Réparer les femmes pour changer le monde

par Dominique Decherf

lundi 22 octobre 2018

-* Après la"révolution de la modernité" qui, par le fer et le feu, a été imposée au Congo, un homme comme le docteur Mukwege, prix Nobel de la paix, veut proposer un autre type de changement, la "révolution de la moralité".

La superbe et cruelle bande dessinée Kivu de Jean Van Hamme et Christophe Simon, parue en septembre dernier aux éditions du Lombard, a été préfacée par la journaliste belge Colette Braeckman. Ainsi, le docteur Mukwege est devenu un héros de bande dessinée juste avant que ne lui soit attribué le prix Nobel de la paix (conjointement avec la jeune Yézidie d’Irak Nadia Murad). Cette consécration couronne une quantité impressionnante de distinctions internationales qu’il accumule depuis dix ans, à commencer par le prix des droits de l’homme de la République française en 2007. Denis Mukwege, «  l’homme qui répare les femmes  », dans l’hôpital de Panzi à Bukavu en République démocratique du Congo (RDC), à la frontière du Rwanda, est un gynécologue formé à l’Université d’Angers, qui a exercé en France avant de rentrer dans son pays et de se trouver confronté aux horreurs du génocide au Rwanda de 1994 et des guerres qui s’ensuivirent au Congo.

De tous temps, le viol a accompagné la plupart des conflits armés. Il n’est pas qu’un dommage collatéral de toute guerre. Pratiqué systématiquement et à grande échelle, le viol collectif est le cœur de la guerre, l’instrument sinon la finalité de la lutte. L’annihilation de la femme c’est la destruction assurée d’un peuple, d’une société, d’une nation. La rupture de la reproduction à l’intérieur d’un clan, d’une communauté, c’est la fin de la transmission, la prise de contrôle absolue sur le destin d’autrui. On l’avait vu déjà dans l’ex-Yougoslavie.

La reconnaissance de Denis Mukwege par le jury du Nobel n’est pas qu’une distinction de plus. Elle intervient précisément à un moment où son combat bascule. Ce n’est plus désormais une simple question de droits de l’homme, et en l’occurrence de la femme. C’est une question politique fondamentale. Voici vingt ans que Mukwege «  répare  » les femmes. On en compterait 50 000 qui sont passées dans son service. Ce qui, Mukwege le dit lui-même, est très peu par rapport aux six millions de morts estimés des deux guerres congolaises. Mais surtout rien n’indique que cela doive se terminer. On soigne, on tente de guérir, mais on n’a pas traité les causes. Rien ne change. Les capitales l’ensevelissent sous les compliments et les fleurs mais la politique ne lui cède en rien.

Le nom de Mukwege est par moments avancé pour conduire une transition, voire pour se présenter à l’élection présidentielle prévue le 23 décembre prochain où Kabila ne se représentera pas. Or, comme le dit Colette Braeckman, le pays au monde où l’on parle le moins de lui est la République démocratique du Congo où il dérange tout le monde, où il est «  l’homme à abattre  », survivant de plusieurs attaques sanglantes. Protestant, fils de pasteurs pentecôtistes, boursier des pentecôtistes suédois, il bénéficie du soutien de l’Église du Christ en RDC qui regroupe 95 dénominations et s’est dotée à la fin de l’an dernier d’une nouvelle présidence (après 19 ans de compromission avec le régime sous l’ancien président) qui travaille aujourd’hui conjointement avec l’Église catholique pour demander la tenue d’élections transparentes et crédibles, donc inclusives alors que d’importants candidats (Jean-Pierre Bemba, Moïse Katumbi) ont été exclus du jeu.
La fédération protestante de France est très impliquée dans le soutien aux protestants congolais, première organisation protestante francophone. Elle assure un relai en Occident. Le combat du docteur Mukwege n’est en effet pas seulement dirigé contre l’État congolais. Il sait bien – et Kivu le montre cruellement – que les enjeux dépassent les responsables locaux et impliquent des multinationales, en l’occurrence les importateurs de coltan, minerai indispensable à nos téléphones mobiles. De combien de femmes détruites sont faites nos technologies de la communication ? ! Ces drames ne nous sont pas étrangers. Ils sont au cœur de notre mode de vie. Ils ne doivent pas nous laisser indifférents.

Le rêve du docteur Mukwege, nouveau docteur Schweitzer de l’Afrique centrale, est de procéder à des accouchements. C’est sa vocation de gynécologue. S’il pouvait accoucher d’un nouveau Congo…

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