Chronique n° 290 parue dans F.C. – N ° 1607 – 30 octobre 1977

RECETTE POUR UN SUICIDE COLLECTIF PROPRE

Pourquoi en démographie le principe de plaisir est un principe de mort

lundi 2 décembre 2013

Les mécanismes de la sélection darwinienne, dont l’efficacité se révèle à peu près nulle dans l’évolution biologique dès qu’on les soumet au calcul, sont en revanche très bien observables dans le cadre d’une espèce donnée. S’ils sont impuissants à expliquer par exemple l’apparition, des mammifères, on les voit clairement à l’œuvre dans la diversification de l’espèce « chien » (qui est en vérité le mammifère le plus malléable) [1].

On les voit aussi à l’œuvre dans un domaine où Darwin ne s’est guère aventuré, celui de la sociologie historique.

Les hommes peuvent changer par une sélection qu’eux-mêmes déclenchent sans le vouloir, à l’occasion d’une mode, d’un trait de mœurs qui apparaît, ou disparaît, ou se modifie. Cette sélection n’est pas forcément génétique. Elle ne porte pas, autant qu’on sache ou en tout cas rarement, sur des traits d’hérédité physique, mais seulement sur la culture, la morale sociale, la langue. Cependant cette culture et ces traits moraux sont parfois très semblables par leurs effets à une configuration génétique.

Par exemple, en stricte biologie, certains accidents génétiques rendent stérile. Il est évident par définition que la configuration génétique de la stérilité ne peut pas être transmise ! Une tendance à la stérilité, au peu de fécondité, peut être transmise. Mais pendant seulement un petit nombre de générations. Elle tend naturellement à s’effacer d’elle-même. C’est même la fécondité différentielle qui provoque l’évolution physique (et dans une proportion très discutée mais certaine, psychique) des peuples.

Il y a beaucoup plus de crânes dolichocéphales (longs) dans les vieux cimetières de France que dans notre population actuelle. Pour une raison inconnue, les Français à crâne rond, que l’on trouve surtout sur la côte Atlantique, dans le Massif Central et les Alpes, semblent plus prolifiques. Il n’est d’ailleurs pas exclu que le fait n’ait rien à voir avec la génétique. Peut-être la cause en est-elle culturelle et se trouve par hasard coïncider géographiquement avec telle forme de crâne.

*

De récentes études américaines montrent fort bien comment certaines tendances culturelles aboutissent à un suicide lent, mais irrémédiable si elles se maintiennent (a).

On assiste en effet actuellement dans la middle-class (surtout la middle-class intellectuelle) de certains États d’Amérique à une sorte de mode du célibat.

Le phénomène est si répandu, surtout sur la côte Ouest, que les architectes et les urbanistes doivent en tenir compte. Les logements du genre studio ou deux pièces, tellement bourrés de machines qu’ils en deviennent des sortes de machines à entretenir le célibataire, sont de plus en plus demandés.

On se doute que le célibat en question n’est pas celui que recommandait saint Paul. C’est celui de la pilule et de l’indifférenciation des sexes. Ce célibat peut d’ailleurs prendre la forme de la solitude à deux : c’est le couple sans enfants [2].

Sans doute l’essayiste C. Lehmann-Haupt exagère-t-il en écrivant que « la famille à deux enfants est en train de devenir une exception plutôt que la règle », l’enfant tendant, selon lui, à disparaître. Il devrait préciser « chez les intellectuels ». En Amérique, chacun ne voit que son milieu professionnel.

Cependant, dans ce cadre-là (le sien), il a raison. Et dès lors, on ne peut que constater l’évolution suicidaire de la classe intellectuelle américaine. Lehmann-Haupt y a d’ailleurs pensé : « À la longue, dit-il, peut-être verra-t-on le solitaire disparaître et le sociable prospérer, la société se rétablissant ainsi ». Évidemment ! les vides sociaux ne sont jamais que provisoires. Seulement, une société qui remplace son élite n’est plus la même.

