Extrait de la chronique n° 98 parue dans F.C. – N° 1333 – 30 juin 1972

SOUS LE LAMPADAIRE ET À CÔTÉ (*) - (L’homme ne descend pas du singe).

lundi 26 juillet 2010

Poursuivant sans faiblir leur énorme entreprise, François Richaudeau et son équipe du Centre d’Étude et de Promotion de la Lecture (a) publient, volume après volume, leur bilan de la culture contemporaine [1]. Leur dernière production est consacrée à l’Anthropologie (b). Nous retrouvons dans ce volume les mêmes qualités d’élégance et de clarté. Et la présentation alphabétique permet d’errer à travers la science de l’homme comme dans un musée.

Les pièces les plus stimulantes de ce musée sont, selon moi, notre Histoire naturelle (pages 228 à 283) et le chapitre consacré à nos Origines (pages 380 à 400). C’est là me semble-t-il, qu’apparaît en toute clarté la miraculeuse fatalité de l’homme dans l’économie universelle. Il faut être obstinément aveugle des yeux et de l’esprit pour ne pas reconnaître que, l’univers étant ce qu’il est, l’apparition de l’homme était dès les origines de la vie un événement inéluctable, comme si tout avait été conçu ab aeterno en vue de son éclosion.

Le singe n’est pas notre ancêtre

Voyez par exemple l’infatigable persévérance de la grande famille primate, dès le début de l’ère tertiaire, à jouer sur le thème fondamental des quatre membres préhensiles toutes les variations imaginables et la constante augmentation de la capacité crânienne qui en découle. Celui-ci a les bras plus longs, l’autre plus courts. Tel est plus grand, tel autre plus petit. Selon certains savants (page 399), il faudrait chercher la plus ancienne orientation de nos ancêtres animaux vers la marche verticale chez un tout petit être haut de 30 à 40 cm au plus, l’oligopithèque, qui vivait il y a une trentaine de millions d’années ! L’unanimité semble être maintenant faite chez les savants pour admettre que notre séparation d’avec les singes date du tout début. En d’autres termes, nous n’avons pas d’ancêtres que l’on puisse désigner du nom de singe : les singes les plus anciens seraient non point nos ancêtres, mais déjà une divergence de la lignée qui, depuis les origines de la terre, préparait la naissance de l’homme. [2]

On ne peut s’empêcher de penser ici à l’échec de Teilhard de Chardin. Pourquoi son image du monde s’avère-t-elle finalement si peu satisfaisante ? Si l’on me permet de proposer une interprétation supplémentaire de son œuvre et de sa destinée de penseur, je dirai qu’il a trop facilement accepté l’image matérialiste de nos origines. Son point oméga, il le plaçait à la fin des temps, quand tout indique que l’histoire entière de l’univers est sous-tendue par une pensée, qu’il n’existe pas une seconde dans cet abîme mesuré par les siècles et les millénaires qui n’ait sa signification spirituelle et que, d’un bout du ciel à l’autre, pas une feuille ne tombe sans que cet imperceptible événement accomplisse quelque chose.

Pour Teilhard, la pensée émergeait lentement de la matière. Et certes il est vrai que si l’on s’en tient à ce que l’esprit de l’homme peut voir, il y a plus de pensée dans un poisson que dans un ver, dans une tortue que dans un poisson, dans un oiseau que dans une tortue, dans un dauphin que dans un oiseau, et finalement dans un homme que dans tout le monde animal terrestre. Mais en voulant limiter l’interprétation de cette immense montée à ce que l’esprit de l’homme en peut percevoir, Teilhard tombait dans la forme la plus insidieuse du cercle vicieux : au nom de quoi, en effet, aller s’imaginer que nous autres hommes puissions légitimement tracer une image globale de l’évolution universelle quand rien ne nous prouve que cette évolution est achevée, qu’au contraire tout nous invite à penser qu’il n’en est rien et que par conséquent une pensée dominant d’autant la nôtre que la nôtre domine celle, disons, du dauphin accèderait par là même à une image du monde aussi supérieure à celle du plus grand de nos philosophes que l’image proposée par Teilhard l’est à celle que peut s’en faire le dauphin.  [3]

