Traduit par Yves Avril

Religion contre politique

par David Warren

samedi 8 octobre 2016

Sélectivement, je suis d’accord avec presque tout le monde. C’est-à-dire que même les gens dont je méprise les opinions, pour de multiples raisons politiques, ont ordinairement quelque opinion, ou quelque idée, quelque goût ou jugement esthétique, avec lesquels je serais heureux d’être d’accord.

Ce peut être une source de plaisir, souvent des deux côtés. Permettez-moi d’en donner deux innocents exemples.

Une fois, au cours d’une soirée dans les dernières années de la Guerre froide, je me mis à me quereller avec une vraie communiste, titulaire d’une carte du parti. Finalement chacun d’entre nous en eut assez de l’autre et nous sortîmes – pour nous retrouver par hasard tous les deux derrière la maison de notre hôte. Nous avons repris contact, et avons découvert que nous étions les deux seuls fumeurs de la soirée ; Nous sommes devenus pour un temps de bons copains. Nous étions d’accord que les non-fumeurs étaient une calamité.

La conversation passa bientôt à d’autres sujets, qui me permirent de découvrir que ma nouvelle amie marxiste avait des vues extrêmement conservatrices dans le domaine de l’art, mais n’était pas vexée que je la taquine sur son goût incurablement bourgeois. Nous sommes rentrés dans la maison en riant.
Ou un autre gauchiste fanatique (c’est moi qui le caractérise ainsi, pas lui), et une situation semblable. Nous étions à deux doigts de nous lancer des bouteilles à la figure quand le jukebox du restaurant commença à jouer un enregistrement de 1960 de « Black Coffee ». » Notre discussion s’infléchit vers la question des chanteurs de jazz et dans la demi-heure qui suivit, nous sommes tombés d’accord, un accord complet et enthousiaste, sur le fait qu’Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan, devaient être classées respectivement la première et la seconde dames du chant .

La haine, d’une certaine façon, peut être une forme cachée de l’amour, comme le révèlent de tels incidents. Peut-être en est-il ainsi de toute forme de « haine », excepté la haine pathologique ; et même la folie peut conduire à la santé dans des moments de grâce imprévisibles.

Je pense au génie moral d’un vieil et cher ami (John Muggeridge, 1933-2005), un homme qui était difficilement sans opinions. Il avait une tendance surnaturelle non seulement à s’entendre avec ses adversaires les plus naturels, mais même à en être aimé. J’attribuais cela à son don de vision. Il pouvait voir, dans les caractères les plus invraisemblables, des vertus cachées, peut-être même à leurs propres mères. Mentionner un nom devant lui – le nom de quelqu’un absolument lamentable – et il était prêt à ce qui n’était pas tout à fait une défense, mais bien plutôt une bienveillante reconnaissance.

Et il avait toujours raison. On réalisait immédiatement que c’était vrai : qu’on n’avait pas décelé la vertu parce qu’on n’y avait pas fait attention. Pourtant John n’avait pas d’illusions. D’une part, quand il parlait, par exemple, de la vanité démesurée de certain personnage célèbre (on ne le nommera pas), on pouvait voir cela lui faisait de la peine. D’un autre côté il pouvait trouver plaisir à l’esprit satirique le plus vicieux. (Nous prenions grand plaisir à nous réciter l’un à l’autre les passages les plus cruels passages de Swift et de Pope).
John était, incidemment, le personnage qui, plus que tout autre, m’a « accompagné » au-delà du Tibre quand, après des décennies de résistance, je le traversai finalement. « O Mort, où est ta victoire ? ». Nous continuons de prier ensemble.

Mais la politique, la politique ; nous étions tous les deux immergés dans la politique par-delà les années. La simple décence exigeait qu’un homme comme John soit engagé dans ce qu’il trouvait déplaisant – comme tant d’autres dans la bataille pour « la vie ». Dans un continent où des millions et des millions de bébés ont été sacrifiés au confort, au féminisme et à la carrière, il n’est pas possible de rester apolitique. Combien de gens de ma connaissance dans le mouvement « pro life » qui préférerait faire n’importe quoi d’autre ; y compris un prêtre qui dit « qu’il n’aime même pas les bébés », mais se sent obligé de prendre la parole quand ils sont massacrés.

Au-delà des problèmes de vie, il n’y a pas de paix possible. Nous vivons à une époque où la politique a infecté toute parcelle de la vie, si bien que l’homme qui déteste la politique aura à patauger dedans pour défendre son droit à être laissé seul. Et il perdra, car par l’invention de ‘impôt sur le revenu, Big Brother a établi son droit de faire intrusion, d’inspecter, de molester – sur une présomption de faute qui va à contre-courant de toutes nos anciennes libertés.
Je sais qu’aujourd’hui, seuls les fanatiques sont opposés à ce genre de choses, je suis un fanatique et je m’oppose encore. Ma propre expérience d’être contrôlé avec malveillance m’a beaucoup appris sur la façon dont les choses sont réellement, dans un pays qui ne cesse de se flatter pour sa tolérance et son respect des droits de l’homme. Oui, ça a été ma part d’expérience, plus souvent que la plupart, une bureaucratie véritablement diabolique en action, sur des questions qui vont bien au-delà des impôts. Je ne peux pas être impressionné par les fadaises sur la « démocratie ».

Nous sommes des mouches dans la toile de nos araignées élues. C’est le véritable « réseau de sécurité », je crois, qu’ils ont tissé – un monde dans lequel personne ne peut échapper à la tyrannie des « bonnes intentions ». Comme C.S. Lewis l’explique patiemment :

« De toutes les tyrannies, une tyrannie exercée sincèrement pour le bien de ses victimes peut être la plus oppressive. Il vaudrait mieux vivre sous le règne de requins de finance que sous des toutes puissantes mouches du coche de la morale. La cruauté d’un requin de finance peut parfois s’endormir, sa cupidité peut, jusqu’à un certain point, être rassasiée ; mais ceux qui nous tourmentent pour notre propre bien nous tourmenteront sans fin parce qu’ils le font avec l’approbation de leur conscience. »

Il décrit, selon moi, l’extraordinaire force de division de la politique qui corrode le cœur humain, et oppose des factions les unes aux autres au mépris de la divine bienveillance.

Pourquoi cela est-il arrivé ? Pourquoi le peuple le permet-il ?

En pensant à cette question des années durant, j’en suis arrivé à réaliser que c’est, maintenant comme aux siècles précédents, la conséquence de la perte de la foi. La politique remplace la religion, si bien que même à l’intérieur de l’Eglise catholique, la religion se dissout en conflits politiques, qui progressivement conduisent à la division des fidèles.

https://www.thecatholicthing.org/2016/09/16/religion-versus-politics/

Photo : Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald, vers 1950

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