Saint Thomas d’Aquin et la politique

par Yves FLOUCAT

mardi 16 février 2016

Deux importants ouvrages viennent de paraître, qui constituent, en se complétant avec bonheur, une contribution majeure à la pensée du politique (1). Ils montrent comment les principes élaborés par saint Thomas d’Aquin peuvent nourrir avantageusement notre réflexion.

Le livre de François Daguet est une remarquable synthèse, à la fois théologique et philosophique, de la conception thomasienne du politique, tandis que celui de Michel Nodé-Langlois rassemble les principaux textes de l’Aquinate relatifs à la question politique.

On me permettra de m’en tenir ici à l’aspect philosophique. Il occupe d’ailleurs dans les deux ouvrages une place essentielle. Ainsi François Daguet s’attache-t-il à montrer quel est, à la suite d’Aristote, le statut du politique chez saint Thomas, comment sa finalité qui est le bien commun ne saurait se concevoir qu’en lien avec une anthropologie qui fait de l’homme tout ensemble un animal raisonnable et social, et comment le problème de la relation des pouvoirs spirituel et temporel respecte le principe d’autonomie selon une distinction qui n’est pas une séparation.

À cette occasion, il ne pouvait pas ne pas traiter de la loi naturelle non écrite et de son rapport à la loi civile, dont la formulation dépend de la prudence qui sait, quand il le faut, et parce qu’elle est la vertu première de celui qui a en charge le gouvernement de la cité, faire place au compromis du moindre mal.
La discussion sur le meilleur régime, à laquelle aucune philosophie politique ne saurait se soustraire, occupe tout un chapitre et l’ouvrage s’achève par un long développement théologique sur l’Église en tant que société politique. On aurait tort de négliger l’annexe consacrée à la contro­verse qui se développa dans les années 40 entre Charles De Koninck et Jacques Maritain autour de la primauté du bien commun et du personnalisme, car elle en éclaire bien les enjeux métaphysiques et politiques, toujours actuels.

Ce n’est pas le lieu de développer les interrogations que suscite la lecture de cet ouvrage. On aurait aimé, par exemple, que l’auteur approfondisse la question si complexe du rapport entre morale et politique, en examinant de plus près la diversification par leur fin, leurs moyens et leurs procédés propres, que saint Thomas établit entre les trois sciences morales (individuelle, familiale et sociale ou politique), et l’unité d’ordre analogique qui régit celles-ci. Mais, tel qu’il est, le maître-livre de François Daguet demeurera, pour longtemps sans doute, la référence obligée si l’on veut étudier la sagesse politique telle que l’aborde saint Thomas en théologien et en philosophe.

On comprend, dans ces conditions, combien il est opportun que l’accompagne (selon un hasard heureux de l’édition) un recueil des pages essentielles de l’Aquinate sur le politique. Michel Nodé-Langlois s’est employé à les rechercher à travers le corpus thomasien, n’hésitant pas à en donner une nouvelle traduction soignée et accompagnée, pour chaque œuvre, d’une présentation généralement brève mais substantielle. Aucun recueil actuellement disponible dans l’édition française n’est aussi complet.

J’avoue néanmoins regretter que l’auteur, s’appuyant pourtant sur le livre magistral de François Daguet, ait cru devoir, dans son avant-propos, prendre une position partisane et catégorique, qui nous semble s’écarter de la lettre de saint Thomas, sur le problème de la forme du régime ayant la préférence du théologien médiéval.

Que le livre soit dédié «  aux républicains  » pourrait surprendre si l’on ne concevait qu’il ne peut s’agir (de toute évidence ?) que de ceux qui ont le souci de la res publica ou du bien commun, finalité de toute juste politique. Mais que l’auteur affirme, sans autre forme de procès, que «  Thomas défend très explicitement l’idée d’une monarchie élective  » dans une forme républicaine de gouvernement annonçant «  les modernes démo­craties  », qu’il «  était donc un républicain, ou un démocrate  », est autrement aventureux, pour ne pas dire anachronique (2). Outre le travail de François Daguet qui montre comment, pour saint Thomas, le gouvernement idéal est, contre tout despotisme et plus encore contre toute déviation tyrannique du Prince ou du peuple, «  royal  » et «  politique  », tempéré dans le cadre d’un régime associant traditionnellement les vertus de la monarchie, de l’aristocratie et de la démocratie, Michel Nodé-Langlois aurait eu intérêt à s’appuyer sur les travaux de Bernard Bourdin, particulièrement un article sur l’autorité politique chez saint Thomas, qui ne figure pas dans sa trop succincte bibliographie (3). En effet, il n’a pas tiré profit, comme le fait Bernard Bourdin, du commentaire thomasien de la Politique d’Aristote (dont il ne reproduit que le prologue) sous le prétexte que saint Thomas y exposerait «  la pensée d’un autre  » (4).