Réflexion sur un mystère

Cette idée est très difficile, non seulement à admettre, mais même à concevoir. Nous portons en nous l’irrésistible conviction que l’ordre du monde ne saurait être que celui de notre pensée et que, s’il existe un ordre, un jour ou l’autre nous le comprendrons. Comme si nous avions un motif quelconque de nous imaginer que l’Esprit créateur qui manifestement organisa les choses dut borner son action aux limites de notre raison plutôt qu’à celles de tout autre esprit possible.

– Mais m’a-t-on souvent objecté, ce que vous nous dites là est absurde : même en effet si vous avez raison, il faut bien que nous cherchions à comprendre avec nos moyens, puisque nous n’en avons pas d’autres. À quoi en effet aboutit votre raisonnement ? À décourager toute tentative de comprendre notre destinée puisque, selon vous, le fond des choses serait inaccessible à la raison humaine.

L’étrange est que cette objection m’ait souvent été opposée par des croyants pourtant avertis que le mystère existe et que nous y baignons. De quoi se plaignent-ils, si la simple réflexion sur les données de la science réhabilite un mystère que les scientistes de naguère croyaient avoir conjuré ? Et si même des savants qui se réclament du matérialisme marxiste comme Schklovski, Kaplan, Kardachev font de l’existence du mystère dans le monde un objet de réflexion [4].

Quant aux matérialistes qui croient devoir admettre, pour avoir le droit de chercher, que tout peut être trouvé par le moyen de la raison, ils me rappellent l’histoire du monsieur qui cherchait en vain, sous la clarté d’un lampadaire, son billet de banque perdu.

Le désaveu de la raison

– Êtes-vous bien sûr de l’avoir perdu là ? demande un passant.

– Pas du tout. Je suis même tout à fait sûr de l’avoir perdu ailleurs.

Seulement, ici, on y voit.

Il me semble, quant à moi, qu’il aurait plus de chances de trouver un jour ce qu’il cherche s’il commençait par admettre qu’il ne saurait le trouver là. La science peut nous faire pressentir que cet univers sans limites a un sens. Elle peut même nous conduire jusqu’au seuil d’une autre démarche car, comme disait Pascal, « rien n’est plus conforme à la raison que ce désaveu de la raison » [5].. Mais c’est aussi Pascal qui nous dit qu’au-delà de la raison, il y a l’amour et, au-delà de l’amour, la grâce.

Aimé MICHEL

(a) CEPL, 114, Champs-Élysées, Paris, VIIIe.

(b) L’Anthropologie, CEPL, 1972, sous la direction d’André Akoun, Maître assistant à la Sorbonne, avec la collaboration d’une vingtaine d’universitaires et chercheurs.

(*) Extrait de la chronique n° 98 parue dans F.C. – N° 1333 – 30 juin 1972 – Reproduit dans La clarté au cœur du labyrinthe, chap. 25 « Teilhard de Chardin », pp. 643-645.

Les Notes de (1) à (5) sont de Jean-Pierre Rospars.

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Deux livres à commander :

Aimé Michel, « La clarté au cœur du labyrinthe ». 500 Chroniques sur la science et la religion publiées dans France Catholique 1970-1992. Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars. Préface de Olivier Costa de Beauregard. Postface de Robert Masson. Éditions Aldane, 783 p., 35 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.

Aimé Michel : « L’apocalypse molle », Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990, précédée du « Veilleur d’Ar Men » par Bertrand Méheust. Préface de Jacques Vallée. Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses. Edition Aldane, 376 p., 27 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.


[1Sur cette encyclopédie, voir également À dix minutes de l’an 4000, in La clarté, chap. 16, p. 421.

