Chronique n° 294 parue dans France Catholique-Ecclesia − N° 1613 − 11 novembre 1977

SUR LE SEUIL DE LA NOUVELLE PHYSIQUE

Une lettre d’Olivier Costa de Beauregard sur le paradoxe E.P.R.

lundi 24 mars 2014

Les lecteurs de ce journal savent que la physique, reine des sciences exactes, dont chaque progrès transforme le monde, est sur le seuil d’une transformation plus profonde encore que celle qui, au début de ce siècle, bouleversa notre vision des choses et enfanta le monde où nous vivons. La bombe atomique, l’énergie nucléaire, la télévision, l’électronique (avec ses innombrables enfants naturels, dont l’ordinateur), tels furent quelques-uns des effets de cette double révolution qui eut noms Quanta et Relativité.

C’est dire l’attention que nous devons accorder à la nouvelle révolution en train de se préparer dans les laboratoires et dans la pensée des physiciens.

L’un des plus éminents de ceux-ci, M. Olivier Costa de Beauregard, a bien voulu, sur notre demande, faire le considérable effort d’expliquer sans équations le point particulier sur lequel il travaille, et qui se trouve exactement au cœur du problème : la mise en évidence expérimentale du Paradoxe d’Einstein-Rosen-Podolsky ou E.R.P.P. Il n’existe aucune « Voie royale » permettant d’aller sans difficulté au cœur de l’E.R.P.P., dont la signification est monstrueusement contradictoire à ce que nous suggère le bon sens (le mot « monstrueux » est de M. Costa de Beauregard lui-même). Cependant là est la clé ! Si donc nous voulons comprendre, il nous faut, pour aller à sa rencontre, faire le même effort qu’a fait M. Costa de Beauregard pour venir à la nôtre. A ce prix nous pénétrerons un peu, avec lui, dans la véritable nature de l’espace et du temps, qui manifestent leur caractère fantastique dans l’E.R.P.P. [1] Pensons, en lisant ces lignes, au « temps irrémédiable qui fuit » dont saint Augustin, à sa manière, sondait déjà les paradoxes dans le 16e livre de ses Confessions.

Aimé MICHEL

Une lettre de O. Costa de Beauregard :
LE PARADOXE D’EINSTEIN PODOLSKY ET ROSEN

Avec son talent et son brio habituels, Aimé Michel (a) [2] a récemment présenté aux lecteurs. de France Catholique le difficile problème de l’interprétation de la mécanique quantique − une théorie créée avec le siècle et qui, comme l’écrit A. Michel, n’a jamais été prise en défaut − et en particulier du paradoxe dit d’Einstein, Podolsky et Rosen (1935) bien que l’idée initiale soit personnellement celle d’Einstein (1927). Je rappelle incidemment que la définition fondamentale (sens n° 1) du mot paradoxe est, dans tous les dictionnaires, un énoncé surprenant, mais peut-être vrai : l’héliocentrisme de Copernic a été un paradoxe.

L’on pourrait soutenir la gageure d’écrire l’histoire de la physique sous la forme d’une succession de paradoxes vérifiés par l’expérience, et provoquant ainsi la conception de nouveaux « paradigmes ». C’est au fond ce que fait T. Kuhn dans un livre devenu célèbre (b), et ce que suggérait très explicitement P. Duhem dans un classique de la philosophie des sciences (c).

Einstein, avec sa sagacité coutumière, penché sur le berceau de la toute nouvelle mécanique quantique promulguée de 1924 à 1927 par L. de Broglie, Heisenberg, Schrödinger, Dirac et Born, y a donc discerné un « paradoxe » longtemps considéré comme purement académique, mais dont on s’est avisé progressivement qu’il est expérimentable ; Böhm, Furry, Aharonov, Bell (d), et finalement Shimony (le philosophe et physicien de l’Université de Boston, où il enseigne aux deux départements) ont eu ce mérite. Aujourd’hui, en 1977, tout un faisceau d’expériences extrêmement raffinées, et parfaitement concluantes, ont été faites (e), dont le verdict est clair : le paradoxe d’Einstein est présent dans les faits, et il exige la conception d’un nouveau paradigme.

