Chronique n° 389 parue dans F.C. N° 1965 – 10 août 1984 - anotée par Jean-Pierre Rospars

SON NOM EST MARIE

Dans une petite église saxonne, l’émoi de la maternité absolue

lundi 15 août 2016

Dans l’aile sud de la petite église anglaise d’Inglesham en Wiltshire, au fond, à gauche, scellée dans le mur, on peut voir une sculpture en haut-relief. [1]

Une vierge au beau visage calme, enveloppée, sans doute comme l’étaient les femmes saxonnes, d’une houppelande à capuchon, tenant dans ses bras un garçonnet de peut-être quatre ou cinq ans. Les siècles n’ont pas passé sans dégât sur la pierre.

Les visages sont presqu’effacés. Cependant on est saisi par leur expression. « C’est mon fils », semble dire la mère en regardant au loin, faible mais avec une force inflexible, « c’est plus que mon fils, et jamais de lui personne ne me séparera ». Et l’enfant penche vers elle sa tête couronnée d’un halo de pierre, confiant.

Au-dessus de l’enfant on voit une main au doigt tendu vers lui, « manus Dei ». Tout en haut de la pierre à gauche on peut lire (AV) E MARIA. Les deux premières lettres sont détruites.

Les érudits anglais datent ce chef d’œuvre de piété populaire de l’an mille, juste avant la conquête normande. Mais ils y ont reconnu ce qu’ils appellent l’« anguished stoop », « l’enveloppement angoissé » (littéralement la courbure angoissée du dos), souvent représentée dans la décoration de manuscrits bien antérieurs dits de l’« école de Winchester ».

Depuis quand les Saxons honoraient-ils la Vierge Marie ? Depuis qu’ils étaient chrétiens, depuis leur plus haute antiquité dans l’île ou avant [2]. À Colchester, dans l’Essex, le petit portail triangulaire par où l’on entre dans l’église de la Sainte Trinité, en bas de la tour ouest, est fait entièrement de briques romaines.

Les églises de France sont belles. Les vieilles églises anglaises portent un plus antique témoignage de la piété populaire, expression de la Tradition.
À Brixworth, dans le Northamptonshire, l’église toute entière, sauf peut-être le clocher ? se voit toujours telle qu’elle fut construite peu après l’an 600 par des mains rudes et par l’âme du christianisme éternel. Elle est dédiée à tous les Saints, All Saints Church.

La Sainte Trinité, la Toussaint, La Vierge Marie. Au VIIe siècle chez les barbares saxons. Mais aussi dans les antiques églises d’Éthiopie, séparées de nous depuis l’Islam, d’Asie Mineure, dans les liturgies et les prières des chrétiens de Mésopotamie, d’Arménie, du Caucase [3]. Je suis plus touché par ces témoignages de la chrétienté presque naissante que par toute théologie, si utile soit-elle [4].

Comment peut-on, ayant prié et rêvé devant la Vierge d’Ingelsham ou son image (a), écouter ceux qui nous disent que la Vierge Marie est une invention de Saint Bernard et du Moyen Âge « courtois », une création de la société médiévale, une compensation improvisée aux prétendues terreurs de l’an Mille, ou quoi encore ? Présente dans la plus ancienne et naïve tradition pour sa fidélité, son authenticité. [5]

Les Évangiles parlent peu de la Mère de Jésus. Pourquoi ne nous disent-ils rien de sa vieillesse, de sa mort, de son assomption ? [6]

Quand on voit tant de cathédrales élevées en son nom, d’abord, on ne comprend pas ce silence. On se demande si les premiers chrétiens se seraient sentis chez eux en entrant à Chartres ou à Notre Dame de Paris. Mais le chrétien sait que ce qu’il croit a commencé avant les Évangiles. Ceux-ci ont été écrits ou du moins notés du vivant même de Jésus, comme l’a si bien montré Tresmontant (b) [7] .

Le chrétien sait aussi par les Actes des Apôtres que la foi se répandait dès avant la prédication de Saint Paul, qui, arrivant dans les villes pour annoncer la Bonne Nouvelle, y trouvait souvent déjà des chrétiens.

Le christianisme, la foi des chrétiens, ce n’est pas seulement l’Écriture. C’est aussi la Tradition, transmise par le peuple chrétien et son Église. [8]

Le mot Église existe déjà dans Homère, Platon, Aristote, signifiant assemblée. Assemblée du peuple des guerriers, de leurs représentants. Puis assemblée des chrétiens.