On sait bien pourtant que, dans ces commentaires, et selon une pratique médiévale qui n’a rien à voir avec notre manière de faire de l’histoire de la philosophie, c’est moins la pensée du Stagirite que l’on y trouve que celle que saint Thomas édifie pour son propre compte dans une fidélité inventive à la pensée de son Maître. Ce qui est vrai pour sa métaphysique l’est aussi pour sa politique. Ainsi, le réalisme de saint Thomas n’est jamais pris en défaut. En théorie, il tient que l’élection (au sens large de «  choisir  ») convient mieux à la dignité humaine, mais in concreto, il sait que cela suppose un degré de rationalité et de vertu qui ne se trouve que rarement dans les sociétés humaines. C’est pourquoi s’il faut dire avec François Daguet qu’ «  il reconnaît une place importante à l’hérédité dans la détermination des gouvernants  » (5), il faut ajouter que, mieux encore, il considère que «  la succession héréditaire peut être meilleure par accident  » (6). D’une part elle évite à la communauté politique de laisser triompher les passions qui divisent et les factieux qui se soucient plus de leur bien propre que du bien commun, d’autre part elle favorise l’indispensable éducation au gouvernement dans une famille qui en assume le service par tradition. Sans vouloir adopter l’esprit partisan qui a trop marqué les disputes entre thomistes autour de l’autorité politique et de ses sources, il apparaît donc clairement que le Docteur angélique est favorable à une monarchie royale tempérée — «  la modération à l’épreuve de l’absolutisme  » selon Ran Halévy s’inscrivant dans son héritage (7) —, dans le respect du consentement populaire et d’une participation ordonnée des diverses composantes de la cité.

On dira que cela correspond assez bien à la royauté du XIIIe siècle. Il me semble pourtant que saint Thomas, tout en tenant compte des traditions diverses, ne dissocie aucunement en théorie le mode de gouvernement qu’il revendique, de sa forme extérieure royale. «  L’agir politique est toujours et inséparablement art du contingent  », rappelle opportunément François Daguet (8). Il reste que pour saint Thomas — qui ne se contente pas de l’écrire dans son De Regno dont on pourrait estimer à tort qu’il ne s’agit que d’une œuvre apologétique répondant au vœu du roi de Chypre (et au demeurant inachevée), mais le dit à nouveau dans sa Somme de théologie, — «  la royauté est la forme la meilleure de gouvernement, si elle reste saine  » (9). Cette affirmation résolue, dont le réalisme n’est pas uniquement pragmatique, manifeste clairement que le roi demeure pour l’Aquinate le principe de la paix civile, extérieur à toutes les passions partisanes et garantissant ainsi, de la meilleure des façons, la quête du bien commun qui caractérise le politique.


Notes :

(1) François Daguet, o.p., Du Politique chez Thomas d’Aquin, préface du cardinal Georges Cottier, Vrin, 2015, 32 e ; Thomas d’Aquin, Penser le politique, traductions et présentations par Michel Nodé-Langlois, Dalloz, 2015, 50 e.

(2) M. Nodé-Langlois, op. cit., avant-propos, p. IX-XVIII et p. 141.

(3) Cf. B. Bourdin, o.p., «  La théologie de l’autorité politique selon saint Thomas  » dans Aspects de la pensée médiévale, dir. Y.-Ch. Zarka, P.U.F., 1999, p. 25-43.

(4) M. Nodé-Langlois, op. cit., avant-propos, p. XVII.

(5) F. Daguet, op cit., p. 301.

(6) Saint Thomas d’Aquin, In Pol., III.

(7) Ran Halévy, «  La modération à l’épreuve de l’absolutisme. De l’Ancien Régime à la Révolution française  », Le Débat, n° 109, mars-avril 2000, p. 73-98.

(8) F. Daguet, o.p., op. cit., p. 297.

(9) Saint Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Ia-IIae, q. 105, a. 1, ad 2.

