Chronique n° 46 initialement parue dans France Catholique – N° 1287 – 13 août 1971

QUAND LES PAPILLONS GUÉRISSENT DE LA RAGE

dimanche 7 juin 2009

Chronique n° 46 initialement parue dans France Catholique – N° 1287 – 13 août 1971. Extraite du chapitre 16 « Futurs et résistance au futur » de La Clarté au cœur du labyrinthe, pp. 419 à 421.

Les gens sensés se posent la question : pourquoi aller dans la Lune ? À quoi bon ces dépenses insensées pour un lointain tas de pierres, quand la Terre est encore pleine de douleurs, de malheurs et de misères ? Comme vient de le dire un écrivain américain, la conquête de la Lune est-elle l’apogée et la gloire de notre temps, ou bien le témoignage achevé de son aberration ? (a)

Pertinente interrogation, que l’on aurait tort cependant de limiter à l’entreprise spatiale. Voilà un siècle, un chimiste français très doué pour la mise en scène et les coups de théâtre dépensait à pleines mains l’argent de l’État à essayer de guérir une chenille qui enrichissait quelques gros industriels méridionaux. N’eût-il pas mieux fait de se pencher sur la misère des hommes, comme son contemporain Marx, par exemple ? Et de chercher à guérir ses semblables, plutôt qu’une chenille ?

La difficulté fait la fécondité

Certes, ce chimiste passablement cabotin (comme l’a si bien montré Koestler dans ses Somnambules (b)), s’appelait Pasteur. On le considère maintenant comme un bienfaiteur de l’humanité et son nom est devenu le symbole de la science bienfaisante.

Mais nous raisonnons toujours inconsidérément comme cet employé d’état civil bisontin inventé par un humoriste et qui, inscrivant en 1802 le nom d’un nouveau-né sur le registre communal, demandait à l’heureux père : « Vous dites que vous vous appelez Hugo ? Et que ce bébé se prénomme Victor ? Bravo, monsieur, tous mes compliments. »

Nous sommes bien plus incapables de prévoir les résultats d’une grande entreprise de recherche que la carrière d’un nouveau-né. Tout ce que nous savons, c’est qu’il suffit à une entreprise de ce genre d’être très difficile pour se révéler féconde. C’est une observation bien ancienne que toutes les guerres acharnées ont enrichi leurs survivants d’importants progrès et que, même, certains problèmes ont paru insolubles tant que le danger n’en a pas rendu la solution nécessaire ( c).

Rappelons-nous, par exemple, le sucre de betterave mis au point par les savants de Napoléon à cause du blocus continental. L’entreprise la plus destructrice jamais tentée et réussie par les hommes, le Manhattan Project, d’où sortit la première bombe atomique, est à l’origine d’une foule de nouveautés qui, depuis, ont envahi notre vie, et dont la moindre n’est pas l’informatique.

Il va de soi que la guerre n’en est pas pour autant moins condamnable et criminelle. Si même notre cœur était au niveau de notre esprit, nous devrions penser aux morts d’Hiroshima vingt fois par jour, chaque fois que nous retirons quelque avantage de ce monde électronique où nous vivons.
Mais surtout, nous devrions nous en souvenir quand les grands de ce monde, au lieu de s’affronter sur les champs de bataille et de rivaliser en puissance destructrice, préfèrent choisir de promettre la Lune à leurs peuples respectifs. La Lune ne sert à rien ? D’abord, qu’en savez-vous ? Et même, à supposer que cela soit, n’est-ce pas déjà un beau progrès que cette guerre ne détruise rien et ne tue personne ?

Nous avons entendu cent fois objecter (avec raison), à la vertu fécondatrice des guerres que l’on pourrait au moins, à tant que faire des sottises, les choisir inoffensives. Eh, bien ! avec la Lune, et dans la pire hypothèse, c’est le cas. Félicitons-nous de cette guerre propre, la première qui le soit.

