FC 1228 – 26 juin 1970

Paul VI, tel qu’il est

par le R.P. Louis Bouyer

mercredi 21 décembre 2011

Le XXe siècle est facilement persuadé que les âges passés contrastaient avec lui comme des périodes où la légende et la pure et simple ignorance se donnaient la main. Nous croyons au contraire vivre en des temps où à la légende s’est substituée l’histoire critique, cependant qu’une information abondante et libérée de toute entrave comme de tout préjugé dispense à tous, au moment même ou peu s’en faut, la connaissance de tout ce qui se passe de quelque importance…

Il se pourrait bien pourtant que nos proches successeurs se rient de notre persuasion satisfaite et s’étonnent que tant de nos informations n’aient été que du « bourrage de crânes », ou que nous ayons pris si facilement pour de l’histoire objective les plus absurdes racontars.

Et ceci ne vaut pas seulement d’événements qui se passent dans un petit coin, ni de personnalités que rien ne contribue à mettre en pleine lumière à la vue de tous. C’est aussi vrai, souvent, de faits que tout le monde croit connaître, et de personnages qui occupent les grands titres et les premières colonnes de nos journaux. Il suffit qu’on pense au Pape précédent et à son actuel successeur pour que quiconque a pu les approcher, si peu que ce soit, se trouve à même de vérifier à leur propos ce que nous venons d’avancer.

Simplifications hâtives

S’agit-il en particulier de présent Pape, notre presse d’information et la presse catholique elle-même se sont employées, trop souvent, à bâtir peu à peu une image de lui où même les traits authentiques sont à ce point déformés qu’on a plus affaire à une simple caricature, mais à un véritable travestissement.

D’abord il serait un attardé regrettant sans trêve ni fin l’Eglise d’avant le Concile et n’ayant d’autre souci que de nous y ramener. Plus généralement, il serait en opposition instinctive avec tout ce qui change, toute nouveauté.
Preuve du premier point : la fameuse Nota praevia, qui, paraît-il, vidait la Constitution sur l’Eglise de l’essentiel de son contenu. Preuve du second : un discours sur la jeunesse qu’il a prononcé naguère, et qui rejette toutes les aspirations de la jeunesse contemporaine… Malheureusement, touchant la première « preuve », Mgr Philips, lui-même un des auteurs principaux de la Constitution en question, et qui en a donné le commentaire le plus scientifiquement historique, et donc le plus éclairant, précise que la Nota praevia ne s’écarte pas d’un pouce de la doctrine de Lumen gentium, mais qu’elle est parvenue à y rallier bien des hésitants en écartant les interprétations fantastiques qu’en donnaient quelques intégristes. Quant à la seconde « preuve », comme le New York Times, journal des moins catholiques mais d’une rare objectivité, a été sans doute le premier et presque le seul à le relever : la fameuse condamnation par le Pape Paul VI de la jeunesse contemporaine et de ses aspirations était un résumé de ce qu’on reproche à celle-ci en général, résumé que le Pape, ensuite, critiquait et réfutait point par point…

Cependant, si des accusations comme les précédentes ne sont donc qu’un tissu de contre-vérités, n’est-il pas vrai que Paul VI est un Hamlet irrésolu, tourmenté, que des pressions extérieures peuvent manipuler, auquel les célèbres fantômes qui hantent la Curie font une peur irraisonnée, de sorte que même lorsqu’il manifeste des velléités de jugement indépendant, de décisions courageuses, on les fait avorter à coup sûr en brandissant quelque épouvantails ?…

Retour aux preuves

Loin de moi la prétention de fournir au monde des révélations sensationnelles, de première main, sur le vrai Paul VI. Je ne bénéficie pas, comme le trop fameux Serafian, auteur d’un livre que de doctes gogos ont avalé tout rond, malgré ses invraisemblances qui crevaient les yeux, de perceptions extra-sensorielles me permettant de vous révéler ce qu’il peut éprouver dans le secret de son âme quand le cardinal Siri, ou quelque autre éminent visiteur, vient lui dire ce qu’il a sur le cœur. Mais je conseillerai simplement à mes lecteurs de lire un volume qui n’a eu que de trop minces échos dans notre presse. Je veux parler d’un volume paru il y a quelques mois aux Editions Fayard, sous le titre : Le Christ et le drame de la conscience moderne.

Il recueille un choix très révélateur de discours prononcés tour à tour par Mgr Montini, quand il était substitut de la Secrétairerie d’Etat, par l’archevêque de Milan, par le cardinal, et finalement par le Pape. J’avoue qu’en abordant ce volume, je regrettais qu’on ait mis ensemble des textes qui, par leur date, ne peuvent invoquer que l’autorité personnelle du prêtre, ou l’autorité particulière de l’évêque, voire du cardinal, et d’autres qui expriment avec les préoccupations le sens des responsabilités, et donc de l’autorité, propres au seul Souverain Pontife.

La lecture suivie de ces pages m’a fait revenir sur cet a priori. Car, justement parce qu’on écoute ici tour à tour le simple prêtre, le prélat aux responsabilités croissantes, et finalement le Pape, les méprises absurdes sur l’homme qui empêchaient de comprendre le sens de l’œuvre pontificale s’écroulent d’elles-mêmes.

Continuité fidèle et sereine

Le premier point qui frappe, c’est en effet l’extraordinaire continuité des vues, la permanence des orientations majeures, et même des préoccupations les plus particulières, chez quelqu’un qu’on nous décrivait comme hésitant, vacillant, peut-être. Le soucis évident d’une information critique, de première main si possible, la culture théologique constamment développée, en liaison avec la culture tout court, sont ici visiblement au service d’un esprit foncièrement serein, parce que lucide et ample, en étroite liaison avec une âme très humaine, dont la réserve naturelle va de pair avec un exceptionnel don de sympathie. Mais tout cela est dominé par une foi dans le Christ, un amour du Christ, où le sens de Dieu et le sens de l’humain s’aiguisent mutuellement.

La continuité dont parlais est frappante au premier chef, au point de pouvoir paraître, au contraire de ce qu’on nous disait, non seulement une permanence singulière, mais une imperméabilité aux influences extérieures. En revanche, il est clair, à l’examen plus attentif, qu’il s’agit de la continuité d’un développement, qui assimile les plus divers apports, et en particulier ceux de l’expérience et du dialogue, mais dans une fidélité, plus encore qu’à soi-même, à Celui auquel une vocation toujours mûrie a voué de longue date…

Quel besoin d’en dire plus ? Qu’on lise ces textes et l’on comprendra facilement le mot d’un jeûne laïc, fonctionnaire du Vatican, mais plutôt du genre « jeûne homme en colère », admirablement placé pour voir et entendre… et doué pour la critique la plus intrépide, comme savent l’être les Italiens quand ils ne sont pas spécialement d’orientation conservatrice. Son jugement final tenait en trois mots : « C’est un prêtre ! » Tout ce qu’il mettait là-dessous, quand on aura lu le volume en question, on le comprendra sans peine. Et l’on comprendra aussi qu’à une heure où la barque de Pierre est si violemment secouée par les lames, au lieu d’interpeller sans cesse à propos de tout et de rien l’homme qui tien la barre, on aurait quelque avantage à l’écouter plus et mieux qu’on ne le fait d’ordinaire.

Louis BOUYER

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