Messages

  • La Corée du Nord et l’Arabie saoudite de 2016 sont-elles des monarchies héréditaires ? La réponse est : oui. Ces régimes pourraient-ils se réclamer de la pensée politique de saint Thomas d’Aquin ? C’est plus douteux. Ce qui ne l’est pas en revanche, c’est que saint Thomas ait enseigné que « la royauté est le meilleur régime politique tant qu’elle n’est pas corrompue (si non corrumpatur) » (1) ou, comme traduit mon ami Yves Floucat, « si elle est saine » (2). Nul doute non plus que, dans cette proposition, ce soit la restriction finale qui dise l’essentiel : Thomas n’a cessé de se demander ce qui pouvait retenir un roi sur la pente de la tyrannie, qu’il considérait comme le pire des maux politiques, et le risque principal de tout gouvernement monarchique, dont la royauté n’est après tout qu’une forme.

    C’est pourquoi sa réponse à la question du meilleur régime n’a qu’une importance toute relative par rapport à ses vastes analyses des conditions pratiques, morales et institutionnelles, du buon governo si bien figuré par Ambrogio Lorenzetti sur les murs du Palazzo Pubblico, à Sienne : « La meilleure organisation politique, dans une Cité comme dans un royaume, est celle dans laquelle un individu est mis à sa tête du fait de sa vertu, afin de commander à tous ; sous sa responsabilité, certains exercent un pouvoir du fait de leur vertu ; et le pouvoir en question n’en appartient pas moins à tous, autant parce que tous y sont éligibles, que parce que tous en sont électeurs. Telle est la meilleure constitution, mélange équilibré de royauté – puisqu’un seul préside –, d’aristocratie – puisque beaucoup ont un pouvoir à exercer du fait de leur vertu –, et de démocratie (democratia), c’est-à-dire de pouvoir populaire – puisque les chefs peuvent être choisis au sein du peuple, et que c’est à celui-ci que revient l’élection de ses chefs » (3). Thomas en déduisait fort logiquement le droit pour un peuple de déposer un monarque prévaricateur : « S’il relève du droit d’une collectivité de se pourvoir d’un roi, il n’y a pas d’injustice à ce que le roi institué puisse être par elle destitué, ou sa puissance réfrénée, s’il abuse à la manière d’un tyran de la puissance royale » (4). Un pouvoir monarchique ne peut répondre à sa vocation que s’il s’exerce conformément à une loi instituée par « les anciens unis au peuple » (5). François Daguet est donc fondé à écrire que « ce que Thomas a en vue (…) c’est ce que l’on nommera plus tard une monarchie constitutionnelle » (6).

    Nul doute que, pour Thomas, il ne pût rien y avoir de mieux pour un peuple que de vivre sous un roi chrétien, et même « très chrétien », si c’est là l’expression d’une réalité, et non pas d’une fallacieuse prétention. Il se peut aussi que, comme dans la Jordanie actuelle, un roi non-chrétien exerce sa charge d’une manière plus conforme aux principes de saint Thomas que pas mal de monarques dans l’histoire de ce que le cardinal Lustiger appelait « l’Europe qui fut chrétienne ». Si j’ai dédié mon livre « aux républicains », c’est pour inviter ceux qui se réclament des « valeurs de la république » ou, si l’on préfère, du bien commun de la res publica, à en tirer des éléments de réflexion pour une juste conception de cette dernière.

    La recension d’Yves Floucat y contribuera certainement. Pour nous, hommes du XXIe siècle, l’intérêt de la pensée thomasienne tient à son caractère intempestif par rapport à ce que nous avons pris l’habitude d’appeler le politiquement correct. Elle est de nature à ébranler des notions que nous prenons pour des évidences, telles celles de souveraineté (humaine) (7) et d’autonomie (8). Affirmant, raison à l’appui, la subordination de l’État à des fins qui le transcendent, cette pensée est un antidote spirituel au totalitarisme, mais tout autant, quelque paradoxal que cela puisse nous paraître, à toute forme de despotisme théocratique (9).

    Michel NODÉ-LANGLOIS

    Notes :

    (1) Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Ia-IIae, q.105, a.1, ad 2m (Michel Nodé-Langlois, Thomas d’Aquin. Penser le politique, Dalloz, 2015, p. 266).

    (2) FC n° 3478, p. 25.

    (3) Thomas d’Aquin, ibid., Resp.

    (4) Id., De la royauté, L.I, ch.6, § 20 (Thomas d’Aquin. Penser le politique, p. 82).