Mais la guerre blanche qui se déroule dans l’espace, n’est pas seulement inoffensive. À moins que l’on convienne tout de suite qu’il est vain de déchiffrer les secrets de l’univers et que le destin de l’homme se borne à survivre le plus longtemps possible en souffrant le moins possible, la conquête de l’espace devrait emporter notre adhésion et stimuler notre méditation.

Bien malin qui peut prédire...

L’astronomie, dont les découvertes nous écrasent, s’est faite tout entière à travers l’atmosphère terrestre, ne l’oublions pas. C’est-à-dire que, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer (d), tout ce que nous savons sur les immensités où notre petite Terre emporte l’histoire humaine nous a été appris par la lumière visible, un peu prolongée dans l’ultraviolet et complétée par quelques étroites « fenêtres » dans l’infrarouge et les ondes centimétriques. La gamme des rayonnements qui ne traversent pas notre atmosphère est vierge. Ce que les astres nous envoient par elle nous est à peu près intégralement inconnu. Que nous révélera cette friche ? Nul ne peut en avoir la moindre idée. Ce que l’on peut dire, mais avec assurance, c’est que, compte tenu de ce que nous a appris jusqu’ici chaque fréquence étudiée, les fréquences encore inconnues bouleverseront toutes nos conceptions. Sur les propriétés de la matière, sur l’origine de la vie elle-même (puisque les plus récentes découvertes montrent la présence infinie dans l’espace de corps organiques déjà plus ou moins complexes), les futurs observatoires de l’espace vont renouveler tout notre matériel de réflexion (e).

Certes, l’on entend beaucoup répéter depuis quelques années qu’il sera temps de réfléchir quand on mourra un peu moins de faim et de misère sur notre petite boule. Singulier jugement, fondé sur un non moins singulier oubli : là où la faim et la misère ont disparu ou reculé, à quoi le devons-nous, si ce n’est à la science, et à la science la plus éloignée, dans ses principes, de toute application ? Pour ne citer que l’informatique qui peu à peu assume la structuration de toutes nos activités les plus quotidiennes et sur laquelle Marcuse lui-même fonde son utopie, bien malin qui aurait pensé à la prédire il y a trente ans, quand des mathématiciens, des spécialistes des cristaux, des électroniciens, des logiciens en établissaient les bases futures sans le savoir.

Les Arts ménagers, en 1971, sont déjà influencés par les recherches de miniaturisation et de fiabilité de l’astronautique. Nos machines à laver ne seraient pas ce qu’elles sont sans le pari lancé par les Russes en 1957. Modeste « retombée », mais qui montre combien tout se tient, et combien légers sont ceux qui parlent sans savoir. Que les hommes politiques et les citoyens qui les choisissent, dirigent et contrôlent les orientations de la technologie. Mais qu’ils laissent Pasteur à ses papillons, s’ils veulent un jour guérir de la rage.

Aimé MICHEL

Notes de Jean-Pierre Rospars

(a) Cette chronique fut écrite alors que le programme Apollo de conquête de la lune battait son plein. Lancé par Kennedy dans un message spécial au Congrès en mai 1961, le programme se déroula de 1966 à 1972, du premier lancement d’une fusée Saturne au dernier vol lunaire, et permit le débarquement de six équipages sur la lune. Déjà l’intérêt du public faiblissait, gagné par la routine, seul ranimé un instant par l’accident du vol Apollo 13 où les trois astronautes, Lovell, Haise et Swigert, frôlèrent la mort, exploit humain qui donna lieu à un livre (J. Lovell et J. Kluger : Apollo13 - Perdus dans l’espace, Laffont) et à un film sortis en 1995. Les trois dernières missions prévues (Apollo 18 à 20) ne furent jamais lancées en raison de restrictions budgétaires. En dépit des fluctuations d’intérêt du public et des gouvernants, des bouleversements politiques, de la fin de la guerre froide, des accidents, des divergences d’opinion dans les milieux concernés sur les missions à entreprendre en priorité, les vols spatiaux se poursuivent : satellites « utilitaires », vols habités circumterrestres, exploration du système solaire etc. Aimé Michel, dépassant les critiques faciles et les apparences superficielles, avait fermement défendu, et en de nombreuses occasions, « les promesses de l’espace » et « l’éminente dignité de certaines dépenses inutiles », pour reprendre les titres de deux de ses articles. Pour une illustration récente de ce point de vue voir J. Arnould : La marche à l’étoile. Pourquoi sommes-nous fascinés par l’Espace ? Éd. Albin Michel, Paris, 2006.