Dans le cas de l’Amérique, si les choses continuent, on verra le Sud et le Middle West remplacer la vieille prééminence de l’Est et celle, plus récente, de la Californie. Ou plutôt, soixante millions d’Américains déménageant chaque année, on verra la revanche des Sudistes et leur grande migration (b) [3].

*

Mais laissons l’Amérique à ses problèmes (quoiqu’ils préfigurent les nôtres). Comment peut-on voir une classe dirigeante se suicider, c’est-à-dire laisser par choix sa place à une autre ?

Un suicide de cette sorte (la décision de ne plus procréer) résulte de certains choix moraux personnels. Ces célibataires et ces couples sans enfants n’ont nullement envie de voir disparaître leur milieu social, leur culture, leur civilisation. Au contraire ! Ils s’y complaisent comme on le voit, sans traverser l’Atlantique, au narcissisme de notre propre classe intellectuelle.

Il est vrai qu’une des fonctions traditionnelles et universelles de l’intelligentsia est de dénoncer la société où elle vit. Mais c’est qu’ils considèrent leur propre classe comme plus éclairée. Cependant, ce qu’on voit advenir par le jeu inéluctable des valeurs morales préconisées par cette classe, c’est sa propre abolition et la survie des seules valeurs qu’elle croit condamner !

Nous observons clairement dans ce cas particulier l’action d’une de ces « voies impénétrables » qui font l’histoire. Il y a « autorégulation », ou si l’on préfère, feedback social, avec survivance d’une société profondément transformée par la disparition de la classe qui la condamnait.

La mode occidentale actuelle de procréer le moins possible nous avertit que dans le monde futur, les valeurs défendues par les inventeurs de cette mode auront disparu, puisque ces valeurs comportent le mécanisme de leur propre effacement. On peut bien parler d’eschatologie expérimentale (c).

On peut aller un peu plus loin et faire la sociologie de la classe (toujours présente au sein de toute société) qui préconise la non-reproduction. Il est singulier, et hautement significatif, de constater que c’est toujours une classe spirituellement dominée par le principe de plaisir. Le stoïcisme antique s’est moralement survécu dans le christianisme, qui en a retenu le meilleur (en le transformant beaucoup). L’épicurisme, en revanche, a disparu sans laisser de traces. On retrouve ainsi la loi paradoxale découverte par Jean-Jacques Walter qui identifie dans l’évolution humaine le principe de plaisir au principe de mort (d) [4].

Une remarque en guise de conclusion. On me dit parfois que l’Occident est condamné à disparaître par cette sorte de loi inexorable. Mais quel Occident ? Pas l’Occident chrétien en tout cas (dans la mesure où il reste fidèle à lui-même). Et d’autre part, on ne remarque jamais assez que le deuxième plus grand peuple occidental est désormais le peuple japonais ! [5] L’Occident a cessé d’être une entité géographique. L’entité géographique peut disparaître (cela m’étonnerait). Son héritage survivrait de toute façon.

Aimé MICHEL

(a) Ces études confirment pleinement les conclusions du Professeur Raymond Ruyer, dans son dernier livre : « Les Cent prochains siècles » (Fayard, édit.) [6].

(b) On la voit déjà avec l’occupation de la Maison Blanche par Carter...

(c) James L. Lynch : The Broken Heart, the Medical Consequences of Loneliness (Basic Books, New York, 1977).

(d) J.-J. Walter : Psychanalyse des Rites (Denoël, 1977). J’ai déjà recommandé ce livre capital pour comprendre l’évolution générale de l’homme.