[2Cette conclusion et l’intertitre « Le singe n’est pas notre ancêtre » ont été récemment confortés par une série d’articles publiée dans la revue américaine Science du 2 octobre 2009. La nouvelle a fait le tour du monde de la presse, le New York Times lui a consacré un éditorial le 7 octobre, et la revue Philosophie Magazine (n° 35, décembre 2009-janvier 2010) l’a résumé sous le titre « Le singe descend de l’homme ». De quoi s’agit-il ? De la description approfondie en onze articles d’un fossile africain et de son environnement par une équipe internationale de 47 scientifiques, dont 26 Américains et 7 Français, dirigée par Tim White et Berhane Asfaw. Le fossile en question a reçu le nom d’Ardipithecus ramidus (formé sur les mots pithecus « singe » en grec, ardi « sol » et ramid « racine » en langue afar). Il a été découvert dans une plaine aride près du fleuve Awash en Ethiopie, à 230 km au nord-est d’Addis-Abeba et 75 km d’Hadar d’où provient la célèbre Lucy (Autralopithecus afarensis). Les premiers os d’hominidés furent exhumés sur le site en décembre 1992 et un squelette assez complet (45% du total des os) provenant d’un seul individu, surnommé Ardi, fut découvert en novembre 1994. Son extraction fut fort délicate car les os tombaient en poussière au toucher. Il fallut ensuite 15 ans de travail pour nettoyer les ossements, en faire l’étude et reconstituer leur environnement à l’aide des 150 000 fossiles végétaux et animaux trouvés à proximité. Il en ressort qu’Ardi vivait il y a 4,4 millions d’années (Ma), bien avant Lucy (3,2 Ma), dans une forêt tropicale claire de palmiers, figuiers et micocouliers parmi les éléphants, rhinocéros, girafes, antilopes, vaches, singes etc. Grand (1,20 m, 50 kg), il avait un petit cerveau (300-350 cm3), comparable à celui des chimpanzés actuels, beaucoup plus petit que celui de Lucy. La petite taille de ses dents suggère qu’Ardi était femelle, bien que les individus des deux sexes aient été fort peu différents. Il était capable de se déplacer dans les arbres mais, à la différence des gorilles et des chimpanzés, il ne pouvait pratiquer ni la suspension aux branches ni la marche sur les phalanges des mains. Au sol, il était bipède : son pied à pouce opposable pouvait encore saisir mais conservait une capacité de propulsion que les grands singes ont perdue. Toutefois sa voûte plantaire plate ne lui permettait pas de marcher ou de courir longtemps.

En quoi ce fossile est-il remarquable demandera-t-on ? D’abord parce que, selon Tim White, C. Owen Lovejoy et leurs collaborateurs, principaux auteurs du dossier de Science, Ardi appartient à la lignée qui donnera les australopithèques puis les humains, non à celle qui conduira aux chimpanzés. Ensuite, parce qu’il montre que, contrairement à ce qu’on a pu penser à une époque, la bipédie n’est pas apparue dans la savane mais dans un milieu boisé. Enfin, parce qu’il remet en cause l’hypothèse, jusqu’ici la plus courante, selon laquelle le dernier ancêtre commun aux humains et aux chimpanzés (DAC) devait être fort semblable aux chimpanzés actuels, avec ses nombreuses adaptations à la vie arboricole. Les auteurs de l’étude en concluent que le DAC ne pratiquait ni la marche sur les phalanges ni la suspension : son dos inférieur devait être long et souple, et sa paume et son poignet flexibles, alors que dos et poignet sont rigides chez les chimpanzés. Ils en déduisent que, d’une part, « Les humains n’ont pas évolué à partir des chimpanzés mais plutôt à travers une série de progéniteurs partant d’un ancêtre commun éloigné qui occupa jadis les anciennes forêts du Miocène africain » (Science, vol. 326, 2009, p. 85) et que, d’autre part, « Ar. ramidus implique que les grands singes africains sont des culs-de-sac adaptatifs plutôt que des étapes dans l’émergence de l’homme » (p. 104). « Le descendant hominidé de notre dernier ancêtre commun avec les chimpanzés, Ardipithecus, devint bipède en modifiant son pelvis supérieur sans abandonner son gros orteil préhensile. Il était donc une mosaïque imprévisible et étrange. (…) Il est si riche en surprises anatomiques que nul n’aurait pu l’imaginer sans preuve fossile directe. » (p. 73). Lovejoy résumera même sa pensée par la formule provocatrice « L’homme ne descend pas du singe » qu’il ne faut pas mal interpréter ; elle signifie simplement qu’il ne faut pas prendre modèle sur les singes actuels pour se représenter notre lointain ancêtre (DAC). De là au titre de Philosophie Magazine (« Le singe descend de l’homme ») il n’y a qu’un pas, à interpréter dans le même sens : sur certains points l’homme est resté plus proche du DAC que le singe : dans le langage des paléontologues l’homme est « plus primitif » (non spécialisé) et le singe « plus évolué » (spécialisé).