La gravité de ce paradoxe est évaluée par les termes mêmes qu’ont employés Einstein (f), Schrôdinger (g), L. de Broglie (h) pour en refuser l’existence : il impliquerait « la télépathie » ; ce serait « de la magie » ; il est « impossible (à) comprendre avec nos idées classiques sur l’espace et le temps ». C’est le troisième aspect du paradoxe, caractérisé par Louis de Broglie, qui est prouvé par les récentes expériences ; les énoncés d’Einstein et de Schrödinger visent l’interprétation de l’Ecole de Copenhague, que je ne discuterai pas aujourd’hui, malgré son intérêt, car « on ne peut tout dire à une fois » (Jeanne d’Arc).

II ne fait aucun doute que, si ces expériences avaient pu être faites avant 1924, du temps de l’ancienne mécanique quantique de Planck (1900), Einstein (1905), Bohr (1913), elles auraient provoqué une stupéfaction égale à celle de l’expérience de Michelson (1887), d’où est issue la théorie de la relativité d’Einstein (1905) et Minkowski (1908). Du reste, ce n’est pas un secret que le résultat de ces expériences (e) est contraire à celui qu’attendaient en leur for plusieurs de ceux qui les ont inspirées. Une fois de plus, la mécanique quantique a raison contre le bon sens. La situation ainsi créée rappelle à plusieurs égards celle du temps des débuts, de la relativité : les conceptions « modélistes » sont rendues invraisemblables, et le problème est ramené à celui de la lecture philosophique adéquate d’un formalisme mathématique parfaitement opérationnel. Le problème aussi est lié à celui de la « télégraphie de l’information » dans l’espace et le temps ; il touche donc à celui de la relation de la nature au sujet connaissant et agissant. Enfin, le signataire de ces lignes considère évident que c’est un problème de mécanique quantique relativiste, que ce n’est pas un hasard si la mécanique quantique et la relativité sont l’une et l’autre filles de la théorie des ondes.

Born, en 1926, a introduit discrètement l’idée d’où procèdent mille et un des paradoxes (tous très bien vérifiés) de la mécanique quantique (conçue par L. de Broglie comme une mécanique ondulatoire) la synthèse d’un nouveau calcul des probabilités et de la théorie des ondes ; il en a fait un calcul ondulatoire des probabilités. Ce qui ondule à travers le vide de l’espace-temps est bien plus « subtil » que le défunt « éther luminifère ». C’est l’amplitude d’une probabilité ; c’est une « essence d’information » (l’information étant définie comme (moins) le logarithme de la probabilité). Donc, Born remplace la classique loi d’addition des probabilités partielles (la probabilité de pile plus celle de face épuise les possibilités du jeu de « pile ou face », et vaut 1) par sa loi d’addition des amplitudes « Psi » (qui sont des amplitudes d’ondes). Le carré du module de cette somme sera la probabilité. Il contient des termes « carrés » qui, s’ils étaient seuls, redonneraient l’ancienne loi, et des termes « rectangles » exprimant un phénomène de battement, qui sont la correction quantique, mère des mille et un paradoxes dont le babil insistant réclame un nouveau paradigme.

Tel que je vois le paradoxe d’Einstein (cette chimère incarnée, ce sphynx au sourire narquois), il est issu de l’union du « paradoxe de Born » avec un paradoxe plus ancien présent en mécanique statistique classique, et déjà même au cœur du calcul des probabilités lui-même : celui de l’antinomie entre la symétrie passé-futur intrinsèque de la transition aléatoire, et la dissymétrie de fait des solutions macroscopiquement acceptées. La probabilité pour qu’une carte passe du rang r au rang s dans un jeu est la même que celle qu’une carte passe du rang s au rang r, et la même aussi que celle qu’une carte soit passée du rang r au rang s. Malgré cela, personne ne comptera sur un « battage aveugle » pour mettre le jeu en ordre (quand cela arrive, les journaux en parlent : je l’ai lu de mes propres yeux) ; mais tout le monde compte sur le « battage aveugle » pour mettre le jeu en désordre. La solution de ce paradoxe mathématique a fait couler des flots d’encre. Elle consiste finalement (si l’on peut appeler cela une solution) à constater que les solutions causales ou retardées de l’équation d’évolution de la probabilité sont physiques, alors que ses solutions finales ou avancées seraient antiphysiques. En termes du nouveau « calcul ondulatoire des probabilités », cela signifie que, au niveau macroscopique, les ondes divergeant à partir de sources sont physiques, alors que celles convergeant vers des puits seraient antiphysiques. Pour les « voir », il faudrait passer à rebours un film de cinéma − ou, peut-être, savoir lire de manière pénétrante les faits prodigieux de la phylogenèse ou de l’ontogenèse en biologie ? D’illustres penseurs, Bergson (i), L. Fantappie (j), ont incliné de ce côté.