(b) Non dans Les somnambules mais dans Le cri d’Archimède (traduction par G. Fradier, Calmann-Lévy, Paris, 1965, pp. 423-428).

( c) Un bel exemple de problème « insoluble » est, aujourd’hui, celui de la production d’énergie. Il ne sera résolu que « sous le double aiguillon de la peur et des prix » (R. Dautray : Quelles énergies pour demain ? Odile Jacob, 2004).

(d) Brièvement, dans L’univers est-il infini ? (F.C. n° 1256, 8 janvier 1971), chronique reproduite ici le 4 mai dernier.

(e) Le programme ainsi esquissé en 1971 par Aimé Michel a été méthodiquement suivi. Plusieurs générations successives de télescopes en orbite terrestre ont bouleversé l’observation astronomique en l’étendant à l’ensemble du spectre électromagnétique. Les plus connus sont Hubble (1990) de l’infrarouge à l’ultraviolet ; Chandra (lancé en 1999, NASA) dans le domaine des rayons X ; ISO (1995-1998, ESA), Spitzer (2003, NASA) et Astro-F ou Akari (2006, ESA-Japon) dans l’infrarouge. Le lancement récent (14 mai) par une fusée Ariane V des satellites Planck et Herschel de l’ESA se situent dans cette série. Assemblés au centre spatial de Cannes-Mandelieu, ils embarquent tous deux des télescopes fonctionnant dans l’infrarouge (et les longueurs d’onde submillimétriques dans le cas d’Herschel). Dans 3 mois ils seront placés en orbite au deuxième point de Lagrange du système Terre-Soleil, à 1,5 millions de km de la Terre. Ils doivent leur nom à William Herschel, qui découvrit la lumière infrarouge en 1800, et à Max Planck, qui détermina puis interpréta le rayonnement du corps noir à différentes longueurs d’onde en 1900. Planck, de conception franco-italienne, est destiné à étudier les infimes variations de la toute première lumière émise après le Big Bang (rayonnement cosmologique à 3 degrés Kelvin K) qui est la plus parfaite illustration d’un rayonnement de corps noir dans la nature. Herschel, équipé d’un grand télescope de 3,5 m de diamètre (celui de Hubble ne fait « que » 2,4 m), vise à étudier notamment les premières galaxies et la naissance des étoiles dans les nuages de gaz interstellaires (entre 5 et 100 K). Une autre direction de recherche vise à obtenir des images plus fines à l’aide de plusieurs télescopes, terrestres (VLT européen au Chili) ou satellisés (en projet), fonctionnant de concert par interférométrie à longue base.

Rappel :

Deux livres publiés en 2009 et qu’il faut absolument faire conaître :

Aimé Michel, « La clarté au cœur du labyrinthe ». Chroniques sur la science et la religion publiées dans France Catholique 1970-1992. Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars. Préface de Olivier Costa de Beauregard. Postface de Robert Masson. Éditions Aldane, 783 p., 35 € (franco de port).

Aimé Michel, « L’apocalypse molle ». Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990, précédée du « Veilleur d’Ar Men » par Bertrand Méheust. Préface de Jacques Vallée. Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses. Éditions Aldane, 376 p., 27 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
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