Quel dommage que le sens des mots ait été perdu dans nos langues modernes ! Nous disons « Église » et voyons des prélats, « Église » et nous voyons un monument. « Église », c’est tout cela, mais d’abord, c’est nous. [9]

Quand les papes ou les conciles ont proclamé des dogmes, c’était un peu comme quand la Convention démocrate désigne Mondale : la Convention ne désigne rien du tout, elle proclame ce que le peuple a voté. Le Pape, les Conciles proclamaient ce que les chrétiens avaient cru depuis toujours. [10]

Au moment où les Saxons consacraient des églises à Marie et y gravaient l’Ave Maria, chez nous autres Français qui n’étions encore que Gaulois et Francs, déjà des villages étaient voués à Marie et portaient son nom, les Dommarie, Dammarie, Dannemarie, dont des dizaines restent tels quels dans les dictionnaires des P. et T. Je parierais volontiers que cet article sera lu par quelques-uns d’entre eux.

N’est-ce pas émouvant ? Le français, notre langue, n’existait pas encore, et déjà nos ancêtres célébraient des fêtes comme notre 15 août, portant dans leur cœur les mêmes sentiments indéfinissables qu’évoque en nous le nom de la Mère de Jésus, comment pourrait-on dire ? l’émoi de la maternité absolue.

Les années passent, l’enfance, puis la vie, et vient la solitude de l’âge. Il n’est plus de ce monde, le sein que l’on cherchait lors des premiers chagrins. Cependant il faut poursuivre, et c’est dans le désert. D’autres voix chères bruissent autour de vous mais une voix vous manque.

Malfaisante sottise de ceux qui ont voulu détruire l’image du père et de la mère ! Même dans la Jungle, tout ce qui vit court joyeusement sur cette double trace. A ses enfants l’homme vieilli doit de la suivre encore, vivante dans son seul souvenir, comme cette empreinte de pas de quatre millions d’années que les préhistoriens ont déterrées dans la cendre d’un volcan africain, image du temps. [11]

Souvent je pense aux petits Iraniens envoyés devant l’assaut pour sauter sur les mines. Comment appelle-t-on sa mère en iranien ? [12]

Il fallait que la Mère de Dieu sur la terre fût une femme née de la terre pour que tout malheur fût consolé. Il la fallait de chair et de sang, ayant connu les douleurs de l’enfantement et les angoisses qui suivent, « anguished Stoop ». C’est cela qu’il fallait, rien moins. Et c’est ce qui est.

Aimé MICHEL

(a) Hutton et Smith : The English Parish churches (Thames and Hudson édit. Londres, 1952)

(b) Claude Tresmontant : Le Christ hébreu (O.E.I.L., édit.).

Chronique n° 389 parue dans F.C. N° 1965 – 10 août 1984 - annotée par Jean-Pierre Rospars


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 15 août 2016


[1Le village d’Inglesham se trouve à une trentaine de kilomètres à l’Ouest d’Oxford, au Nord du Wilthshire, un comté renommé pour les mégalithes de Stonehenge et le cromlech d’Avebury. Quant au sous-titre, « Dans une petite église saxonne, l’émoi de la maternité absolue », il est pour une fois d’Aimé Michel lui-même.

[2On sait peu de choses sur l’introduction du christianisme en Grande-Bretagne. Tertullien, au début des années 200, fait allusion à des régions de l’île « inaccessibles aux Romains, mais accessibles au Christ » (Adv. Judaeos, 7), probablement au-delà des murs construits par les Romains à l’extrême nord pour se protéger des Pictes, ce qui suggère une évangélisation déjà avancée. La présence d’évêques bretons est attestée aux conciles d’Arles en 314 et de Rimini en 359. Au Ve siècle, le moine breton Pélage répand en Grande-Bretagne une hérésie, le pélagianisme, niant la corruption de la nature humaine. Saint Germain l’Auxerrois lors de ses missions de 439 et 447 combat cette hérésie avec succès mais anime aussi la résistance contre les Pictes et les Anglo-Saxons.

