs cibles ?

Dans la première partie de mon livre, j’en explicite trois : la maternité corporelle (ou la gestation maternelle), l’écosystème familial et le «  sexus  », c’est-à-dire le partage de l’humanité, à parts égales, entre les deux sexes… Il s’agit de murs protecteurs dont je montre qu’ils tiennent, supportent, génèrent toute la société. Face à ceux qui tentent de les démonter en prétextant que ce ne sont que des constructions culturelles, il est bon de se souvenir que chacune de nos histoires personnelles a bénéficié de l’hébergement hospitalier dans le corps d’une femme, puis de l’accueil dans une cellule familiale — d’origine ou de remplacement — et, par ailleurs, de la parité originelle homme-femme à la source de tout engendrement.

Sont-ils le cœur de l’écologie humaine ?

L’écologie humaine embrasse toutes les activités de l’homme ; ce sont nos fondements anthropologiques : ils dessinent en effet une société où l’on se donne les uns aux autres et où l’on prend soin les uns des autres. C’est au sein de ces écosystèmes parentaux, maternels et familiaux que sont assouvis nos besoins vitaux — y compris d’amour. L’occulter relève du négationnisme anthropologique. Au moment où la science met le doigt sur la vie, avec la capacité de bouleverser jusqu’à l’écosystème génétique qui constitue notre patrimoine commun (je pense à l’application à l’embryon du «  ciseau génétique  » CRISPR-Cas9), reconnaître ces fondamentaux est le seul moyen d’éviter l’autodestruction.

Comment s’opérerait cette autodestruction ?

Par un phénomène d’emballement mimétique vers ce processus d’exclusion du bouc émissaire que décrit René Girard. Il serait poussé à l’extrême : jusqu’à l’exclusion de l’homme par l’homme. À force de récuser les trois limites qui encadrent toute vie humaine (le corps sexué, le temps continu et la mort ultime) les déconstructeurs alimentent les frustrations. En s’appuyant sur les indéniables progrès des biotechnologies, ils nous poussent à nous rebeller contre notre condition humaine, à mépriser notre fragilité, à rêver de toute-puissance, à imaginer échapper à nous-mêmes. Pour «  libérer  » l’homme de sa condition qu’ils estiment asservie à la nature, ils vont jusqu’à prôner notre dénaturation… Il faudrait quitter le carcan du corps mortel. Jamais le grand fantasme prométhéen n’a à ce point flirté avec l’abîme.

Risquent-ils d’aboutir ?

Nous devons davantage craindre les dégâts collatéraux de ce fantasme (avec leurs victimes humaines) que son aboutissement. Adeptes du matérialisme absolu, les déconstructeurs croient à la génération spontanée de la vie. Ils pensent qu’elle naît de la matière, et qu’il leur suffit de trouver sa clé pour devenir enfin ce Dieu qui, par ailleurs, n’existe pas à leurs yeux. La perspective de robots pensants, dotés d’émotions voire de libre arbitre ne les gêne pas, car ils considèrent que l’homme n’est qu’une une machine, certes sophistiquée, que les ordinateurs doivent imiter avant de la supplanter, grâce à la fusion des nanotechnologies, des neurosciences et de la biochimie.
Leur prophétie scientiste repose sur la caricature simplificatrice de l’homme, ce que le pape Benoît XVI appelait le réductionnisme neurologique (l’idée que l’homme se résume à son cerveau)… Comme s’il ne se passait rien d’essentiel dans les entrailles ! Ils ne perçoivent ni la complexité de l’homme, ni le mystère de sa liberté.

Comment procèdent-ils pour faire avaler leur rêve ?

Ils utilisent nos souffrances, nos peines, nos maladies, notre aversion pour la mort… C’est finalement nos plus belles pulsions de vie qu’ils manipulent et détournent. Le mal agit toujours en parasite du bien. C’est ce piège qu’il faut déjouer. Je montre à quel point le glissement entre réparation et augmentation peut être insidieux, dès lors que les personnes handicapées sont utilisées en alibis, voire en cobayes, par ceux qui estiment qu’il aurait mieux valu qu’elles ne fussent pas nées.

Vous parlez d’un nouveau totalitarisme…

Il faut prendre conscience que la promesse de l’homme transgénique est totalitaire, tant pour les pauvres, qu’elle exclurait, que pour les plus riches, qu’elle avilirait dans la compulsion technicienne.

Les scientistes récusent toute régulation par l’éthique de leurs pratiques, qu’ils estampillent du mot de progrès. Il nous suffit de quelques exemples pour revenir au réel : les techniques les plus performantes et prometteuses sont aussi les plus destructrices et dangereuses… Plus l’humanité acquiert de pouvoir sur son environnement, et désormais sur sa nature même, plus elle doit agir avec prudence, et avec humilité. En un mot, place à la sagesse !

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