Je pense que le fait (si paradoxal) démontré par les récentes expériences (d) est la symétrie passé-futur intrinsèque de l’événement aléatoire du « calcul ondulatoire des probabilités », où il s’appelle « collapse du Psi ». Je me suis expliqué à ce sujet dans plusieurs publications (k) et, comme je soutiens cette idée depuis 1953, je ne puis pas dire que le résultat de ces expériences me chagrine...

En deux mots, en quoi consistent ces expériences ? Un atome C émet dans une transition du type « cascade » deux grains de lumière, ou photons, qui seront détectés, en L et N, en deux régions symétriques par rapport à C. La détection consiste en la traversée d’un polariseur linéaire suivie d’un photomultiplicateur, les deux photons étant « comptés en coïncidence » (pour qu’on soit certain qu’ils sont issus de la même cascade). La mathématique du problème relève d’un schéma général, mais elle se trouve être élémentaire dans ce cas particulier (k). Elle fait apparaître de façon « dramatique » l’interférence (ondulatoire) des probabilités.

Si le problème était celui, classique, d’agiter en C deux dés dans un cornet et de lire sur la table, en L et N, les faces apparues, il n’y aurait aucun paradoxe. Le paradoxe, la « chimère incarnée », tient ici de sa mère, l’interférence des probabilités, qu’on ne peut pas penser que les faces numérotées des dés soient des propriétés qu’ils posséderaient : le calcul le montre à l’évidence. Ce calcul montre aussi qu’on ne peut pas penser que le coup de pouce du hasard (la « transition ») a eu lieu « dans le cornet ». Il a nécessairement lieu en L et N, « sur la table ». Mais (interférence des probabilités !) les résultats en L et N sont corrélés ! Maintenant, de son sourire ambigu, le sphynx montre ce qu’il tient de son père : la corrélation ne peut pas être établie directement par le vecteur « du genre espace » L N, qui est physiquement vide. Il faut nécessairement qu’elle soit établie par le zigzag L C N formé de deux vecteurs du genre temps (dans l’espace-temps) avec un relais en C dans le passé ! C’est dire qu’au niveau élémentaire, celui où « le Psi collapse », la dissymétrie passé-futur est abolie ; on télégraphie à la fois dans le futur et le passé. Telle est la leçon, selon moi inéluctable, de la situation théorico-expérimentale où nous voici [3].

Dans ces expériences, la distance de la source C à chaque détecteur L et N est de l’ordre du mètre ; disons de 3 mètres pour simplifier la discussion. La lumière parcourt cette distance en 10 milliardièmes de seconde environ. Il est clair qu’une manière saisissante de prouver la précédente affirmation (qui, je le répète, se déduit déjà des expériences faites) serait de modifier les conditions en L et N après que les deux photons ont quitté la source, et de vérifier si la prédiction quantique reste alors vérifiée. On devra donc « tourner les polariseurs » pendant que les photons sont en vol. Cette idée est venue à beaucoup de théoriciens au fil des ans, mais sa mise en œuvre est loin d’être triviale. Notre jeune, audacieux et imaginatif collaborateur A. Aspect a trouvé un ingénieux substitut à la rotation matérielle des polariseurs, et son expérience est en cours de montage à l’Institut d’optique d’Orsay (l). Les paris sont donc ouverts... [4]

Olivier Costa de Beauregard

(a) France Catholique N° 1592, p. 20. Voir aussi N° 1591, p. 20, début de l’article. Mon ami A. Michel, avec qui je corresponds souvent, comprendra que je m’exprime moi-même sur le sujet.

(b) T. Kuhn, la Structure des révolutions scientifiques (trad. fr.). Flammarion, 1972.

(c) P. Duhem, la Théorie physique, son objet, sa structure, Rivière 1914 : voir surtout seconde partie, chapitres 4 et 6.

(d) J.-S. Bell, du CERN, est anglais (pas américain) et sa philosophie du problème diffère de celle de Wheeler et Everett.

(e) Freedman et Clauser, Phys. Rev. Lett. 28, p. 938 (1972) ; Clauser, ibid. 36, p. 1223 (1976) ; Fry et Thompson, ibid. 37, p. 465 (1976) ; Lamehi-Rachti et Mittig, Phys. Rev. 14, p. 2543 (1976) ; Wilson, Lowe et Butt, J. Phys. (London), G 2, p. 613 (1976).