C’est à la même époque que saint Patrick, envoyé par le pape Célestin en 432, évangélise l’Irlande barbare. C’est une histoire d’aventures extraordinaires qu’il conte lui-même dans son livre Confession ; je regrette de n’en donner qu’un maigre et fade résumé. Patricius est un garçon de seize ans, issu d’une famille bretonne romanisée du nord de l’Angleterre actuelle, dont le grand-père était prêtre catholique et le père diacre et décurion, lorsqu’il est enlevé par des pirates irlandais et vendu comme esclave à un druide en Irlande.

Après huit années de solitude et de prières constantes, une voix lui dit en rêve : « Tes faims sont récompensées : tu vas retourner à la maison. Vois, ton bateau est prêt ». Il s’évade, gagne la côte et, contre toute attente, peut s’embarquer sur un bateau et parvient à rejoindre sa famille, apparemment via une Gaule désertée. Mais un nouveau songe l’implore de retourner en Irlande.

Après être allé s’instruire en Gaule et en Italie, Patrick convertit l’Irlande en trente ans seulement en s’adressant à la société aristocratique. À sa mort, en 461, il laisse un pays couvert d’églises, débarrassé de l’esclavage et d’une part de sa violence. Alors que l’Empire se meurt et glisse de la paix au chaos (en 476, Odoacre dépose le dernier empereur d’Occident), l’Irlande se hisse du chaos à la paix.

Les invasions anglo-saxonnes redoublent en Grande-Bretagne. Les Bretons sont repoussés vers l’Ouest (mais voir sur ce point la note 3 de la chronique n° 39, Les Gaulois parmi nous, 15.02.2010) ; bon nombre émigrent en Armorique. Les chrétientés extrêmes-occidentales séparées du continent évoluent à l’écart du monde chrétien sous une forme très originale qui est la synthèse du christianisme et du monde celte, où le monastère remplace la cité épiscopale, où l’institution monastique est en rapport avec l’organisation tribale antérieure, où les moines prennent la suite des poètes, et où plus qu’ailleurs les saints remplacent les dieux et les héros. L’apogée des chrétientés celtiques est atteinte au VIe et VIIe siècles quand ils deviennent les maîtres spirituels de l’Europe. Ils rechristianisent la Gaule tombée dans un état de barbarie spirituelle, mais leur action s’étend aussi à l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne.

La christianisation des Anglo-Saxons débute vers 600 (l’âge donc de l’église de Brixworth dont parle Aimé Michel). Elle est l’œuvre de missions, celtique à l’Ouest et romaine au Sud. La mission celtique des moines irlandais et écossais du monastère de Lindisfarne convertit Oswald roi de Northumbrie. La mission d’Augustin de Cantorbery, envoyée par le pape Grégoire le Grand, convertit Æthelbert, roi du Kent. Les autres royaumes anglo-saxons suivent. Les Bretons haïssent tant les Anglo-Saxons qu’ils refusent d’aider Augustin à convertir les envahisseurs mais les Irlandais n’ont pas ces préventions.
Rome, qui renaît et grandit, entre alors en conflit avec la chrétienté celtique pour des raisons liturgiques (calcul de la date de Pâques), institutionnelles (église monastique contre épiscopale) et politique (Rome en créant et hiérarchisant les diocèses donne la prééminence à Cantorbery, ce qui revient à soumettre les Bretons à leurs ennemis). Rome l’emporte petit à petit, même si c’est au VIIIe et IXe siècle que la culture celtique atteint son apogée artistique et littéraire. Par la suite, les invasions vikings affaiblissent les monastères et la conquête normande met fin aux chrétientés celtiques.

Cette note tire l’essentiel de son information de deux livres très différents mais tous deux passionnants : celui, patriotique, de Thomas Cahill, How Irish saved civilization (Doubleday, New York, 1995) et surtout celui d’Olivier Leroy, Les chrétientés celtiques (P.U.F., Paris, 1965, réédité par Terres de Brume, Rennes, 1980). Sur ce dernier historien, voir aussi les chroniques n° 147, Ascèse et liberté – La libération du corps passe par la libération de l’esprit (22.04.2013, note 4 sur Jeanne d’Arc) et n° 234, L’homme simulacre – Que manque-t-il à la machine pour être comme l’un de nous ? (01.12.2014 sur les hommes « primitifs »).