Chronique n° 290 parue dans F.C. – N ° 1607 – 30 octobre 1977. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008 (www.aldane.com), chapitre 10 « Biologie et éthique », pp. 292-294.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 2 décembre 2013


[1Aimé Michel s’est toujours plu à critiquer, sinon Darwin lui-même, au moins les prétentions excessives des néo-darwiniens à expliquer à l’aide du couple variation-sélection les trois caractéristiques essentielles des êtres vivants, à savoir leur adaptation au milieu, leur diversité et leur complexité. Ici, on le voit tout disposer à admettre le rôle de la sélection dans l’adaptation, puisque toute variation réduisant la fécondité tend spontanément à être éliminée. Aimé Michel pense donc que la sélection darwinienne est une force conservatrice, qui tend à maintenir l’adaptation de l’espèce, non une force « progressiste », accroissant sa diversité et sa complexité. Cette vue est aujourd’hui défendue par des biologistes comme Daniel W. McShea, de l’université Duke, qui attribuent l’accroissement de la diversité et de la complexité au cours de l’évolution à un autre facteur, indépendant de la sélection : la tendance spontanée des organismes à accumuler des variations, donc à se diversifier et par conséquent à se complexifier (voir Biology’s First Law de D. W. McShea et R.N. Brandon, The University of Chicago Press, 2010). Dans ce cadre, la sélection peut être une force conservatrice s’opposant à la diversification.

[2Selon un article du Monde du 11 octobre 2012 (http://www.lemonde.fr/immobilier/article/2012/10/11/les-celibataires-nouveaux-maitres-de-la-ville_1761969_1306281.html), aux Etats-Unis, alors que les célibataires ne représentaient que 9% des foyers en 1950, ils en représentent aujourd’hui 28% et près de 40% dans les grandes villes comme New York, San Francisco, Atlanta ou Washington. Dans la presqu’ile de Manhattan, au cœur de New York, la proportion de célibataire atteint presque 50% tandis que les couples sans enfant forment plus de 70% des foyers. Les femmes afro-américaines sont particulièrement touchées puisque, en 2009, 70% d’entre elles étaient célibataires, et que 42% ne s’étaient jamais mariées.

La situation n’est pas très différentes à Paris et à Londres de ce qu’elle est dans les grandes villes américaines. A Stockholm les célibataires atteignent même 60% des foyers. En France le nombre de célibataires a plus que doublé en 40 ans : il atteint 8 millions de personnes et 60% d’entre elles sont des femmes. Toutefois, en 2004, 5% des personnes vivant seules dans un logement déclaraient être en couple.

[3En 1977, Aimé Michel prévoyait une migration des Sudistes. En un sens c’est ce qui s’est passé mais pas sous la forme d’un rééquilibrage interne aux États-Unis car les migrants sont venus d’Amérique latine. Ces Sudistes-là sont en train de modifier en profondeur la démographie et la société américaine. Selon les statistiques du Bureau américain du recensement (http://www.slate.fr/lien/56275/bebes-minorites-etats-unis, voir aussi www.washingtonpost.com/local/census-minority-babies-are-now-majority-in-united-states/2012/05/16/gIQA1WY8UU_story_1.html), sur l’année allant d’août 2011 à juillet 2011, 1 988 824 bébés sont nés de Blancs non-hispaniques contre 2 019 176 dans les minorités ethniques (dont 26% d’Hispaniques, 15% de Noirs, 4% d’Asiatiques et 5% de métis). Pour la première fois dans l’histoire du pays les minorités sont devenues majoritaires, du moins en nombre de naissances. Le graphique du New York Times qui accompagne cette annonce (www.nytimes.com/2012/05/17/us/whites-account-for-under-half-of-births-in-us.html?_r=2&hp&) montre une décroissance assez régulière des naissances de Blancs depuis 2004 et une croissance de celles de non-Blancs avec stabilisation (voire légère décroissance) à partir de mi-2007. Le point de croisement des deux courbes, la bascule, a eu lieu en juillet 2010. Bien sûr les Blancs vont rester longtemps encore majoritaires dans la population d’ensemble (ils représentent actuellement 73% de celle-ci) mais, selon les prévisions, les Blancs non-hispaniques deviendront minoritaires en 2042, du moins si l’immigration continue au même rythme, ce qui n’est pas certain (elle s’est récemment stabilisée).