    (5) Id., Somme de théologie, Ia-IIae, q.95, a.4 (Thomas d’Aquin. Penser le politique, p. 194).

    (6) François Daguet o.p., Du politique chez Thomas d’Aquin, Vrin 2015, p. 288.

    (7) Voir Michel Nodé-Langlois, Disputes philosophiques, Artège 2011, p. 657-692.

    (8) Voir id., ‘La notion d’autonomie’, dans Recherches philosophiques, Institut Catholique de Toulouse, 2010, p. 83-103.

    (9) Voir id., ‘Laïcité : un principe théocratique ?’, dans Nova & vetera , avril-mai-juin 2013, p. 223-240..

    • REMARQUES À LA SUITE D’UN ARTICLE DE MICHEL NODÉ-LANGLOIS
      SUR LA POLITIQUE DE SAINT THOMAS D’AQUIN

      Je remercie mon ami Michel Nodé-Langlois d’avoir exercé son droit de réplique à ma recension de son ouvrage (comme de celui du P. François Daguet) sur la politique de saint Thomas, avec bienveillance et non sans marquer son accord sur le fond (1).

      Je ferai néanmoins quatre brèves remarques :

      1. Il est vrai que, pour saint Thomas, le politique a pour objet le service de la chose publique (res publica) ou du bien commun (bonum commune). Je ne crois pas néanmoins que la question, classique en philosophie politique, du meilleur régime soit selon lui subsidiaire par rapport au problème général des conditions d’un bon gouvernement. Elle lui est au contraire intérieure et, sans être de pure forme, elle en rejoint le fond en définissant précisément les conditions institutionnelles d’une politique qui soit la plus à même de concourir au bien commun.
      2. Lorsque M. Nodé-Langlois souligne que la monarchie royale, obéissant au principe de la succession héréditaire, peut se dévoyer en tyrannie, il a parfaitement raison. Il prend néanmoins intentionnellement des exemples (la Corée du Nord et l’Arabie saoudite) qui sont caricaturaux. Or, on le sait, à trop vouloir prouver, on ne prouve rien. La Corée du Nord est devenue, depuis 70 ans, la propriété d’une famille (ce qui est autre chose qu’une succession réglée par le droit et la loi…) qui fait peser sur son peuple l’oppression de la terreur communiste. Quant à l’Arabie saoudite, la transmission s’y fait entre frères, celui qui l’emporte étant celui qui bénéficie des soutiens – y compris militaires ou financiers – les plus puissants, ce qui ne garantit pas les conditions d’un arbitrage transcendant tout clientélisme…
      3. Si la possible dérive tyrannique de la monarchie selon l’Aquinate est donc à juste titre relevée, M. Nodé-Langlois omet en revanche de mentionner comment saint Thomas met en lumière, avec la même vigueur, les aberrations éventuelles de l’aristocratie et de la démocratie qui composent, avec la monarchie, le régime mixte qui est selon lui le modèle de la tempérance politique. (Précisons d’ailleurs que saint Thomas parle de la democratia non seulement comme principe d’une forme de gouvernement légitime, mais comme corruption de la politia, que l’on peut traduire par république). Cependant, pour compléter dûment son discours, il aurait fallu que notre contradicteur consente à se référer au commentaire du Docteur Angélique sur la Politique d’Aristote (particulièrement aux livres III et IV). Cela aurait été du reste judicieux si l’on regarde attentivement l’actualité politique. Oublierait-il qu’à l’état pur la démocratie tend à la domination du nombre ? Et le saint pape Jean-Paul II ne remarquait-il pas qu’ "une démocratie sans valeurs se transforme facilement en totalitarisme déclaré ou sournois comme le montre l’histoire" (2) ?

      4. M. Nodé-Langlois accorde que saint Thomas est favorable à une monarchie royale, la santé de ses institutions dépendant de son inscription dans un régime mixte qui donne toute sa place au consentement populaire. Faut-il y voir avec le P. François Daguet les prémices d’une "monarchie constitutionnelle" ? Cette expression appellerait des précisions, mais il est vrai que la monarchie capétienne s’est toujours inscrite (même à l’époque de l’absolutisme) dans le respect de principes juridiques et politiques reconnus progressivement, notamment grâce au travail des légistes, comme les "lois fondamentales" du royaume. Néanmoins, sauf à faire mention des caricatures que je relevais plus haut, M. Nodé-Langlois ne semble hélas toujours pas prendre en compte, comme le fait cependant l’Aquinate, l’importance de fait de la succession héréditaire. Saint Thomas ne savait-il pas pourtant que les citoyens ne sont pas toujours soumis à la raison, que les passions particulières l’emportent le plus souvent sur l’intérêt accordé au bien commun, que la rationalité politique n’est jamais pleinement acquise dans le corps social et qu’il faut réserver au monarque une capacité d’arbitrage qui l’emporte sur les groupes de pression ? Il en avait précisément d’autant plus conscience que la succession héréditaire lui paraît la meilleure des solutions pour restaurer, grâce à une continuité assurée, la politique dans sa dignité et sa fécondité au service de la res publica et contre toutes les intimidations partisanes.

