Martin Luther King

Sur la route de Memphis

par Dominique Decherf

vendredi 6 avril 2018

Au printemps 2001, je dus insister lourdement pour que le groupe international d’études de l’université de Harvard dont je faisais partie et qui visitait le sud des États-Unis, arrivé à Memphis, se rendît au musée Martin-Luther-King. Les organisateurs bien-pensants de la nordique Boston estimaient que nous serions plus intéressés par le musée Elvis-Presley, l’autre «  King  », qu’en guise de représailles je boycottai.

Le musée King s’est construit dans la cour du motel Lorraine où fut assassiné le héros de la lutte pour les droits civiques le 4 avril 1968. Le balcon où il se tenait et la chambre attenante sont restés en l’état. Ils dégagent une impression inoubliable.

La réticence de nos encadreurs traduisait le malaise de l’élite démocrate du nord-est des États-Unis à aborder avec des étrangers ce sombre chapitre de l’histoire de leur pays. Ce n’est pas un hasard si l’université de Harvard dans sa globalité comptait le plus faible pourcentage d’étudiants – et d’enseignants – de couleur. Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis.

Un rapport récent montre que l’intégration a certes progressé en cinquante ans, mais les moyennes sont trompeuses. Globalement le coefficient de ségrégation dans l’habitat dans les villes aurait reculé entre 1970 et 2010 de 93 à 70 et dans les écoles de 80 à 47. Mais ce recul est dû surtout aux États du Sud où le retard était évidemment le plus sensible (zéro intégration). À Atlanta, ville natale du pasteur Martin-Luther King, le coefficient a rattrapé la moyenne nationale. En revanche, les résultats pour le nord sont décevants : à New York et à Chicago le coefficient est stable : de 86 à 84. Ces villes sont les plus racialement ségréguées.

Le président Obama lui-même, revenu à Chicago où il a débuté sa carrière, est contesté sur le terrain de son engagement dans les quartiers noirs du South Side. Il ne s’agit pas tant de son bilan de huit années de présidence qui n’a pas répondu aux aspirations souvent démesurées de la population noire. Mais son approche des questions sociales est jugée trop élitiste.

Les questions d’immigration ont recouvert le problème afro-américain. À parler chaque jour du péril hispanique, il semble que la question noire soit mise sous le boisseau. On avance même que la race compte moins aujourd’hui que le revenu. Tout se résoudrait dans la lutte contre la pauvreté. Les noirs pauvres sont les plus nombreux mais il y a aussi des hispaniques pauvres et même des pauvres blancs !

Il faudrait se demander si ce n’est pas plutôt la solidarité qui a reculé. Les manifestations imposantes en faveur des droits civiques qui ont eu lieu en 1963 (la grande marche sur Washington du fameux discours «  J’ai fait un rêve  ») rassemblaient sans distinction de race, de religion ou même de parti. Le rabbin Joseph Heschel était grand ami de Martin Luther King, pasteur baptiste. Il convient de le rappeler quand on veut opposer Noirs et Juifs. Les Églises étaient alors souvent l’unique lieu de socialisation pour les Noirs. Même si elles étaient elles-mêmes ségréguées, elles ont su marcher ensemble. Les réseaux sociaux ont changé la donne. Les mega-churches ont également transformé le mode d’adhésion – notamment des Noirs – à la foi chrétienne sur un mode de thérapie individuelle.

L’adoption des amendements constitutionnels sur les droits civiques, en 1965, grâce on l’oublie souvent non à John Kennedy, plutôt réticent, mais à son vice-président et successeur, Lyndon Johnson, homme du Sud, a amorcé le déclin de la mobilisation consensuelle. Les camps se sont raidis et lorsqu’il fut assassiné, Martin Luther King cherchait sa voie. Il était contesté dans son camp pour son parti pris de non-violence. C’est alors qu’une minorité de Noirs radicalisés passa à l’islam sous une forme hétérodoxe («  Nation of Islam  » de Louis Farakkan, à Chicago). L’hostilité à la guerre du Vietnam l’emportait alors sur toutes les autres causes sociales. Martin Luther King, opposant pacifiste à la guerre, était militant mais il n’était plus qu’un parmi d’autres. Plus décisif peut-être sur un plan politique fut l’assassinat deux mois plus tard, le 5 juin 1968, de «  Bob  » Kennedy, le jeune frère de John mais la tête pensante et le plus engagé. Il venait de remporter la primaire démocrate de Californie qui lui ouvrait la porte de la Maison-Blanche.

Le fils aîné de Martin Luther King a annoncé lors des célébrations du 4 avril aux États-Unis une sorte d’alliance avec les familles de Gandhi et de Mandela autour du socle commun de la non-violence. Pourquoi pas ? Les conditions sont néanmoins aujourd’hui fort différentes. Martin Luther King, pasteur, fils et petit-fils de pasteur, a pu s’inspirer de Gandhi et Mandela de King et de Gandhi. Toutefois, le récent livre d‘Éric et Sophie Vinson sur Gandhi et Mandela dont nous avons rendu compte dans ces colonnes la semaine dernière, révèle combien les inspirations respectives du brahmane indien et du fils de prince xhosa pouvaient s’alimenter à diverses sources. Sébastien Fath, qui préface une nouvelle édition des discours de King, a raison de rappeler que Gandhi ou pas, c’est de Jésus-Christ et de saint Paul que le pasteur tirait explicitement la matière de ses discours et de son action. Cela change tout.

La force d’aimer. Dix-sept sermons de Martin Luther King, préface de Sébastien Fath, éd. Empreintes temps présent, 254 pages, 16 e.

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