Traduit par Bernadette Cosyn

Recoller les morceaux d’une nation éclatée

par George J. Marlin

jeudi 17 novembre 2016

Yuval Levin, Hertog Fellow au Centre d’Ethique et de Politique Publique de Washington est un type impressionnant. Après avoir obtenu un doctorat de philosophie politique à l’université de Chicago, il a été chef de cabinet du Conseil de Bioéthique du Président, dirigé par l’éminent docteur Léon Kass, il est devenu collaborateur de rédaction au Weekly Standard et à National Review et le fondateur de ce que je considère comme la meilleure publication trimestrielle sur la politique publique aux Etats-Unis : National Affairs.

Le livre de Levin publié en 2013, Le grand débat : Edmund Burke, Thomas Paine et la naissance de la Droite et de la Gauche, décrit la guerre des idées entre Edmund Burke et le radical Thomas Paine qui a donné naissance, soutient-il, au clivage politique droite/gauche.

Pour Levin, Burke, l’Irlandais de naissance, « était en son temps le défenseur le plus dévoué et le plus capable des traditions héritées de la constitution anglaise. Réformateur patient et progressif des institutions de son pays, il était parmi les premiers et certainement le plus ferme et le plus efficace des critiques de la Révolution Française dans la politique anglaise ».

Dans son nouveau livre : La république fracturée : recevoir le contrat social américain à l’âge de l’individualisme, Levin met en application les prescriptions de Burke et la pensée sociale de Thomas d’Aquin et de Pie XI à notre désorientation publique et au « coût de la solidarité, de la cohésion et de l’ordre social en baisse ».

Levin exhorte ses lecteurs, qu’ils soient de droite comme de gauche : l’horloge ne reviendra pas en arrière vers le bon vieux temps. La politique d’Etat-Providence de la gauche des année 60 ne va plus répondre « à nos préoccupations actuelles ». Les conservateurs « qui parlent comme si nous étions toujours en 1981 » doivent prendre conscience que la politique révolutionnaire de Reagan n’est pas le remède au mal actuel de l’Amérique. Levin rappelle aussi à la génération d’après-guerre que les années 50 ont disparu pour toujours. Fini, pour la gauche, le consensus économique ; et fini, pour la droite, le consensus moral.

Comme catholique de la génération d’après-guerre, je suis coupable de pleurer sur la disparition de l’âge d’or de l’Eglise, celui ayant suivi la Deuxième Guerre mondiale. Ayant grandi à Greenpoint, à Brooklyn, la paroisse était le centre de ma vie. Les enseignants, prêtres et religieuses de la paroisse Saints Cyrille et Méthode, m’ont enseigné la discipline morale et physique, le pardon, l’expiation des péchés, via le catéchisme et la confession hebdomadaire.

Les prêtres nous tenaient à l’écart de la rue et des bandes en organisant des sports dans le jardin de la paroisse et des danses dans la salle des fêtes de l’église. Pour nos parents, la paroisse organisait des activités via la Holy Name Society (Société du Saint Nom), la congrégation féminine et les petits déjeuners communautaires. La paroisse introduisait ma famille dans un corps uni de croyants qui pouvait nous aider et nous réconforter, spirituellement et matériellement.

Mais la folie des années 60 – l’urbanisation galopante, la restructuration sociale et « l’esprit de Vatican II ») – a démantelé les fondations sociales de l’Eglise en Amérique et a fait tomber de nombreuses paroisses, surtout en centre-ville.

Dans mon voisinage, autrefois, dans les années 50, il y avait une école paroissiale tous les cinq pâtés de maisons. Aujourd’hui, il n’en reste qu’une : St Stanislaus Kostka Academy, à côté du presbytère où séjournait Jean-Paul II quand il était cardinal-archevêque de Cracovie.