[3Les chrétiens sont présents en Iran, Turquie, Inde, Pakistan, Indonésie, Éthiopie, Érythrée, Égypte, Arménie, Syrie et Liban depuis l’origine du christianisme. Ils y représentent actuellement des minorités plus ou moins importantes qu’on regroupe sous le nom de chrétiens d’Orient. Ces églises se sont créées à la suite de disputes théologiques successives qui font qu’elles reconnaissent suivant les cas deux, trois, sept ou vingt-et-un conciles œcuméniques. Elles se distinguent par leurs doctrines, leurs rites et leurs langues liturgiques.

Les Syriaques utilisent l’araméen et la traduction syriaque de la Bible, la Peshitta. Les Égyptiens utilisent le copte, dernière langue pharaonique, les Éthiopiens le guèze, les Arméniens le grabar. L’arabe et le latin sont également utilisés dans la liturgie. Au début du XXe siècle, les chrétiens représentaient entre 12 et 15% de la population des pays arabes du Proche-Orient. Au début du XXIe siècle, ils ne représentent plus que 4 à 5% de la population d’environ 300 millions d’Arabes.

[4Aimé Michel n’a jamais caché sa défiance à l’égard de la théologie à laquelle il dit « ne rien entendre » (chronique n° 376, Du bon usage de la baleine – Pourquoi je prends la mystérieuse baleine de Jonas comme on la conte, 04.05.2015, voir aussi la note 4 de la chronique n° 387, Le retour en force des grandes questions – Quand les physiciens relaient les philosophes, 18.01.2016). Cependant il m’avait dit dans les années 80 son admiration pour les Pères de l’Église, l’intelligence de leurs conceptions (que ce soit dans le choix des dates des fêtes chrétiennes ou dans l’expression de certains dogmes), tout en se distanciant de certaines grandes définitions conciliaires (de Dieu par exemple, définition qu’il tenait pour peu chrétienne). Je pense que ce qu’il n’appréciait guère dans la théologie c’était son côté trop rationnel, trop marqué par les limitations de la raison humaine. Pour lui, Dieu échappe à toutes nos conceptions et ne peut être approché que par d’autres voies, d’où la valeur qu’il accorde aux formulations de Saint Augustin, « interior intimo meo » (voir la chronique n° 392, « Plus intérieur que mon plus intime » – Les vérités les plus simples sont les mieux cachées, 30.05.2016) et de Pascal, « Dieu sensible au cœur ».

[5Sur les plus anciennes représentations de la Vierge, lire le père Edouard-Marie Gallez http://www.eecho.fr/les-plus-anciennes-representations-de-marie/

[6À propos de l’Assomption, Tresmontant écrit « En 1950, l’Église a défini ce qu’elle pense, à savoir que Marie, dès l’instant de sa mort, est entrée toute entière dans la gloire de Dieu et donc qu’elle n’a pas attendu la fin des temps pour entrer dans sa condition définitive. Cette définition est très importante, car elle pourrait bien constituer un point de départ pour un développement dogmatique ultérieur. Saint Paul écrit aussi dans l’une de ses lettres : “Je désire être résolu et être avec le Christ.ˮ Ce qui signifie qu’il pense bien, lui aussi, saint Paul, être avec le Christ éternellement dès l’instant de sa mort. Pour tous les saints et toutes les saintes, l’Église pourrait bien définir demain qu’ils entrent dans la gloire éternelle de Dieu dès l’instant de leur mort. » (article « Mariam », pp. 228-229).

Pour René Laurentin, la femme « enveloppée de soleil et la lune sous ses pieds » décrite au chapitre 12 de l’Apocalypse de Jean est Marie et son assomption serait évoquée au verset 14 (Marie, source directe de l’Evangile de l’Enfance, F.-X. de Guibert, Paris, 2012, p. 167 et sq.). Quoi qu’il en soit de cette dernière interprétation, qui paraît bien fragile, on peut retenir l’étymologie que Laurentin donne du mot Assomption, du latin assumpta, verbe assumere de sumere, prendre, « qui traduit abstraitement le mot hébreu biblique très concret lakah : prendre, pour signifier l’acte par lequel Dieu a “prisˮ dans la Bible » c’est-à-dire enlevé le patriarche Énoch et le prophète Élie, ce dernier emporté par un char de feu (voir la note 4 de la chronique n° 343, L’Assomption : la femme en sa sublime vérité – Marie signe de contradiction en un temps de profanation de la chair féminine, 10.08.2015).

