Traduit par Bernadette Cosyn

Si vous m’aimez, gardez mes commandements

par Michaël Pakaluk

vendredi 14 septembre 2018

Saint Jean-Paul II avait tendance, ce qui n’étonne guère chez quelqu’un d’une grande sainteté et d’une grande stature intellectuelle, à exprimer clairement en temps voulu les fondements des problèmes qui se présentaient à lui.

Nombre de ses encycliques sont ainsi. Sa première « Redemptor hominis » (1979) explique les bases anthropologiques du concile Vatican II qui s’est déroulé vingt ans plus tôt. « Evangelium vitae » (1995) plonge encore plus loin, exposant les bases de la résistance de longue date dont fait preuve l’Eglise à l’encontre de la « culture de mort ». Ce combat n’était pas une sorte de « rigidité » passagère face à la révolution sexuelle. C’est plutôt, comme Jean-Paul II pouvait le voir mieux que personne, que la « culture de mort » prenait sa source dans les idéologies de classe, de race et d’identité choisie, fruits du matérialisme du XIXe siècle finissant.

Similairement, « Centesimus annus » (1991), sa charte pour une société libre, était probablement plus fondamentale que la première encyclique sociale « Rerum novarum » (1891), précisément en raison de son intention d’être scrupuleusement fidèle au précédent document. De même « Fides et ratio » (=Foi et raison – 1998) se montre plus essentielle que « Aeterni patris » de Léon XIII (1879) sur la réhabilitation du thomisme, non parce que Jean-Paul II dénigre le thomisme, mais parce qu’il réaffirme l’esprit de Saint Thomas d’Aquin.

De fait toute la puissance créatrice de l’enseignement de Jean-Paul II semble être le fruit d’une intention délibérée de sa part, reflétée dans le nom qu’il s’est donné, de se faire le serviteur de ses prédécesseurs et de la Tradition. Un intendant avisé du Royaume de Dieu va inévitablement apporter quelque chose de nouveau s’il vise par-dessus tout à mettre en lumière l’ancien.

Quand l’encyclique « Veritatis splendor » a été publiée en 1993, les commentateurs les plus futés l’ont reçue comme le plus fondamental de tous les enseignements de Jean-Paul II. Mais fondamental pour quoi ? Regardée superficiellement, l’encyclique identifie, réfute et balaie certaines idées qui ont dominé la théologie morale théorique : le « proportionnalisme », le « choix fondamental » et une vision erronée de la conscience vue comme l’autonomie personnelle.

Comme ces visions erronées étaient beaucoup utilisées par des théologiens de la morale dissidents pour appuyer leur désaccord avec « Humanae vitae », il était facile pour ces dissidents de considérer « Veritatis splendor » uniquement comme un coup de force. Après tout, ces dissidents n’avaient jamais pu trouver de sens à « Amour et responsabilité » ni à « Théologie du corps ». Selon eux, le pape avait perdu le débat de la raison – lequel était pour eux un débat au sein de cercles prestigieux de théologie morale théorique bien définis. « Veritatis splendor » se résumait alors à un appel à l’arbitraire infaillibilité papale pour clore le débat.

Mais Russel Hittinger a vu immédiatement avec justesse que « Veritatis splendor » allait bien plus loin : c’était une tentative, a-t-il dit, de procurer des bases à la tradition intellectuelle catholique elle-même. Cette tradition était en lambeaux, tout d’abord en théologie morale, qui n’a pas retrouvé le chemin de retour vers la tradition après avoir, de façon compréhensible mais peut-être abusive, abandonné le manuel de casuistique.

Mais elle était également en lambeaux de façon générale dans les universités catholiques, avec leur hyper-spécialisation et leur hyper-professionnalisation, dans les habitudes des laïcs, dans la formation des clercs. Il faut reconnaître que ce que nous appelons la « tradition intellectuelle catholique » comprend une philosophie de base de la nature et également une métaphysique, mais elle parvient à chacun en première instance et installe dans son cœur un foyer intellectuel et culturel, comme réponse à la question de comment vivre sa vie.

C’est le génie de Jean-Paul II que de commencer « Veritatis splendor » par le dialogue entre Jésus et « le jeune homme riche » qui demande : « que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ? »

« Veritatis splendor » est simplement la tentative de Jean-Paul II de donner un fondement à cette tradition, non qu’il ait essayé et échoué, mais dans le sens qu’il a fait ce qu’il pouvait, avec talent, et que maintenant il dépend de nous que cela réussisse ou échoue.

« Veritatis splendor » nécessite d’être étudiée, intériorisée et assimilée afin d’être à l’œuvre dans nos actions à la manière du levain (l’illustration préférée de Jésus pour une influence ample). Certains d’entre nous qui étaient déjà en vie à cette époque auraient blagué que Jean-Paul II avait exposé plus de chartes pour ci ou ça et de réflexions fondamentales qu’un homme ne peut raisonnablement en assimiler. Il est peut-être temps maintenant de procéder à cette assimilation.

Nombre des idées réfutées par « Veritatis splendor » sont de nouveau en circulation, même dans les hautes sphères de l’Eglise. L’idée du « choix fondamental », par exemple, est l’idée que ce tout ce qui compte est l’acte décisif d’une personne se tournant vers Dieu, et que se conformer dans ses actes à la loi éthique n’a qu’une importance relative voire pas d’importance du tout.

Contre cela, « Veritatis splendor » enseigne que « le choix pour Dieu est toujours remis en jeu par des décisions conscientes et libres. » Pour cette raison précisément, « ce choix est annulé quand l’homme engage sa liberté à l’opposé par des décisions conscientes dans des domaines moralement graves. » Le saint a insisté particulièrement là-dessus.

Par exemple, si quelqu’un en venait à dire : « si quelqu’un est homosexuel et recherche le Seigneur, qu’il est de bonne volonté, peu importe qu’il ait des relations sexuelles hors mariage et cela n’influera pas sur ma manière de me comporter avec lui » - c’est précisément le point de vue du « choix fondamental ».

De même, cela refléterait le proportionnalisme et une idée erronée de la conscience que de dire qu’un couple non marié peut avoir des relations sexuelles sans pécher gravement si les conjoints estiment les conséquences meilleures pour les enfants auxquels ils sont attachés et que les pasteurs ne sont pas sérieusement tenus de les avertir qu’ils violent la loi de Dieu.

Encore une fois, ce n’est pas la réaction de l’Eglise à la révolution sexuelle mais toute la tradition intellectuelle catholique qui semble dépendre de la façon de traiter avec ces opinions erronées.

De fait, tout est en jeu. Ce n’est pas pour rien que « Veritatis splendor » était datée du 6 août, fête de la Transfiguration – alors que la splendeur de Notre Seigneur, qui est la splendeur de la Vérité, nous rappelle que rien de ce qui est souillé ne peut être admis en présence de Dieu.

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Illustration : Jean-Paul II priant sur la Colline des Croix, près de la ville de Siauliai en Lituanie.

Source : https://www.thecatholicthing.org/2018/08/07/if-you-love-me-keep-my-commandments/

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