(f) A. Einstein, in Einstein, Philosopher Scientist, The Library of Living Philosophers, 1949, p. 85 et p. 683.

(g) E. Schrödinger, Naturwissenschaften 23, p. 845, 1935.

(h) L. de Broglie, Une tentative d’interprétation... de la mécanique ondulatoire, Gauthier Villars, 1956, p. 73.

(i) H. Bergson, l’Évolution créatrice, chap. 3.

(j) L. Fantappie, Teoria Unitaria del Mondo Fisico e Biologico, Rome, 1944.

(k) Voir par exemple Bulletin de la Société française de philosophie n° 1, 1977.

(l) Cette expérience n’est donc pas encore faite.

Chronique n° 294 parue dans France Catholique-Ecclesia − N° 1613 − 11 novembre 1977


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 24 mars 2014


[1Cette formulation (« nous pénétrerons un peu dans la véritable nature de l’espace et du temps ») est en accord avec la pensée d’Olivier Costa de Beauregard mais peut prêter à discussion, voir la note 3.

[2Costa de Beauregard s’exprime assez naturellement dans le langage abstrait des physiciens, langage qu’il est utile de connaître ; mais peut-être vaut-il la peine de formuler son propos en des termes plus familiers ?

Les deux chroniques d’Aimé Michel auxquels il fait allusion sont les n° 285, La dernière serrure – Un monde en dehors de l’espace et du temps, mise en ligne le 20.01.2014, à laquelle a fait suite la n° 286, Qu’est-ce qui n’est pas dans le temps ni l’espace et qui est infini ? – Le désaveu de la physique qui ne serait que physique, mise en ligne la semaine dernière. Aimé Michel y a fort bien expliqué la révolution qu’a été l’introduction, notamment par Niels Bohr et Werner Heisenberg, de la physique quantique dans l’histoire de la pensée scientifique. Pour la première fois, il fallait renoncer à la fois au déterminisme, c’est-à-dire à l’idée que le futur est absolument déterminé par le passé, et au réalisme mécaniste fondé sur des concepts familiers, des images simples, des idées « claires et distinctes » héritées de Descartes. Comme cette vision du monde avait fait l’immense succès de la physique classique on comprend la réticence de beaucoup d’esprits à l’abandonner (et beaucoup dans des domaines autres que la physique n’en ont pas encore faits le deuil).

Le premier à se lever contre cette interprétation sans déterminisme et sans image claire fut Einstein lui-même qui entreprit d’en montrer la fausseté avec toute la pénétration intellectuelle de son génie. Il pensa y parvenir avec ses collègues le Russe Boris Podolsky (1896-1966) et l’Américain Nathan Rosen (1909-1995) dans un article célèbre de 4 pages publié en 1935 et intitulé « Peut-on considérer que la mécanique quantique donne de la réalité physique une description complète ? ». La réponse des trois auteurs, fondée sur une argumentation serrée, était négative. Pour eux les « objets » quantiques, électrons, photons etc. ont, comme des boules de billard, des propriétés bien définies à tout instant, notamment une position et une vitesse, même si on n’est pas (encore) capable de les mesurer.

Niels Bohr répliqua immédiatement dans le numéro suivant du même journal (Physical Review). Dans un article portant le même titre que celui de nos trois auteurs (qu’on prit l’habitude de désigner par leurs initiales, EPR), il contesta leur raisonnement et maintint que la physique quantique ne pouvait se passer d’une révision déchirante du concept de réalité physique. Pour lui, les électrons et autres « objets » quantiques n’ont tout simplement pas de propriétés bien définies en propre ; ils ne les acquièrent que lors de leur mesure par l’appareil qui les met en évidence.