      Yves FLOUCAT

      (1) Voir Yves Floucat, "Saint Thomas d’Aquin et la politique", France catholique, n° 3478, 5 février 2016, p. 24-25 et Michel Nodé-Langlois, "Qaint Thomas monarchiste ?", France catholique, n° 3481, 26 février 2016, p. 28.

      (2) Jean-Paul II, Centesimus annus (1er mai 1991), n. 46.

    • Pour rassurer mon ami Yves Floucat et conforter la publicité qu’il donne à mon livre, qu’on ne m’en veuille pas de citer simplement ce que j’y ai écrit p.68-66 :
      "Corruptio optimi pessima. Si la royauté comporte le grand avantage d’assurer réellement autant que symboliquement l’unité dont aucun État ne peut se passer, elle est, selon la typologie aristotélicienne, la forme juste de ce qui est le pire des régimes, lorsque la monarchie s’ordonne au bien propre de celui qui l’exerce plutôt qu’au bien commun de ses sujets. Thomas a parfaitement conscience que c’est sa dérive tyrannique, toujours possible et souvent effective, qui rend la royauté odieuse à beaucoup. Pas plus qu’Aristote il ne minimise les avantages que peut procurer l’exercice d’un pouvoir collectif, ce dont témoigne l’histoire de Rome autant que celle du peuple hébreu, chez qui l’institution de la royauté a d’abord fait l’objet d’une mise en garde de la part des Juges , avant que les rois ne soient vilipendés par les Prophètes pour leur dérive idolâtrique.
      Avec le recul historique qui est le nôtre, la lucidité de saint Thomas ne nous paraîtra que plus grande lorsqu’il fait valoir que le gouvernement collectif, celui que nous appelons république ou démocratie, peut lui aussi s’avérer être une source de tyrannies, tout autant sinon plus que le régime monarchique. On ne peut pas dire que l’histoire des deux derniers siècles lui ait donné tort."

  • On ne peut que se féliciter de la parution des ouvrages ci-dessus commentés. Mais...

    En marge de l’échange savant qui précède, je voudrais faire observer que la réflexion des intellectuels catholiques et singulièrement des dominicains sur les problèmes contemporains de la philosophie politique, en France, est pauvre. Je ne suis pas sûr que ce soit plus intéressant chez les jésuites. Je me rappelle un échange avec Pierre de Charentenay à l’occasion de son livre sur la doctrine sociale de l’Eglise qui m’avait plongé dans la consternation tellement on restait dans le politiquement correct et le ronronnement des Etudes...

    Ne parlons pas des Semaines sociales de France qui excelle dans l’art de désamorcer les sujets qui fâchent sans les traiter vraiment. Evidemment, quand on invite Jean-François Mattéi (le docteur politicien, pas le philosophe) pour parler de bioéthique...

    Or, il faudrait aussi qu’on pense sur le politique après Saint-Thomas et même après Jacques Maritain qui réfléchissait encore dans le contexte de sociétés chrétiennes par la culture...

    Prenons l’exemple de la dépossession de souveraineté de l’Etat européen par les institutions européennes. Qui dans l’Eglise et parmi les catholiques travaille sur ce sujet ? Pourtant, notre épiscopat aurait besoin d’actualiser ses références au lieu d’inviter Mme Sylvie Goulard pour prendre conseil...

    Autre exemple : démocratie procédurale et loi naturelle ? Exit la loi naturelle ? On pourrait aussi évoquer la désappropriation du débat éthique transféré à des instances d’experts ou des comités qui sont censés réfléchir à la place de la représentation nationale, pour le meilleur mais aussi pour le pire...Genèse de la loi aujourd’hui ?

    Ou encore : citoyenneté et intégration des minorités non chrétiennes...