Comme le montre la remarque d’Aimé Michel, l’idée que le singe n’est pas notre ancêtre n’est pas nouvelle, mais Ardi apporte de nouveaux et solides arguments en sa faveur. Notons d’ailleurs que ces arguments eux-mêmes ne sont pas si nouveaux puisque Orrorin (6 Ma), découvert au Kenya par Brigitte Senut en 2000 et Toumaï (6-7 Ma), découvert au Tchad par Michel Brunet en 2002, étaient également bipèdes de manière certaine (Orrorin) ou probable (Toumaï). Ils vivaient plus d’un million d’années avant Ardi et étaient donc beaucoup plus proches dans le temps du DAC.

Quant aux raisons pour lesquelles Ardipithecus s’est mis à marcher debout et ses mâles ont perdu leurs grandes canines, traits distinctifs par rapport au DAC que les humains ont conservé, ils sont l’objet de débats renouvelés. C. Owen Lovejoy pense que l’aptitude à exploiter les ressources offertes par les arbres et le sol (bipédie) et la réduction des conflits entre mâles (petites canines) sont associées à des changements de comportements tels que le transport de nourriture, la monogamie et l’ovulation cachée (alors que les femelles de chimpanzé présentent des signes visibles d’ovulation). Gageons que ces discussions ne sont pas prêtes de s’achever…

[3Ce passage et celui qui suit éclairent les raisons pour lesquelles Aimé Michel ne se considère pas comme un disciple de Teilhard de Chardin, malgré l’admiration qu’il lui porte. Ainsi, en 1988, il écrit : « d’un certain point de vue je suis très teilhardien, mais très peu d’un autre » (chronique n° 448, Fidélité de Teilhard, in La Clarté, chap. 25, p. 651). Ces passages rappellent aussi que pour Aimé Michel l’évolution est inachevée, que l’homme n’en est pas le point terminal et que la raison humaine n’est pas le sommet de toute pensée. Sur ce dernier point, voir les chroniques n° 17 Voici l’homme (13 avril 2009), n° 21 Le temps de la soif (22 février 2010), n° 22 L’étang pétrifié (11 mai 2009) et n° 80 Questions aux philosophes (16 novembre 2009), parues ici aux dates indiquées.

[4Schklovski et Kardachev sont des radio-astronomes soviétiques qui se sont fait connaître d’un large public pour s’être parmi les premiers intéressés à la recherche de civilisations extraterrestres. Kaplan est l’un de leurs collègues. Nous reparlerons d’eux à l’occasion d’une autre chronique.

[5Cité de mémoire comme d’habitude. La citation exacte est : « Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison », fragment 182 in œuvres complètes, L’Intégrale, Seuil (1963), p. 524

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