La diable fut le premier progressiste (whig)

Notre civilisation virgilienne

James Matthew Wilson, traduit par Yves Avril

samedi 21 novembre 2020

Énée fuyant Troie (1598), Baroccio.

Je suis tombé récemment sur une interview du philosophe catholique canadien Charles Taylor qui, un bref instant, m’a arrêté. Le sujet général en était le programme théologique de ressourcement, c’est-à-dire les efforts féconds que firent des théologiens comme Henri de Lubac ou Hans Urs von Balthasar pour retourner aux sources de la théologie catholique, spécialement aux Pères de l’Église, dans le but d’approfondir la perception par l’Église de la foi qu’elle proclame

Alors qu’une génération plus ancienne de théologiens avait suggéré qu’un renouveau de la scolastique de Thomas d’Aquin permettrait à l’Église de parler au monde moderne avec sa perception de plus en plus “scientifique” de la raison, certains théologiens du ressourcement ont considéré qu’en restant fidèle à un système rigoureux, renouvelé du système scolastique, on épuisait la sagesse historique de l’Église en risquant le dépérissement de la vie spirituelle. Ils n’ont pas pensé que le progrès scientifique moderne était quelque chose à imiter. En réalité, par certains côtés, c’était quelque chose dont l’homme moderne avait à guérir

Ce qui m’a arrêté, c’était que Taylor ne citait ce programme que pour le détourner et dans la phrase suivante, proclamer le progrès de l’histoire :

Je voudrais aussi remarquer que, pour l’Église, être fidèle au passé est essentiellement synonyme de rester aussi proche que possible des intuitions qui ont fait du monde quelque chose de meilleur et de travailler à les répandre au loin, dans la direction qu’indiquent les « signes de notre temps »… Je pense que, pour parler en termes de morale, l’humanité évolue. Bien sûr, cette évolution n’est pas linéaire, mais si nous considérons les choses à l’échelle des siècles, la conscience humaine a gagné en largeur et en profondeur.

Taylor a une réputation bien méritée de philosophe qui bâtit une argumentation historique monumentale, souvent brillante, pour étayer des conclusions finalement assez banales, dont beaucoup, de façon troublante, rejoignent assez bien celles d’une sensibilité laïque et libérale. Cette mention de l’évolution morale en est, semble-t-il, un exemple typique.

Je sais que la notion d’évolution morale est familière à notre époque, une de celles, par exemple, qu’on inculque dans les écoles. La légende du progrès moral, l’affirmation qu’il y a un « bon côté de l’histoire », et que « l’arc de l’histoire se courbe vers la justice » est une assertion fréquente et non prouvée de notre temps. Quant à moi elle me donne une irritation viscérale.

Certes, les temps sont en perpétuel changement et, dans ce changement, nous pouvons déceler au moins un progrès technologique. Le pape Benoît XVI, dans Spe salvi, avance que le progrès technique n’a pas été nécessairement « assorti d’un progrès correspondant dans la formation éthique de l’homme, dans sa croissance intérieure » et que, sous ce rapport, il « n’est pas du tout progrès mais menace pour l’homme et pour le monde ».

L’historien T.Jackson Lears a dit du XIXe siècle qu’il est comme un âge qui proclame avec confiance que le progrès moral de la société humaine est comme l’épanouissement inévitable de ses réalisations techniques. Mais cela, objectait Lears, était juste une « banalité floue ». La main-mise technique de l’homme sur le monde peut avoir été de plus en plus affirmée, mais sa maîtrise de lui-même très certainement ne l’a pas été.

Quand la pièce de T.S.Eliot, Meurtre dans la cathédrale, a été représentée pour la première fois en 1936, tandis que prenaient le pouvoir Mussolini, Hitler et Staline, le poète était si prudent à propos des déclarations sur le progrès, qu’il assimilait la marche du temps à un cercle. Il fait dire à Beckett :

Nous ne savons pas grand chose du futur
sinon que, de génération en génération,
ce sont les mêmes choses qui arrivent, encore et toujours..
Les hommes apprennent peu de l’expérience d’autrui.

Eliot dénonçait les théories du progrès humain comme une simple “whiggerie” et, comme Samuel Johnson le disait plaisamment un jour, « le premier progressiste (whig) a été le Diable ». Le langage du progrès humain est souvent non seulement flou mais démoniaque, quand il rejette les biens gagnés pour nous par le passé, simplement parce qu’ils sont anciens, et qu’il prétend que tout le bien que nous avons aujourd’hui est en quelque sorte un don que le moment présent, avec son esprit éclairé, nous fait gratuitement, plutôt que le résultat des efforts de nos ancêtres.

Vous n’avez pas besoin d’admettre que vous êtes sur les épaules de géants si, en ce qui vous concerne, vous étiez déjà sur les hauteurs quand vous êtes né, ou que vous vous êtes fait vous-même. Ces pensées s’emparent d’un esprit aussi facilement irritable que le mien quand j’entends l’expression « évolution morale ».

Le philosophe français Rémi Brague soutenait il y a quelques décennies que l’esprit de la civilisation occidentale ou européenne était celui de la “romanité” ou de la “secondarité”. Les Romains, observait-il, savaient qu’ils étaient des barbares, mais ils appréciaient les réalisations d’Athènes et, plus tard, de Jérusalem. S’ils étaient des barbares grossiers, ils pouvaient devenir civilisés en suivant humblement (et à la seconde place) ceux qui étaient venus les premiers et qui avaient labouré les sillons avant eux. La réussite de l’Occident repose sur le fait qu’il a reçu en lui ce qui avait été commencé avant et en dehors de lui.

Pour user d’autres termes, le rapport traditionnel de l’Occident au passé est virgilien. Theodor Harck a parlé de Virgile comme du Père de l’Occident, parce que le poète romain a anticipé sur le plan naturel beaucoup de ce que la civilisation chrétienne allait réaliser par la grâce. Mais Virgile doit être loué non seulement parce qu’il a servi de prologue à notre grandeur future. Au contraire, dans la figure du pius Æneas, il nous montre l’exacte relation entre le passé, le présent et l’avenir.

Dans le second livre de l’Énéidenée, souillé de sang après avoir lutté toute la nuit contre les Grecs lors du sac de Troie, demande à son père Anchise, de recueillir entre ses mains les dieux du foyer. Énée lui-même prend alors son père sur ses épaules. Acceptant pieusement le fardeau du passé sur son dos, il prend par la main son fils Ascagne, le guidant hors de la ville en flammes vers les montagnes de l’avenir situées au-delà.

C’est ainsi que nous progressons. Non en nous déchargeant de tout ce qui n’est pas autosatisfaction présente, mais en comprenant que le présent ne pénètre dans l’avenir que par la voie de la piété à l’égard du passé qui l’a engendré. Nous ne progressons qu’en suivant ; nous réalisons quelque chose de nouveau par notre fidélité créatrice envers le passé.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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