    L’exercice consistant à restaurer dans son authenticité la pensée politique de Thomas d’Aquin est sans aucune doute estimable et utile, et l’excellent François Daguet a produit un ouvrage de référence, mais nous aurions aussi besoin d’un peu de créativité en philosophie politique contemporaine...

    Pour avoir un peu travaillé ces sujets au contact des dominicains de la province de Toulouse, j’en ai encore retenu qu’ils traitaient avec un assez grand mépris les penseurs de la "radical orthodoxy". Fort bien, mais quoi de neuf chez les dominicains depuis Saint Thomas ?

    Heureusement qu’il y a Pierre Manent...Ce n’est pas un dominicain, certes : personne n’est parfait...Mais voilà quelqu’un qui, avec une remarquable persévérance, affronte les questions fondamentales du politique qui sont devant nous...Les dominicains et les jésuites ne pourraient pas s’y mettre aussi un peu plus ?

    • Saint Thomas et Manent ! Comment peut-on ? Y a-t-il le moindre espace de comparaison ? Il faut l’oser ! C’est aussi incongru et détonnant qu’une fiente de pigeon tombée sur une blanche hermine...

      Le travail de pollution et de plombage va-t-il s’étendre également à ce forum ? On aimerait que les thomistes et les spécialistes continuent leurs débats et que les “manants” se la mettent en sourdine...

    • cf. : 17 février 00:01

      Ce n’est pas sans intérêt que j’ai lu dès que publié l’article en question. Les interventions qui ont suivi ont aussi attiré mon attention et j’ai pensé que le débat pouvait continuer avec d’autres éclairages et apports, pourquoi pas, susceptibles d’appeler des commentaires. La question n’est pas d’être pour ou contre, la question est que, en croisant les idées et les interventions, de nouveaux points de vue émergent et soient échangés.

      Seulement voilà, les idées fixes ressortent avec la régularité d’un métronome, on intervient comme d’habitude "par comparaisons" même si rien de vraiment comparable n’est de mise. Avancer ses propres pions, revenir sur des thèmes qu’on a soi-même introduits et y rester scotché, pour les resservir dès que la moindre occasion - ou supposée telle - se présente...c’est le même scénario bien connu.

      Le sujet abordé qui a ouvert ce forum est, à mon avis, digne d’intérêt et est de nature, d’après moi, à être commenté et approfondi.
      Seulement voilà... A mon grand regret, j’évite d’entrer dans ce forum comme j’attendais de le faire si, après avoir parcouru d’autres messages intéressants, j’y trouvais matière à me faire avancer... Ayant pris la résolution de ne plus perdre mon temps, je suivrais quand même et éventuellement le débat en espérant qu’il avancera - à l’abri de "torpedoes" - et avec la dignité qu’il mérite. Bonne chance !

      MERCI.

    • Pour prolonger ma réflexion :

      - les travaux remarquables du dominicain Philippe André-Vincent sur la théologie du droit mériteraient d’être prolongés ;

      - sur l’objection de conscience, l’irruption de l’idéologie libertaire dans le champ du droit civil ouvre de nouveaux champs de réflexion ;

      - la nouvelle laïcité (laïcisation de la société) pose un défi aux religions qu’il faudrait scruter de plus près ;

      - l’émergence de la justice européenne en surplomb des sociétés politiques appelle une réflexion nouvelle ;

      - plus généralement, la superposition d’une gouvernance européenne sur les sociétés politiques nationales reste un sujet épineux pris en otage par la fausse opposition entre souverainisme et fédéralisme ;

      - l’Ukraine renouvelle la problématique de la forme politique européenne sur fond de dislocation du dernier espace impérial européen, l’espace russe. Ce sont surtout des chercheurs américains qui y travaillent en occident ;

      - le concept de citoyenneté est à repenser à nouveaux frais dans une société marquée par la présence d’importantes minorités non européennes ;

      - l’Eglise en France n’a absolument pas approfondi la question de l’engagement des catholiques en politique à la suite de la note doctrinale du cardinal Ratzinger de 2002...

      Sur tous ces sujets, on réfléchit bien sûr, mais il n’y pas énormément de sources fiables d’inspiration catholique. Mis à part François Daguet, peu de dominicains travaillent sur la philosophie politique en France, à ma connaissance. Naturellement, la pensée de Thomas d’Aquin reste une référence fondamentale, mais on ne peut plus s’en contenter...

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.