Levin a raison : nous ne pouvons revenir à cet âge d’or. Cependant, il nous appelle à mettre en œuvre des politiques basées sur ce que notre voisinage catholique de l’ancien temps pratiquait d’instinct : la subsidiarité.

La subsidiarité a pris une place de premier plan dans l’encyclique de 1937 de Pie XI, Quadagesimo Anno. « Le principe fondamental de la philosophie sociale, fixe et immuable, est qu’on ne doit pas retirer aux individus pour le confier à la communauté ce qu’ils sont capables d’accomplir par leur propre initiative et industrie . »

Le père Andrew Greeley, un sociologue, l’exprime de cette manière : la subsidiarité signifie « pas plus grand que nécessaire », et en structurant la vie selon ce principe, « on peut protéger, promouvoir et défendre la liberté, la dignité et l’authenticité de l’individu ».

Levin en convient et prétend que « une approche décentralisée en politique sociale et économique » serait la meilleure pour affronter nos problèmes. Il argumente pour remplacer l’administration centralisée des programmes sociaux par « un réseau disséminé d’acteurs de terrain locaux pour résoudre les problèmes, acteurs de terrain qui, si on leur donne les bonnes règles et les bonnes incitations, seront plus susceptible de posséder le savoir et les compétences pour trouver des solutions d’une façon flexible. »

Il a également appelé à donner plus de pouvoir aux institutions de médiation – écoles, églises, groupes municipaux, associations à but non lucratif – qui pourraient s’occuper des problèmes « de manière personnalisée au quotidien ». Levin conclut que cela pourrait atténuer la pression de « l’hyper-individualisme » et « conserver les grands bénéfices de la diversité et du dynamisme tout en réduisant une part de leur coût le plus élevé ».

Quant à notre culture fragmentée, Levin concède que « l’Amérique a assisté à un extraordinaire détournement d’une solidarité discrète vers un individualisme auto-satisfait ». Au final, nos institutions de formation morale – famille, institutions religieuses, civiques et éducatives – ont été minées. Il y a « un échec massif de notre société à procurer aux nouvelles générations les prérequis de base pour une vie véritablement florissante ».

La dissolution ces dernières années des normes morales concernant la sexualité, l’avortement, le divorce, la pornographie, le mariage, conduite par « l’éthique de l’expression de l’individu » et le rejet du jugement moral, a mené à une crise de la famille qui est « l’institution fondamentale de formation des personnes au cœur de toute société » et a mené à « la séparation, la solitude et l’effondrement social ».

Levin fait appel aux traditionalistes pour faire valoir des arguments positifs pour « soulager la solitude et la fracture clairement visibles dans notre société » et pour montrer l’exemple en s’unissant pour « bâtir des communautés vivantes partant de la base », s’appuyant sur les vérités universelles :

Le traditionalisme culturel peut s’incarner dans des institutions inter-personnelles de différentes formes : dans des groupes civiques qui fédèrent leurs énergie pour rendre le voisinage sûr et attractif, ou pour aider les pauvres, protéger les personnes vulnérables, aider les migrants à s’intégrer, lutter contre les addictions ; dans des écoles qui forment la personnalité et inculquent les valeurs que les parents tiennent pour les plus importantes ; dans des assemblées paroissiales qui se façonnent en communautés vivantes ayant l’esprit de famille et dont la foi agit pour améliorer la vie des autres ; dans le travail des enseignants et des étudiants engagés dans l’étude ouverte des questions les plus cruciales.

Cela ne sera pas une tâche facile. Cependant, les catholiques tentés par le processus long et ardu de restaurer une nation « enracinée dans une communauté moralement sérieuse » devraient étudier les prescriptions de Levin.

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George J. Marlin, président de l’Aide à l’Eglise en Détresse aux USA est un rédacteur de The Quotable Fulton Sheen et l’auteur de plusieurs livres.

Illustration : Yuval Levin

Source : https://www.thecatholicthing.org/2016/09/06/restoring-our-fractured-nation/

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