[7Le Christ hébreux de Tresmontant défend principalement trois thèses concernant la date et la langue de rédaction des Évangiles :

1/ Les Évangiles ont été rédigés avant l’an 60 car ils ne font aucune allusion à deux événements historiques majeurs : la prise et la destruction de Jérusalem en l’an 70 par les troupes de Titus et la persécution déchaînée contre les chrétiens par Néron en 64 ou 65. Or « si les quatre Évangiles avaient été écrits après la prise de Jérusalem, il y en aurait trace, au détour d’une phrase, dans une expression, dans un mode de conjugaison, dans un verbe. Il n’y en pas trace (…) » Il aurait dû en être question au moins à propos des prophéties de Jésus (faites vers 28 ou 29) annonçant la destruction du Temple de Jérusalem.

L’évangile de Jean dirait-il au présent de l’indicatif « Il est une piscine dénommée Bethzatha » si elle avait été détruite 25 ou 30 ans avant ?

2/ Les Évangiles ont été rédigés d’abord en hébreu ou en araméen et ensuite traduits en grec. « Si l’on pratique la Bible hébraïque tous les jours, que l’Évangile selon saint Luc, par exemple, est une traduction faite à partir d’un texte hébreu, cela n’a pas besoin d’être démontré. C’est une évidence, comme le soleil en plein jour, lorsqu’il y a du soleil. » Pour ceux qui ne pratiquent pas l’hébreu, il donne de multiples exemples de tournures utilisées dans les Évangiles qui sont courantes en hébreu mais impossibles en grec, et de traductions défectueuses de l’hébreu en grec.

3/ L’auteur du quatrième évangile, le « disciple que Jésus aimait » (19, 26) n’est pas Jean, frère de Jacques et fils de Zébédée, un pêcheur, comme le veut la tradition, mais un autre Jean, un prêtre de Jérusalem. « Si Jean, qui s’est penché lors du dernier repas, sur la poitrine du Seigneur, était kohen [prêtre], on comprend qu’il ait eu une maison à Jérusalem, la maison de la dernière nuit. On comprend qu’il ait pu donner un ordre à la servante qui était à la porte pour qu’elle laisse passer Pierre », etc. (p. 305).

Ces thèses sont fortement hétérodoxes puisque la majorité des exégètes considèrent avec Raymond E. Brown (Que sait-on du Nouveau Testament ? trad. J. Mignon, Bayard, Paris, 2011) que les évangiles canoniques ont été rédigés en grec « probablement dans la période 65-100 » (p. 151), plus précisément vers 65-75 pour Marc (p. 206), 70-100 pour Matthieu (p. 259), 80-90 pour Luc (p. 315) et vers 100 pour Jean (p. 418).

Voici comment les exégètes orthodoxes retournent les arguments de Tresmontant :

L’argument de la destruction de Jérusalem ne les impressionne guère : « À quel moment écrit Luc ? s’interroge Daniel Marguerat. À quelques indices, on s’aperçoit qu’un évènement datable a laissé des traces dans son évangile : la destruction du temple de Jérusalem en l’an 70. Le siège de la ville est annoncé (Lc 19, 43). Le spectacle de la désolation de Jérusalem, encerclée par les armées ennemies et foulée aux pieds par les nations, est décrit avec insistance (Lc 21, 20-24). (…) Son grand récit (Évangile et Actes) date par conséquent de la décennie qui suit cette tragédie, entre 80 et 90. D’autres traits confirment cette datation : la fin des temps n’est plus attendue pour bientôt, et l’organisation des Églises sous la direction d’anciens (Ac 15, 2 ; 10, 17) est proche de l’image que présentent à la même époque les épitres pastorales. » (D. Marguerat et E. Junod, Qui a fondé le christianisme ? Labor et fides, Genève et Bayard, Paris, 2010, pp. 39-40 ; c’est moi qui souligne). Les exégètes ont même une jolie expression pour désigner ce procédé : « vaticinium ex eventu » c’est-à-dire prophétiser a posteriori, ce qui, on l’avouera, est nettement plus facile. N’est-il est évident que la prémonition est impossible ?

En ce qui concerne la langue : « Une coloration sémitique de la langue ne suffit pas à justifier l’hypothèse d’une traduction, quand on sait que des sémitismes peuvent p. ex. aussi se présenter lorsqu’un auteur de langue maternelle sémitique écrit en grec (…). [L]e recours à une version originale sémitique pour des paragraphes entiers est chargé de tant d’incertitudes qu’il est préférable, d’un point de vue général, d’y renoncer. » (Hans Conzelmann et Andreas Lindemann, Guide pour l’étude du Nouveau Testament, trad. P.-Y. Brandt, Labor et fides, Genève, 1999, p. 60).