Curieusement la réponse de Bohr fut accueilli, semble-t-il, avec un mélange de soulagement et de désintérêt par la communauté des physiciens : soulagement que quelqu’un ayant l’autorité de Bohr ait relevé le défi d’Einstein, mais aussi désintérêt pour ce qui apparut à beaucoup comme une querelle philosophique impossible à trancher par la voie royale de l’expérience. Cette attitude d’esprit se renforça au fil des décennies avec les succès impressionnants de la physique quantique orthodoxe (dite de Copenhague, la ville de Bohr) : non seulement elle rendait compte d’un nombre toujours croissant de phénomènes mais elle le faisait avec un accord entre la théorie et l’expérience d’une précision inégalée. Il en résulta non seulement l’idée que la physique quantique toute efficace qu’elle fut était incompréhensible, mais même qu’il fallait renoncé à la comprendre et se contenter de calculer ! Cette façon de voir se développa au point que les quelques physiciens restés fidèles à l’esprit des fondateurs tels Einstein et de Broglie furent accusés de perdre leur temps, de s’engager eux et leurs étudiants dans des voies stériles au détriment de recherches beaucoup plus fructueuses. Elle se prolongea pratiquement jusqu’à la fin des années 70, époque charnière dans laquelle s’inscrivent le présent article d’Olivier Costa de Beauregard et les chroniques d’Aimé Michel, qui furent parmi les premiers à porter la révolution en cours à la connaissance du grand public.

Cette révolution mûrie dans un climat hostile fut lente à paraître au grand jour. Il y eut d’abord le travail du physicien américain David Bohm (1917-1992) qui en 1951 reprit (sans le savoir) des idées plus anciennes de Louis de Broglie et parvint à proposer une théorie cohérente attribuant une position et une vitesse bien définies aux « objets » quantiques et rétablissant ainsi le déterminisme (au prix toutefois de l’introduction d’un « potentiel quantique » sans équivalent en physique classique). Cette prouesse encouragea un jeune physicien britannique, John Bell (1928-1990) à réfléchir plus avant à une variante de l’expérience EPR utilisant le spin d’un couple de particules, une propriété qui a l’avantage de ne prendre que deux valeurs possibles, +1 (spin vers le haut) ou -1 (spin vers le bas). Il fut alors capable de démontrer que si les particules A et B possédaient des propriétés en propre, avant toute mesure, alors les corrélations entre mes mesures sur A et sur B seraient différentes de celles prévues par la physique quantique. Cette avancée majeure, publiée en 1964, attira l’attention du physicien théoricien et philosophe Abner Shimony (né en 1928) et, un peu plus tard, celle de l’expérimentateur John Clauser (né en 1942), encore en thèse. Ils se rencontrèrent en 1969 lors d’un congrès à Washington et décidèrent de joindre leurs forces. Ils purent ainsi proposer une expérience réalisable fondée sur une modification de la proposition de Bell utilisant la polarisation des photons au lieu du spin des électrons. En dépit du climat très négatif de l’époque, Clauser parvint à convaincre Charles Townes (prix Nobel en 1964 pour ses travaux sur le maser et le laser) de le laisser consacrer la moitié de son temps de postdoctorant à monter cette expérience qui ne coutait pratiquement rien (elle fut montée avec du matériel récupéré à droite et à gauche à Berkeley). Ainsi commença bien modestement la saga de la mesure des polarisations corrélées des photons.

Contrairement à ce que Clauser espérait, ces premières expériences se montrèrent favorables à la théorie quantique orthodoxe mais elles furent suivies par d’autres expériences qui donnèrent des résultats contradictoires. C’est qu’elles étaient très délicates à faire et le signal à mesurer très faible. L’expérience de Fry au Texas en 1976 donna des résultats plus nets mais il fallut attendre les expériences de l’Institut d’optique d’Orsay au début des années 1980 menées par Alain Aspect (né en 1947), Philippe Grangier, Gérard Roger et Jean Dalibard, celles-là même annoncées ici par O. Costa de Beauregard, pour que soit montré, de façon irréfutable, la violation des inégalités de Bell et la confirmation des prédictions quantiques. Ce fut la fin d’une époque, celle où on pouvait encore espérer comprendre le monde à l’aide d’une description réaliste locale dans l’esprit d’Einstein. On sait maintenant de manière certaine que le monde est non local, que deux « objets » quantiques qui ont interagis demeurent liés, forment un seul « objet », quelle que soit la distance qui les sépare dans l’espace et dans le temps.

[3L’interprétation par un zigzag dans l’espace-temps pour expliquer la corrélation entre les deux photons (ou autres « particules ») d’une même paire corrélée n’a pas actuellement la faveur de la majorité des physiciens. Ils semblent préférer une connexion située en dehors de l’espace-temps. On peut donc distinguer deux aspects dans cette lettre d’O. Costa de Beauregard. Le premier est l’importance donnée au paradoxe EPR et aux inégalités de Bell à une époque où l’étude de ce sujet était découragé par les plus hautes instances et ne passionnait que des physiciens considérés comme marginaux (voir la chronique de la semaine dernière). Le succès de cette recherche a été tel que sa légitimité n’est plus aujourd’hui contestée par personne. Le second aspect est l’interprétation des résultats par un zigzag dans l’espace-temps qui n’a pas reçu le même accueil. Mais qui peut dire ce que l’avenir réserve pour cette conception du temps réversible qu’il défendit ?