Cependant les nombres absolus sont moins importants que la pyramide des âges. Or, l’âge médian des Blancs est de 42 ans (50% sont plus jeunes, 50% plus âgés) tandis qu’il est de 28 ans pour les Hispaniques et inférieur à 35 ans pour les Noirs et les Asiatiques. Comme le nombre de femmes blanches dans leur vingtaine ou leur trentaine a diminué au cours de la dernière décennie, le nombre des enfants blancs a chuté dans la plupart des états de l’Union. « Les enfants sont l’avant-garde des changements à venir » dit un démographe qui se réjouit de cette arrivée d’immigrants vigoureux au moment où on commençait à manquer de jeunes. « Les changements dans le pays ne seront sans doute pas aussi grands que certains le pensent, ajoute-t-il. Les immigrants changeront notre société, mais notre société changera les immigrants ». L’un des défis à relever est celui de l’éducation car seulement 13% des Hispaniques et 18% des Noirs ont un diplôme de l’enseignement supérieur (college) contre 31% des Blancs.

[4Aimé Michel a consacré la chronique n° 288, Le jardin de la Genèse a existé à ce livre de J.-J. Walter, voir La clarté, op. cit., p. 167.

[5Que la définition de l’Occident soit ou non géographique et qu’il faille ou non y inclure le Japon (voire la Chine et l’Inde), il n’empêche que la démographie japonaise est devenue préoccupante. Un article de Damien Dumont de janvier 2012 intitulé « Japon : l’inexorable dépeuplement » fait le point de la situation (www.opinion-internationale.com/2012/01/06/japon-l%E2%80%99inexorable-depeuplement_4572.html) ; je l’ai complété par quelques données issues d’autres sources.

Le déficit des naissances est tel que la population après avoir atteint un maximum proche de 128 millions d’habitants en 2007 a commencé à décliner depuis. Ce déclin est même plus rapide que ne le prévoyait les démographes. En 2010 la baisse a été de 125 000 personnes mais en 2011 elle a été de 204 000 personnes. Ce déclin va continuer dans les années à venir en raison du déséquilibre entre natalité et mortalité. En 2011, la natalité a atteint un minimum historique de 1 057 000 naissances (14 000 de moins que l’année précédente) et la mortalité un record de 1 261 000 décès (64 000 de plus, y compris les 20 000 victimes du tsunami du 11 mars 2011). Au total le taux de natalité du Japon est un des plus faibles de la planète. Il est difficile de prévoir la population du pays en 2050, pour certains elle passerait alors sous la barre des 100 millions et pour d’autres elle pourrait tomber à 50 millions.

Le déséquilibre démographique engendre un vieillissement accéléré de la population. En 1950, le Japon était le plus jeune des pays industrialisés avec un âge médian de 22,3 ans. En 2007, cet âge était monté à 43,5 ans (contre 38,9 en France et 36,6 aux États-Unis) et on prévoit qu’il atteindra 50 ans vers 2050. Quant au nombre de centenaires il est passé d’une centaine en 1960 à 40 000 aujourd’hui et pourrait dépasser 900 000 en 2050. Une telle évolution paraît incompatible avec un maintien du niveau de vie actuel. Le Japon a beau investir beaucoup d’efforts dans la mise au point de robots domestiques capables de remplacer les aides ménagères, il est douteux que la fuite en avant technologique répondra aux besoins. On peut donc craindre à la fois une baisse du niveau de vie et une hausse de la mortalité.

Bien entendu, outre l’incapacité à faire repartir la natalité, cette évolution s’explique par le refus de la majorité de la population de recourir à l’immigration (le pays compte moins de 20 000 naturalisations par an). Cette volonté de ne compter que sur soi fait du Japon une expérience en grandeur réelle dont il sera intéressant de suivre le développement. Répétons-le : si l’objectif à long terme de l’humanité est d’assurer sa stabilité démographique, globalement et localement, alors le défi est vraiment de taille !

[6Nous parlerons une autre fois de ce livre à contre-courant de Raymond Ruyer qui développe les conséquences, désagréables à notre confort, du genre d’analyse illustré dans le présent article.

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