Enfin, pour R. Brown, Jean « avait probablement été un disciple du disciple bien-aimé, dont il parle à la troisième personne. Quant au rédacteur, s’il y en eut un, c’était peut-être un autre disciple » (op. cit., p. 413). Et pour Conzelmann et Lindemann : « Selon 21, 24, l’auteur de Jn serait le “disciple bien-aiméˮ de Jésus ; de cette manière, le groupe qui entoure l’éditeur de Jn (…) veut attribuer cet écrit à un témoin oculaire. […] Mais, ne serait-ce qu’en raison des différences considérables entre Jn et le reste de la tradition sur Jésus, il est hautement improbable que l’auteur de Jn ait été un témoin oculaire » (op. cit., p. 396, c’est encore moi qui souligne).

Malgré tout Claude Tresmontant n’est pas seul à n’être pas satisfait de l’exégèse dominante et de ses présupposés. Citons John A.T. Robinson (Re-dater le Nouveau Testament, trad. Marie de Mérode, Lethielleux, Paris, 1987), Jean Carmignac (La naissance des évangiles synoptiques, O.E.I.L. Paris, 1984), Jacqueline Genot-Bismuth (Un homme nommé Salut, O.E.I.L., Paris, 1986), Philippe Rolland (L’origine et la date des évangiles, Saint-Paul, Paris, 1994) et Pierre Perrier (Évangiles de l’oral à l’écrit, Ed. du Jubilé, Montrouge, 2000 ; P. Perrier pense que les évangiles ont tout naturellement été composés oralement en araméen, puis mis par écrit dans cette langue et enfin que ce texte n’est pas perdu car il n’est autre que la Peshitta des Syriens !) Pour un résumé de ces thèses minoritaires mais non dépourvues de solides arguments, voir par exemple de Bertrand Méheust, Jésus thaumaturge, INREES-Dunod, Paris, 2016.

[8La position de l’Église catholique sur la « tradition » a été définie au concile de Trente en 1546. Contrairement à la théorie protestante de l’Écriture seule (sola scriptura), « les traditions écrites et non écrites » sont reconnues comme « une seconde source de révélation » à côté de la Bible. Cette position semble fort naturelle car on comprend aisément que le texte de la Bible ne peut se suffire à lui-même. Comme l’explique Dominique Laplane, ce texte n’est qu’un « aide-mémoire ». « Lorsque nous disons : “je crois, ou croyez en l’Évangileˮ, nous voulons dire : en la Bonne Nouvelle et non dans le texte de celle-ci.

Mieux encore, ce que nous croyons, c’est en la personne de Jésus-Christ et tout ce qui le concerne (…), tout cela nous le connaissons par la Tradition, transmission de bouche en bouche, de génération en génération » (Un regard neuf sur le génie du Christianisme, F.-X. de Guibert, Paris, 2006, pp. 142-143). Les protestants eux-mêmes en conviennent puisque P. Ricœur et A. Lacoque écrivent : « Le principe herméneutique des Réformateurs du 16e siècle – résumé dans la formule “sola scripturaˮ – s’avère intenable sur le plan même de l’herméneutique… Le texte, coupé de ses liens avec une communauté vivante, se trouve ainsi réduit à un cadavre livré à l’autopsie. En dépit de ses mérites immenses, l’exégèse moderne est pour une grande part viciée par cette conception d’un texte fixe, à jamais réduit à sa lettre consignée » (Penser la Bible, Seuil, Paris, 1998, cité par D. Laplane).