[4Olivier Costa de Beauregard écrit ces lignes en 1977 alors que l’expérience d’Orsay n’est qu’en préparation. Il fait alors parti des rares physiciens français qui, dans l’entourage de Louis de Broglie, se passionnent pour ces questions en dépit du scepticisme ambiant. Je me souviens d’un bref exposé qu’il avait fait cette année-là sur ses travaux. Il nous avait dit qu’un jeune physicien, Alain Aspect, était venu lui rendre visite. Costa de Beauregard lui avait dit en substance : « Si vous voulez vous orienter dans une direction d’avenir, propre à marquer l’évolution de la physique, alors intéressez-vous au théorème de Bell. » Le conseil était contraire aux idées dominantes mais judicieux. Aspect a acquis une grande notoriété et son expérience fait dorénavant partie de l’histoire de la physique. En 2010, il a partagé avec John Clauser et l’Autrichien Anton Zeilinger, le prix Wolf, une distinction prestigieuse accordée chaque année par une fondation privée israélienne. Il n’a pas encore obtenu le prix Nobel mais il ne faut pas désespérer (c’est malheureusement trop tard pour John Bell) !

Quant au rôle de Costa de Beauregard, rarement mentionné en France, il faut aller en Amérique pour le voir reconnu. Dans un livre bien documenté que j’ai déjà mentionné la semaine dernière, le physicien et historien David Kaiser, raconte qu’Alain Aspect, après avoir obtenu son diplôme universitaire, était allé en coopération au Cameroun. A son retour à Paris en 1974, Costa de Beauregard, son conseiller, et Bernard d’Espagnat, « les deux experts français en pointe dans le domaine qui lui avaient enseignés les finesses du théorème de Bell », lui donnèrent une pile d’articles. « Sur le dessus de la pile se trouvait l’article original de Bell sur l’intrication quantique. C’est ainsi qu’Aspect plongea dans le domaine pour sa recherche en thèse de doctorat » (How the Hippies Saved Physics. Science, counterculture and the quantum revival, W.W. Norton & Co., New York, 2011, p. 175). (Sur Bernard d’Espagnat voir les chroniques n° 285, La dernière serrure – Un monde en dehors de l’espace et du temps, 20.01.2014, et n° 323, « N’ayez pas peur ! » – Nous ne sommes pas abandonnés sur une terre d’exil, 03.02.2014).

Les prises de position de Costa de Beauregard en faveur des recherches en parapsychologie ont pu nuire à sa réputation en France où les milieux universitaires sont très réfractaires à cette discipline . Bien qu’il n’en n’ait fait que peu (ou pas) état dans ses articles de physique, il ne s’en est pas privé dans ses autres écrits et ses interviews. Ainsi, peu après la publication du présent article, dans une série d’entretiens diffusés sur France-Culture à partir du 2 décembre 1977, il explique comment ce sont ses travaux en physique théorique qui l’ont conduit à voir inscrit dans le formalisme mathématique de ces théories l’existence de phénomènes paradoxaux apparentés aux phénomènes parapsychologiques allégués (télépathie, précognition, psychokinèse). Il y ajoute que, pour lui, « il serait impossible de croire à la spiritualité, au sens le plus large de ce mot, et de nier les phénomènes parapsychologiques ». L’ensemble de ses réflexions s’inscrit ainsi dans une recherche spirituelle qui leur sert de cadre. Il se trouve donc en bon accord avec les Jack Sarfatti, Nick Herbert, Fritjof Capra et autres membres du « Fundamental Fysiks Group » de Berkeley dont nous avons parlé la semaine dernière. Il leur avait d’ailleurs rendu visite lors de voyages aux Etats-Unis à l’invitation de laboratoires de physique universitaires (où, note Kaiser, il était un conférencier recherché).

Mentionnons au passage qu’Alain Aspect s’est montré réservé à l’égard de ces prises de position. En 2005, lorsqu’il reçut la médaille d’or du CNRS, il vint même à la cérémonie accompagné de Gérard Majax, un prestidigitateur ayant pris fait et cause contre la parapsychologie !

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