[9Ces deux courts paragraphes m’inspirent deux réflexions. La première est que la presque totalité du vocabulaire propre au christianisme n’est effectivement plus compris. Souvent simple translitération (et non traduction) de mots grecs ou latins, donc peu clairs au départ, ce vocabulaire a été rongé voire perverti par des siècles d’usage. C’était l’un des chevaux de bataille de Tresmontant : dépoussiérer ce vocabulaire, lui redonner son sens. Les chrétiens, écrit-il, « ne se rendent pas compte que (…) le langage dans lequel s’exprime la doctrine chrétienne est de plus en plus inintelligible pour les hommes et pour les femmes du dehors, et même du dedans. ». Il en donne quelques exemples : catéchèse (décalque du grec katèchèsis, action d’instruire de vive voix) signifie instruction, communication d’un message ; rédemption (décalque du latin redemptio, racheter une chose vendue, racheter un captif, traduit le grec apolutrôsis, verbe apolutroô, traduit les verbes hébreux padah et gaal, racheter, par exemple un parent vendu comme esclave) signifie libération ; testament (du latin testamentum, grec diathèkè, hébreu berit) signifie alliance ; sacrement (latin sacramentum, dépôt d’une somme d’argent comme garantie dans un procès, grec mystèrion, araméen raza, le secret) signifiait au départ un résumé de la doctrine qu’il ne fallait pas mettre par écrit pour ne pas le laisser à portée des païens et des persécuteurs, etc., etc. (C. Tresmontant, article « La catéchèse » in Problèmes de notre temps, O.E.I.L., Paris, 1991, pp. 87-89).

La seconde réflexion concerne Aimé Michel. Son explication du mot « Église » (latin ecclesia, décalque du grec ekklèsia, assemblée du peuple, hébreu qahal) me rappelle une longue discussion épistolaire qu’il eut avec son ami le compositeur et écrivain Paul Misraki (sur celui-ci voir la chronique n° 377, Misraki–Samivel : La musique des âmes et celle des cimes – Un musicien hanté par les Autres Mondes, 21.03.2016). Aimé Michel lui écrit : « Le fond de l’affaire, c’est qu’elle m’écœure la Sainte Église, que tout ce qui s’est fait de bien sur cette planète s’est fait sous ses malédictions (la science, la liberté, voir le Syllabus), et que je respecte trop l’Esprit Saint, s’il existe, pour le croire, si peu que ce soit, compromis là-dedans. » (2 décembre 1965). Et encore : « Elle [l’Église] a été sans tache tant qu’elle n’a pas pu faire autrement. Aussitôt au pouvoir, et je te brûle, et je te pille, et je t’anathématise, et je m’engraisse, et je larronne avec le tyran, quel qu’il soit. » (10 décembre), etc. Bref, Aimé Michel adopte spontanément le point de vue banal (l’Église ce sont les prélats dont beaucoup, papes et saints compris, n’ont pas été très recommandables) et ironise sur cette « institution divine ». Misraki lui répond, avec une pointe d’irritation, qu’il n’a rien compris et lui explique en accord avec l’étymologie que l’Église n’est pas « une sorte d’Académie présidée par le Bon Dieu soi-même, dont tous les membres seraient étroitement contrôlés par lui » mais « une société (ou un organisme) instaurée à son origine par un personnage présumé divin, mais gérée depuis lors par des hommes, donc tant bien que mal, et même mal si tu veux » et pourquoi il ne voit « aucune contradiction à considérer l’Église comme une “institution divineˮ, même si son fonctionnement humain est ce qu’il est. Avec ses crapules, ses poires, et aussi ses vrais saints. », etc. (29 septembre 1966).

On peut comprendre ces variations entre 1965 et 1984 de deux manières différentes qui d’ailleurs ne s’excluent pas. L’une est la grande capacité d’Aimé Michel à marcher sur deux jambes, je veux dire à voir les deux faces d’une même médaille, à ne pas s’enfermer dans le « ou… ou », toujours un pied dedans et un pied dehors, d’où son sens aigu de la contradiction et du paradoxe. (On trouve aussi cela par exemple chez Ernest Renan, voir la note 1 de la chronique n° 21, Le temps de la soif, 22.02.2010, et chez Jean Guitton). L’autre est une possible « conversion » qui changea son regard dans le courant des années 70 (voir note 6 de la chronique n° 388, La science et l’ultime secret des choses – Avouer son ignorance est le premier pas de toute vraie science, 08.02.2016) et lui fit adopter les vues de son ami Misraki en inversant sa position… un pied dehors et un pied dedans !

[10Les grands conciles offrent l’occasion de méditer sur la nécessité et la contingence dans l’histoire des idées. Vus sous l’angle de l’histoire événementielle, ils donnent souvent l’impression d’être le jouet du hasard. Mais l’examen a posteriori de leurs décisions montre qu’ils obéissent à une logique propre, ce qui s’expliquerait bien si Aimé Michel a raison et que les conciles ont explicité par étape une pensée implicite antérieure.

Je ne sais si l’exemple de Walter Mondale est bien choisi pour illustrer cela. Mondale fut colistier de Jimmy Carter aux élections présidentielles de 1976 et devint ainsi vice-président de 1977 à 1981. Chef du parti démocrate de 1980 à 1984, il n’obtint que difficilement l’investiture de son parti face à Gary Hart pour les élections présidentielles de 1984. Lors de ces élections, il fut battu par le républicain Ronald Reagan avec 41% des voix contre 59% à son adversaire. Il est vrai qu’il avait promis d’augmenter les impôts s’il était élu !

[11Sur ces traces de pas, voir la chronique n° 308, Celui qui fuyait sous les cendres – Les extraordinaires empreintes de pas de Laetoli, 01.02.2016. L’idée que ces empreintes auraient été laissées par une famille, père, mère et enfant, est contestée.

[12La guerre entre Irak et Iran a été le conflit le plus long (1980-1988) et le plus sanglant (de 550 000 à 1 200 000 morts selon les sources) depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle suit de peu la prise du pouvoir par l’ayatollah Rouhollah Khomeini en février 1979 et par Saddam Hussein en juillet de la même année, et oppose à première vue un Irak laïc à un Iran religieux. Khomeini, qui appelle de ses vœux la propagation de la république islamique (chiite) aux autres pays musulmans, multiplie les incidents frontaliers contre l’Irak. Saddam Hussein prend alors les devants et envahit son voisin en septembre 1980. Il atteint ses objectifs militaires en novembre mais non ses objectifs politiques car le régime iranien tient bon ; Saddam a surestimé la valeur de son armée et la faiblesse supposée de l’armée adverse en raison des purges que Khomeini y a effectuées. Les Iraniens contre-attaquent au début de 1981 ; en 1982 ils remportent plusieurs victoires et parviennent à repousser les Irakiens, sauf au Nord. En juin, Saddam donne l’ordre à ses troupes de se retirer du territoire iranien. Un cessez-le-feu demandé par le Conseil de sécurité est accepté par Bagdad mais non par Téhéran. La ligne de front se stabilise alors sur la frontière historique et une guerre d’usure commence, sans percée des uns ou des autres, mais maintenant c’est l’Iran qui fait figure d’agresseur. En 1985, l’Iran réplique au bombardement de ses villes par des tirs de missiles. En 1987, les pétroliers koweitiens sont protégés par la marine US puis France et Royaume-Uni contribuent également à la sécurité des communications maritimes dans le Golfe persique et ses environs. Suite à une dernière bataille en juillet 1988, Khomeini accepte le cessez-le-feu exigé par les Nations Unies et les hostilités cessent le 20 août.

Deux des aspects les plus sombres de cette guerre sont l’usage d’armes chimiques et le sacrifice d’enfants-soldats. Les armes chimiques (gaz moutarde, sarin, tabun, etc.) ont été utilisées à plusieurs reprises de 1983 à 1988 par les forces irakiennes contre les troupes iraniennes mais aussi contre les populations civiles, notamment les villes iranienne de Sardasht (100 morts, 2000 blessés en juin 1987) et kurde de Halabja (5000 morts en mars 1988).

Jusqu’en 1984, les Occidentaux ont fermé les yeux sur ces pratiques illégales qui violaient le Traité de Genève de 1925. Aux États-Unis, la presse et le Congrès ont commencé à s’y intéresser à partir de mars 1984, suivis par les Nations Unies et l’Australie. L’expert américain Javed Ali, dans un article bien renseigné de 2001 auquel j’emprunte les précisions précédentes, estime que l’effet démoralisateur des attaques chimiques sur les troupes et la population iraniennes a été considérable, et a fortement incité Khomeini à accepter à contrecœur le cessez-le-feu final (https://www.nonproliferation.org/wp-content/uploads/npr/81ali.pdf).

Quant aux enfants-soldats d’Iran, les Pasdaran, Gardiens de la révolution, les recrutaient dès l’âge de douze ans. Les adolescents volontaires étaient nombreux, portés par le culte des martyrs et le fanatisme patriotique, beaucoup issus de familles pauvres auxquelles on promettait une rente. Plus de 100 000 d’entre eux ont été jetés sur les champs de mines irakiennes et 80 000 y ont trouvé la mort (http://www.lexpress.fr/informations/les-petits-martyrs-de-la-guerre-iran-irak_645648.html).

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